Ceuta : coup de force géopolitique ou crise migratoire ?

mardi 4 août 2026

L’irruption massive de migrants dans l’enclave espagnole de Ceuta a immédiatement réveillé les vieux démons du débat public européen. Les uns dénoncent le laxisme migratoire supposé du gouvernement de Pedro Sánchez, les autres agitent le spectre d’une Europe définitivement submergée. Mais ce qui se joue à Ceuta n’est pas une défaillance des politiques migratoires, mais une pure démonstration de force géopolitique.

Carlos Crespo, Essayiste belge, ancien président du MRAX
Billet de blog, le 31 juillet 2026
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’irruption massive de migrants dans l’enclave espagnole de Ceuta a immédiatement réveillé les vieux démons du débat public européen. À droite comme à gauche, les réactions s’enchaînent à l’unisson : les uns dénoncent le laxisme migratoire supposé du gouvernement de Pedro Sánchez, les autres agitent le spectre d’une Europe définitivement submergée. Pourtant, l’analyse factuelle de cette crise montre que nous nous trompons de grille de lecture. Ce qui se joue à Ceuta n’est pas une défaillance des politiques migratoires, mais une pure démonstration de force géopolitique.

Pour comprendre la situation, il faut d’abord balayer les contre-vérités qui polluent le débat. Beaucoup pointent du doigt la récente régularisation de 500 000 sans-papiers votée à Madrid. Or, cette mesure est assortie de critères stricts : elle ne concerne que les personnes déjà présentes sur le territoire espagnol avant le 1er janvier 2026, avec une date limite de dépôt fixée au 30 juin de cette même année. Les nouveaux arrivants à Ceuta n’y ont aucun droit. De plus, l’accès à l’enclave ne signifie pas un accès libre à l’espace Schengen ; le statut juridique unique de Ceuta impose des contrôles de sortie stricts vers la péninsule.

Des personnes se rassemblent à Bab Sebta, à la frontière entre le Maroc et l’Espagne, le 30 juillet 2026. © Photo Abdelmajid Bziouat / AFP

De même, l’argument d’un « appel d’air » provoqué par le progressisme des juges ne résiste pas à l’analyse. Certes, le Tribunal suprême espagnol a récemment interdit les refoulements immédiats des migrants arrivant à la nage, au motif technique que la mer ne constitue pas une « barrière physique » légale. Mais cette décision est l’œuvre d’une instance à majorité conservatrice, qui a appliqué le droit de manière purement formaliste et textuelle, loin de toute idéologie humanitaire.

Pour lire la suite : https://blogs.mediapart.fr/carlos-crespo/blog/310726/ceuta-coup-de-force-geopolitique-ou-crise-migratoire?xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260802-171506&M_BT=681716689579

La vérité est ailleurs, et l’histoire récente nous éclaire. En mai 2021, bien avant les débats sur les régularisations ou les arrêts du Tribunal suprême, Ceuta subissait déjà une vague de 10000 arrivées en quelques jours. À l’époque, la cause était purement diplomatique : le Maroc protestait contre l’hospitalisation secrète à Madrid du chef du Front Polisario en ordonnant à ses gardes-frontières de détourner le regard.

Aujourd’hui, la mécanique est identique, mais le contexte s’est durci. Le gouvernement marocain n’a pas toléré le récent rapprochement commercial entre l’Espagne et son grand rival régional, l’Algérie. Surtout, Rabat se sait en position de force. En mai dernier, le Comité des affectations de la Chambre des représentants américaine a qualifié Ceuta et Melilla de villes « administrées par l’Espagne » mais situées en « territoire marocain ». Ce glissement sémantique de Washington, né des tensions avec Madrid sur le dossier iranien, offre au Maroc un levier international inédit.

Rabat sait aussi où appuyer pour faire mal. Bien que la souveraineté espagnole sur les enclaves soit historique, ces territoires partagent une vulnérabilité méconnue : ils ne sont pas explicitement couverts par l’article 5 du traité de l’OTAN. En instrumentalisant la détresse de milliers de civils poussés vers les clôtures de Ceuta, le Maroc n’envoie pas des migrants : il envoie un message politique. Il s’agit de contraindre l’Espagne à revoir ses alliances avec Alger et, à terme, à céder sur ses revendications territoriales.

Il est temps de sortir de la naïveté. Les flux migratoires sont ici utilisés comme des armes de guerre hybride. Face à cette stratégie de pression, brandir les débats politiciens sur la gestion des frontières est un contresens majeur. La crise de Ceuta ne relève pas de la politique intérieure d’un État, mais de la haute géopolitique. Tant qu’on refusera de voir ce conflit pour ce qu’il est — un bras de fer territorial —, l’Europe restera condamnée à subir les coups de force de ses voisins.

Carlos Crespo, essayiste belge.


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