Anwar Abu Eisheh : « Aujourd’hui, rester en Palestine, c’est résister »

jeudi 4 juin 2026

Celui qui fut ministre de la Culture de l’Autorité palestinienne est né en 1951 à Hébron. Engagé très jeune au sein du Fatah, il a été emprisonné puis contraint à l’exil en France. Il appelle les gouvernements occidentaux à faire pression sur Israël pour que ce pays respecte enfin le droit international.

Céline Martelet, le 2 juin 2026

Anwar Abu Eisheh est expulsé de son pays par l’occupation israélienne en 1974. Après avoir obtenu son doctorat d’État en droit civil à Paris en 1987, il devient chauffeur de taxi dans l’attente de pouvoir rentrer chez lui. Peu après les accords d’Oslo, il parvient enfin à revenir à Hébron et prend la tête de diverses associations culturelles et sportives. Il est nommé ministre de la Culture en 2013 et participe notamment à la rédaction du code civil palestinien.

Anwar Abu Eisheh
« En 1967, il y avait 50 000 habitants à Hébron. Aujourd’hui, nous sommes près de 250 000 Palestiniens et nous n’avons le droit à rien. » (Photo : Maxime Sirvins.)

Vous parlez parfaitement le français. Quel est votre lien avec notre pays ?

Anwar Abu Eisheh : Un lien très fort. Quand je suis ici en France à Paris, je suis le Palestinien mais quand je suis chez moi, en Palestine, je suis le Français ! Dans ma ville d’Hébron, dès qu’il y a un Français ou une Française qui se perd ou cherche quelque chose, les habitants l’envoient vers moi. Avant de venir à Paris, j’ai fait une partie de mes études à Alger à partir de janvier 1971. Pour moi et tous les Palestiniens, à l’époque, l’Algérie, c’était le pays de la révolution.

C’est là que j’ai appris le français, comme un enfant avec une ardoise et une craie. Puis je suis arrivé en France comme réfugié politique. Aujourd’hui, j’ai la nationalité française, je l’ai obtenue en 1991 en épousant celle qui est toujours mon épouse. Je l’avais demandée quelques années auparavant mais elle m’avait été refusée parce que la préfecture avait estimé que je n’avais aucun lien familial et culturel avec votre pays.

Même un enfant de 10 ans en Palestine sait que les gouvernements occidentaux pratiquent le deux poids deux mesures.

Est-ce que vous trouvez que cette France, votre deuxième pays, en fait assez pour le peuple palestinien, que ce soit en Cisjordanie occupée ou dans la bande de Gaza ?

Les gouvernements français essaient toujours d’être équilibrés. C’est un mot que je déteste désormais. Ils veulent faire comme s’ils étaient neutres en disant qu’ils ne sont ni pro-israéliens ni propalestiniens.

Pour lire la suite : https://www.politis.fr/articles/2026/06/entretien-anwar-abu-eisheh-aujourdhui-rester-en-palestine-cest-resister/

Ils veulent être équilibrés. C’est un terme qui a été utilisé uniquement pour le conflit israélo-palestinien. Personne ne l’a jamais employé pour parler de l’Afrique du Sud. Le terme ne vaut que pour nous. À croire qu’il a été inventé pour le conflit israélo-palestinien. Et c’est une honte ! Moi, je demande aux autorités françaises d’être projustice et de défendre le droit international.

Même un enfant de 10 ans en Palestine sait que les gouvernements occidentaux pratiquent le deux poids deux mesures lorsqu’il s’agit d’appliquer le droit international. C’est flagrant. La France est un grand pays, un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Nous, les Palestiniens, nous comptons sur la France pour que la justice soit aussi valable pour nous. Nous croyons que la seule solution, c’est que les pays occidentaux pratiquent une pression plus forte sur Israël pour que ce pays se soumette au droit international.

Le gouvernement israélien actuel ne veut absolument pas parler d’un État palestinien. Il ne veut pas de la paix.

Mais le gouvernement israélien actuel veut-il d’une paix avec les Palestiniens ?

Non. C’est pour cela que j’appelle la communauté internationale à réveiller les autorités israéliennes. Il faut leur parler et essayer de leur faire entendre raison. À chaque guerre, le discours de leur armée est le même : nous allons attaquer, nous allons éradiquer, nous allons écraser pour protéger notre population. J’entends ce discours depuis que je suis petit. Vengeance, punition collective, et ça recommence la guerre suivante.

C’est toujours le même schéma qui se répète depuis cinquante ans. Et cela n’a jamais fonctionné. Quand les dirigeants de ce pays vont-ils comprendre que seule une solution politique juste, fondée sur le droit international, pourra donner la sécurité aux Israéliens ? Ce n’est absolument pas par la force, l’occupation, les bombardements ou les discours suprémacistes.

En septembre 2025, Emmanuel Macron a reconnu l’État de Palestine devant l’assemblée générale des Nations unies. La solution à deux États, c’est-à-dire deux État indépendants, l’un palestinien et l’autre israélien, revient toujours dans les débats. Est-ce une solution réaliste à vos yeux ?

C’est une solution idéale. Si dans trois ou quatre générations une paix réelle existe et que la confiance mutuelle s’installe, oui, nous pouvons imaginer de vivre côte à côte dans des États démocratiques. Mais est-ce qu’aujourd’hui, ou même dans un ou deux ans, Israël l’acceptera ? La réponse est très clairement non. Le gouvernement israélien actuel ne veut absolument pas parler d’un État palestinien. Il ne veut pas de la paix, ou alors d’une paix à sa manière, c’est-à-dire en nous expulsant de notre terre. Alors, vous allez me dire : c’est quoi la solution ? Pour moi, ce sont les sanctions internationales.

Des sanctions économiques et militaires peuvent être prises. Il n’y a pas d’autres options face à ces dirigeants et cette société israélienne. Je suis persuadé que si l’Union européenne prend des sanctions, Israël n’aura pas d’autre choix que de se plier au droit international. Je crois qu’il n’y a que ça qui peut être efficace. De notre côté, nous pouvons ajouter de la pression en utilisant les réseaux sociaux. Les Palestiniens s’en servent beaucoup, heureusement.

Récemment, le ministre Ben Gvir a été filmé en train d’humilier des citoyens européens, dont des Français et Françaises de la flottille Liberté pour Gaza. Cela a déclenché une vague de réactions internationales. La France a interdit à Ben Gvir l’accès à son territoire mais, en même temps, quelle hypocrisie : les autres ministres de son gouvernement sont solidaires avec lui mais ne sont pas concernés par cette interdiction !

Vous êtes originaire d’Hébron, l’une des plus anciennes cités du Proche-Orient, une ville sainte pour les trois religions monothéistes. Mais elle est occupée depuis 1967, avec, dans la vieille ville, une colonie israélienne. À quoi ressemble la vie à Hébron pour les Palestiniens ?

D’abord, je me sens attaqué dans ma culture, mon lieu de naissance, dans mes souvenirs d’enfance et dans ma famille. Il faut que vous arriviez à imaginer que je n’ai plus le droit de circuler librement dans ma propre ville. L’accès à la vieille ville est interdit aux Palestiniens. Son accès est réservé aux colons israéliens. Les rares fois où j’ai eu l’autorisation de m’y rendre, j’ai eu peur d’eux. Ces colons ont la gâchette facile. Ils nous haïssent et ne le cachent pas. Ils nous jettent des eaux souillées sur la tête lorsque nous passons trop près de leur maison.

Oui, j’ai peur. J’ai l’impression qu’ils m’ont volé une partie de moi. Et je ne suis pas le seul à penser comme cela.

Donc oui, j’ai peur. J’ai l’impression qu’ils m’ont volé une partie de moi. Et je ne suis pas le seul à penser comme cela. Même dans la mort, ils ne nous laissent aucun répit. Notre cimetière est situé dans la vieille ville, il est donc très compliqué pour les Palestiniens d’aller sur les tombes de leurs proches. Je crains qu’un jour ils finissent par le détruire. Mes ancêtres sont enterrés là-bas et moi j’espère y reposer un jour. En 1967, il y avait 50 000 habitants à Hébron. Aujourd’hui, nous sommes près de 250 000 Palestiniens et nous n’avons le droit à rien.

Nous pouvons prendre l’exemple du stade de football (1), il n’y en a qu’un pour toute la ville. Où voulez-vous que nos enfants aillent se distraire ? Depuis l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir au gouvernement israélien, tout a empiré. J’ai longtemps fait partie d’un comité de Palestiniens qui allait régulièrement à la rencontre des Israéliens de la société civile pour échanger et leur expliquer par exemple l’histoire de l’Organisation de libération de la Palestine, parce qu’ils ne nous connaissent pas. Tout a été stoppé du jour au lendemain. Les autorités israéliennes ont arrêté de nous délivrer des permis pour nous déplacer jusqu’à Jérusalem ou Tel-Aviv.

Après la bande de Gaza, c’est la Cisjordanie occupée qui est désormais menacée.

Oui, la situation s’aggrave rapidement. Les autorités israéliennes ne respectent plus une seule ligne des accords d’Oslo. Pour eux, il n’y a plus de zone A, de zone B. Leurs soldats agissent partout. Auparavant, il pouvait y avoir une dizaine d’arrestations de Palestiniens par jour, ce qui était déjà beaucoup. Aujourd’hui, il y en a une cinquantaine chaque jour. Pour nous empêcher de circuler, ils ont doublé le nombre de checkpoints : ils sont passés de 500 à près d’un millier.

Le ministre des Finances d’Israël, Bezalel Smotrich, a pris des mesures contre notre économie en 2024 et, depuis, toute la Cisjordanie occupée s’enfonce dans une grande pauvreté, que ce soient les fonctionnaires, les ouvriers, les entrepreneurs. Les colons soutenus par l’armée volent le bétail des paysans dans les zones hors des villes. Plus aucun Palestinien n’est en sécurité en Cisjordanie occupée. Même les biens sont menacés. Ils nous humilient un peu plus chaque jour. Tout est fait pour nous pousser dehors. Ils veulent nous forcer à partir en nous rendant la vie impossible.

Les Palestiniens vont-ils être contraints un jour de quitter une nouvelle fois leur terre ?

Tous les Palestiniens qui vivent encore sur place sont des résistants. Je ne parle pas de prendre les armes : aujourd’hui, rester en Palestine, c’est résister. La force de mon peuple est là. Et puis, pour être honnête, nous n’avons pas d’autre choix ! Personne ne veut de nous, même les pays arabes traînent des pieds pour nous accueillir parce que nous sommes trop politisés à leurs yeux.

Près de 4 000 Franco-Israéliens ont été mobilisés par l’armée israélienne depuis le 7-Octobre. On ignore combien ont combattu dans la bande de Gaza ou au Sud-Liban. La justice française doit-elle les poursuivre ?

Absolument. Près de 4 000 soldats, c’est énorme ! La France clame qu’elle est un pays qui défend des valeurs. Elle doit être sincère. Ces Français doivent être interpellés et jugés pour crime contre l’humanité.

Par Céline Martelet


Agenda

Array

<<

2026

 

<<

Juin

>>

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
2930