Ceuta, ou l’Europe devant sa propre loi

jeudi 6 août 2026

La France doit à l’Espagne une solidarité sans réserve. Elle doit au peuple marocain autre chose que le silence. Elle doit aux peuples de cette mer de ne pas confondre une frontière avec un front. Ces trois dettes n’en font qu’une.

Yazid Sabeg, Ancien Commissaire à la Diversité et à l’Égalité des Chances
Billet de blog 1 août 2026

I. D’abord les faits

Ceuta n’est pas une invasion. C’est une tragédie, c’est une crise de souveraineté européenne, et c’est l’épreuve de vérité d’un continent qui prétend gouverner ses frontières sans consentir à regarder ce qu’elles produisent.

En quarante-huit heures, à la fin de juillet, entre cinquante et soixante mille personnes — les autorités espagnoles avancent ce chiffre avec prudence, et il reste incertain — sont entrées dans l’enclave de Ceuta. Dix-neuf kilomètres carrés, quatre-vingt-cinq mille habitants : la ville a reçu en deux jours plus de la moitié d’elle-même. Des dizaines de personnes sont mortes, noyées le long des digues ou écrasées dans la poussée ; le dernier bilan connu en compte au moins soixante-sept. Plus de quarante-huit mille sont déjà reparties vers le Maroc, faute d’eau, d’abri, de nourriture, de soins, du moindre lieu où se laver — et faute, surtout, de pouvoir aller plus loin.

C’est le premier fait, et il commande tous les autres : entrer à Ceuta ne mène nulle part. L’enclave n’ouvre ni sur un titre de séjour, ni sur un passeport espagnol, ni sur le continent. Elle n’ouvre ni les portes de l’Espagne ni celles de la France. C’est une impasse sans exutoire. Les liaisons maritimes et aériennes avec la péninsule sont soumises à des contrôles particuliers. Ceuta n’est donc pas le vestibule de Schengen que certains ont décrit avec une complaisance manifeste ; c’est une impasse clôturée, surveillée, équipée, l’un des points les plus militarisés de toute la frontière entre l’Europe et l’Afrique. Ceux qui ont franchi les grillages ou nagé le long du brise-lames ne sont pas entrés en Europe. Ils sont entrés dans un enclos.

Pour lire la suite : https://blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg/blog/010826/ceuta-ou-l-europe-devant-sa-propre-loi?xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260802-171506&M_BT=681716689579

Il faut le rappeler, parce que les mots sont arrivés avant les faits et qu’ils ont pris leur place. Submersion, avalanche, tsunami, invasion : ce vocabulaire est emprunté à la météorologie et à la guerre. La métaphore météorologique dissout les responsabilités ; celle de la guerre désigne un ennemi. Entre les deux il ne reste plus personne à regarder. Ces mots ne décrivent pas la scène, ils la fabriquent : ils transforment des adolescents, des ouvriers, des journaliers, des étudiants sans débouché, quelques femmes et des enfants en une masse hostile ; ils retirent à chacun son visage, son histoire, son motif, sa vulnérabilité ; ils dispensent surtout ceux qui les emploient de toute responsabilité intellectuelle, ce qui est leur véritable fonction. Or il y avait là des garçons de dix-sept ans, des maçons sans contrat, des gamins en tongs, d’autres avec une bouée de plage. On ne fait pas une armée avec cela.

On fait le constat d’une détresse, et celui d’un mensonge qui a circulé plus vite qu’elle — relayé, amplifié, monnayé par des dirigeants politiques européens, les Français et les Italiens au premier rang. Ceuta n’a pas révélé l’arrivée d’une armée. Elle a révélé la fragilité de milliers de vies, la dureté d’une frontière, et la promptitude de ceux qui préfèrent la peur au raisonnement, parce qu’elle coûte moins cher.

II. L’Espagne doit être aidée, non mise au ban

Cela dit d’un même mouvement, et avec la même netteté : l’Espagne est dans son droit lorsqu’elle exige que sa frontière soit tenue. Ceuta est espagnole, donc européenne. Madrid a droit à l’appui de Paris — politique, opérationnel, diplomatique — sans condition partisane, sans arrière-pensée de calendrier électoral, et sans la moindre ambiguïté sur la souveraineté espagnole, dont ce n’est pas le moment de discuter ni les titres ni l’histoire.

Tenir une frontière extérieure de l’Union, ce n’est pas mettre le droit en congé ; c’est l’appliquer dans les circonstances mêmes où il est le plus difficile de le faire. Identifier les arrivants, secourir les blessés, protéger les mineurs, instruire les demandes d’asile, remonter les filières de passage et de traite, reconduire avec les garanties individuelles prévues : le travail est lent, coûteux, ingrat, et il n’a rien de spectaculaire. L’autorité ne se mesure ni au nombre d’uniformes déployés ni à la dureté des commentaires. Elle se mesure à la capacité de traverser une crise sans se renier.

Ce travail suppose des moyens que l’Espagne ne peut pas fournir seule, et qu’il fallait lui donner immédiatement : appui de Frontex, équipes de secours, capacités d’hébergement temporaire, médecins, interprètes, protection de l’enfance, enquêteurs spécialisés, magistrats, coordination avec Europol et avec l’Agence de l’Union européenne pour l’asile. Il n’est pas admissible que des êtres humains, après avoir risqué de mourir, dorment sur le port en attendant qu’on les pousse dans un sens ou dans l’autre. Une ville laissée seule avec cela n’est pas une frontière défendue ; c’est une frontière abandonnée.

Ce que l’Europe a offert à Madrid, c’est d’abord le spectacle de ses divisions. L’Italie a voulu suspendre ses arrangements Schengen avec l’Espagne. La Finlande, le Danemark, d’autres encore ont plaidé pour des contrôles renforcés ou des sanctions. Vingt-deux dirigeants ont réclamé une réunion d’urgence. Le renversement est complet : l’État qui subissait la crise à la frontière extérieure de l’Union est devenu, en quelques heures, celui qu’il fallait rappeler à l’ordre, comme si Madrid était la source de ce qu’elle encaissait.

Juridiquement, l’idée ne tient pas. Un État membre ne s’exclut pas de Schengen par la volonté de ses voisins. Des contrôles intérieurs temporaires sont prévus, mais ils supposent une menace sérieuse, une proportion, un dernier recours ; ils ne sont pas un instrument de mise au ban. Faire de l’Espagne le maillon faible d’une Europe qu’elle protège est une absurdité de droit et une déloyauté politique.

Il y a d’ailleurs, dans cette précipitation, quelque chose qui ressemble à une commodité de la distance. Des pays sans rive méditerranéenne, sans voisinage maghrébin, sans relation quotidienne avec ces sociétés, sans histoire migratoire comparable et parfois sans exposition réelle à cette route s’autorisent à faire de Madrid un cas d’école. Ils veulent bien que le Sud garde les morts, les tensions, les trafics, les secours et les procédures, à condition de ne jamais être appelés à en connaître. Une Union où les États du Nord et de l’Est réclament l’isolement de l’Espagne pendant que les pays méditerranéens règlent seuls ce qui se présente à leur porte n’est pas une Union : c’est une addition d’inquiétudes nationales qui se prennent pour des politiques.

La France ferait bien de s’appliquer à elle-même cette remarque. Quintupler les effectifs à la frontière franco-espagnole peut rassurer une opinion inquiète ; cela ne répond pas à Ceuta, puisque les personnes entrées dans l’enclave ne peuvent pas gagner librement la péninsule. La portée en est symbolique bien plus qu’opérationnelle, et le symbole est fâcheux : il donne à penser que nous nous protégeons de l’Espagne au moment précis où nous devrions la couvrir. La solidarité commence par l’ordre des gestes.

III. La fiction mensongère de l’appel d’air

On a beaucoup entendu que la régularisation espagnole aurait tout déclenché. Des responsables français, italiens, américains l’ont dit ou laissé dire, et l’accusation ne résiste pas à une minute d’examen. Il suffisait d’ouvrir le texte. La mesure de 2026 ne visait que les personnes déjà présentes en Espagne avant le 1ᵉʳ janvier, capables d’établir cinq mois de résidence continue et dépourvues d’antécédents pénaux ; les dossiers devaient être déposés avant le 30 juin. Les jeunes gens partis de Fnideq à la fin de juillet ne pouvaient y prétendre, ni ce jour-là ni plus tard par ce seul fait. Ils n’avaient acquis aucun droit. Ils avaient franchi une frontière dont on ne sort pas.

On peut contester une régularisation de cette ampleur, et le débat est légitime : il porte sur le travail, sur les salaires, sur la part d’économie souterraine qu’une société tolère, sur ce qu’une politique migratoire doit être. Mais une démocratie sérieuse ne construit pas son raisonnement sur une fiction. La mesure ne récompensait pas l’entrée irrégulière ; elle tirait de la clandestinité des gens installés depuis des années, employés au noir, sans cotisation ni protection, échappant du même coup à toute vérification transparente et à toute contribution.

La même exigence vaut pour l’arrêt récent du Tribunal suprême. Il a rappelé que les personnes interceptées en mer ne peuvent être refoulées sur-le-champ sans procédure — que la mer n’est pas un espace soustrait à la règle. Il n’a retiré aux autorités espagnoles aucun pouvoir d’organiser des retours et n’a créé aucune immunité.

Cette nuance de droit, des réseaux l’ont aussitôt convertie en promesse : la porte est ouverte, les retours sont impossibles, Ceuta mène à Madrid et Madrid mène à l’Europe. Des vidéos ont fait le reste, sur TikTok, sur Instagram, dans les boucles WhatsApp. Des milliers de garçons y ont cru, et ils y ont cru parce qu’ils avaient besoin d’y croire, ce qui est la condition de tous les mensonges efficaces. Identifier ceux qui ont fabriqué la rumeur, ceux qui l’ont amplifiée, et neutraliser leurs relais numériques n’est pas une mesure d’ordre parmi d’autres : c’est la première. Un État qui laisse les passeurs écrire seuls le récit de sa frontière a déjà cédé quelque chose de son autorité, et il l’a cédé avant le premier grillage.

IV. Le peuple marocain n’est pas une variable de sécurité

La France doit être solidaire de l’Espagne ; elle doit l’être tout autant du peuple marocain. Les deux devoirs ne se contrarient pas, ils se commandent l’un l’autre, et c’est de les avoir séparés que vient notre embarras.

Ceux qui se sont jetés vers Ceuta n’allaient pas conquérir l’Europe. Ils fuyaient une impasse. Les témoignages recueillis sur place disent tous la même chose, avec une monotonie qui devrait retenir l’attention : travailler, aider un père malade, cesser de vivre à trente ans chez ses parents faute de revenu, sortir d’une vie arrêtée, croire qu’un avenir existe quelque part. Cette aspiration ne crée évidemment aucun droit de franchir une frontière. Elle interdit seulement d’y répondre par le mépris, ce qui est une autre affaire, et une affaire qui nous regarde.

Le Maroc est un grand pays, un partenaire stratégique de la France et de l’Europe, une société vivante, urbaine, industrielle, jeune, ambitieuse, qui a réussi en une génération des choses considérables. Ses succès sont réels et ils sont visibles. Mais il y a une contradiction qu’aucune inauguration, aucune ligne à grande vitesse, aucune Coupe du monde à venir ne recouvrira : une part de sa jeunesse ne voit pas sa place dans le pays dont elle devrait être la force. Plus de 37 % de chômage chez les 15-24 ans ; près de trois millions de jeunes de 15 à 29 ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Ces chiffres n’excusent rien. Ils expliquent une part de ce qui s’est passé, et il serait plus commode que sérieux de les taire. Une nation ne se satisfait pas durablement de son image au-dehors quand une partie de ses enfants tient pour seul horizon une côte espagnole aperçue depuis une vie sans espoir.

L’image restera : le jour même où le royaume célébrait la Fête du Trône, des milliers de garçons prenaient la route de la côte, en tongs, avec une bouée, persuadés que quelques minutes de nage changeraient leur vie. On n’en tirera ni injure ni leçon donnée de l’extérieur ; ce n’est pas notre rôle et nous n’en avons pas le titre. On en tirera une observation que le Maroc est mieux placé que nous pour formuler : la croissance ne suffit pas tant qu’elle ne devient pas mobilité sociale, dignité du métier, accès aux soins, justice entre les territoires, liberté de la parole, confiance dans le lendemain.

Reste ce qui doit être établi, et que nul n’a intérêt à laisser dans le vague. Les autorités marocaines affirment avoir fait face à une pression qu’elles n’ont pu contenir, et avoir empêché de nombreuses tentatives. Soit. Mais les images de colonnes convergeant vers la frontière sous le regard des forces de sécurité, l’ampleur inédite de l’événement et le précédent de 2021 appellent une enquête précise, conjointe et indépendante. Il faut savoir ce qui s’est passé, qui a laissé faire, qui a agi trop tard, qui a manipulé les réseaux, qui a mis ces garçons en danger, et pourquoi.

Le précédent, justement. En mai 2021, quand Madrid avait accueilli Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario, l’afflux de plusieurs milliers de personnes vers Ceuta avait été lu comme un message adressé par Rabat. En juin 2022, à Melilla, des dizaines d’exilés africains sont morts ou ont disparu dans des conditions atroces dont personne n’a jamais rendu compte. Ces deux frontières sont devenues les lieux où s’exprime un rapport de force qui dépasse de très loin ceux qui y meurent, et qui les emploie.

C’est pourquoi il faut regarder en face l’externalisation elle-même — cette logique du robinet migratoire, où l’on paie des États tiers pour ouvrir et fermer le passage selon les circonstances. Elle n’a pas produit de la souveraineté ; elle a produit de la dépendance, et l’Europe en découvre le prix à chaque crise : elle a remis à d’autres le pouvoir de peser sur elle par la gestion des corps, des passages et des souffrances. On ne peut pas demander au Maroc d’être à la fois un ami, un marché, un partenaire de sécurité, un rempart migratoire et le sous-traitant d’une police dont il ne partage pas les décisions, tout en lui refusant la relation d’égal à égal qui rendrait cet ensemble tenable. Une coopération saine se reconnaît à ce qu’elle supporte d’être écrite, publiée, financée au grand jour, contrôlée, et protégée contre son propre usage politique.

V. L’Europe ne doit pas laisser Washington écrire son récit

Il faut être exact. Aucune preuve publique ne permet aujourd’hui d’affirmer que les États-Unis auraient organisé ou provoqué l’afflux de Ceuta, et une convergence d’intérêts n’a jamais valu démonstration. Les hypothèses d’orchestration américaine ou israélienne s’examinent avec prudence ; elles ne se récitent pas comme des vérités acquises.

Mais l’absence de preuve d’une opération ne vaut pas absence d’ingérence politique. Dès les premières heures, Donald Trump a fait de Ceuta un argument de politique intérieure américaine : le mot d’invasion, l’annonce que l’Amérique connaîtrait pire si les démocrates revenaient au pouvoir, l’accusation portée contre le gouvernement espagnol d’avoir délibérément favorisé l’immigration irrégulière. J. D. Vance et Stephen Miller ont repris la scène pour alimenter le récit de la frontière assiégée.

Ce n’est pas une lecture des faits ; c’est un emploi. Une tragédie espagnole, méditerranéenne et européenne devient une séquence de campagne pour des élections de mi-mandat. Les morts de Ceuta servent d’accessoires à un récit écrit ailleurs ; les garçons marocains y tiennent l’emploi de figurants dans une guerre culturelle qui ne les concerne en rien ; et l’Espagne sert de contre-exemple commode, parce qu’elle refuse de se conformer à certaines attentes.

Cette offensive ne tombe pas dans un vide diplomatique. Pedro Sánchez est depuis des mois l’un des dirigeants européens les plus éloignés de Washington : sur Gaza et la reconnaissance de la Palestine, sur la guerre contre l’Iran, sur l’usage de l’espace aérien et des bases espagnoles, sur l’augmentation mécanique des dépenses de l’Alliance. Ceuta fournit un moyen de pression supplémentaire contre un allié jugé insuffisamment docile, et de quoi fragiliser l’une des dernières voix européennes qui refusent l’alignement intégral.

Le cynisme ne s’arrête pas à Washington. Des responsables israéliens ont saisi l’occasion d’un même mouvement, raillant l’Espagne, lui reprochant sa politique migratoire, retournant contre elle la question des enclaves — au moment même où Madrid critique avec force leur politique à Gaza. Il ne s’agit pas ici de prouver une implication : il suffit de constater que ceux qui n’ont aucune responsabilité à Ceuta se sont montrés les plus prompts à en tirer parti, et qu’ils l’ont fait avec les morts des autres.

L’Europe ne peut accepter que la migration devienne un levier de pression américaine sur ses choix souverains. Elle n’a pas à recevoir de Washington ses catégories — l’invasion, l’ennemi intérieur, la frontière en guerre — ni à laisser dicter par des obsessions électorales étrangères ce que sont pour elle le Maghreb, l’Afrique et le monde arabe. Une Europe qui garde ses frontières mais emprunte ailleurs son vocabulaire, ses peurs et sa politique n’est pas souveraine ; elle est administrée de loin, et gratuitement.

VI. Sortir du chantage sans passer par l’exclusion

Le Pacte sur la migration et l’asile, désormais applicable, admet lui-même que les migrations peuvent être instrumentalisées par des États tiers pour créer une crise ou exercer une pression. Le constat est lucide. Il ne saurait pourtant autoriser la réponse inverse, qui consisterait à suspendre les garanties fondamentales dès que la difficulté paraît, et à faire porter aux demandeurs d’asile le poids de manœuvres qui les dépassent.
Protéger la frontière, respecter la dignité, poursuivre les réseaux, refuser le chantage d’État : ces quatre exigences ne se hiérarchisent pas ; on les tient ensemble ou l’on échoue à chacune. C’est dire qu’il faut changer de doctrine, et non de ton.

Qu’une crise majeure à une frontière extérieure déclenche d’abord une solidarité européenne automatique, de secours autant que de contrôle : non seulement des policiers, mais des médecins, des juristes, des interprètes, des psychologues, des équipes de protection de l’enfance, des places d’hébergement. Une frontière où l’on laisse errer ou mourir des mineurs n’en devient pas plus sûre ; elle en devient seulement moins présentable.

Qu’aucun accord de coopération migratoire avec un État tiers ne demeure opaque : financements, équipements, engagements de sécurité, garanties de droits fondamentaux, mécanismes de vérification doivent être publiés, débattus au Parlement, évalués par des tiers indépendants. L’Europe a pris l’habitude de payer en silence des politiques dont elle feint de découvrir les effets le jour où ils deviennent visibles.

Qu’un mécanisme d’enquête européen s’ouvre après chaque afflux massif et chaque série de morts à la frontière, pour établir les responsabilités : passeurs, propagateurs de fausses informations, complaisances éventuelles, défaillances administratives, violences illégitimes, secours qui n’ont pas eu lieu. La responsabilité ne doit pas se dissoudre dans le brouillard des rumeurs et des accusations croisées, qui est le climat naturel de ces épisodes et leur meilleure protection.

Qu’on ouvre enfin aux jeunesses du Maghreb et d’Afrique des voies légales, limitées, contrôlées et crédibles : visas d’études, apprentissage, mobilité professionnelle, stages, coopération universitaire, formations conjointes, partenariats industriels. Non pour entretenir l’illusion d’une porte ouverte, mais pour cesser de n’offrir que ce choix-là : vivre sans perspective, ou risquer sa vie dans la mer.

La France a ici un rôle qu’aucun autre pays ne peut tenir à sa place, parce qu’elle connaît l’Espagne, le Maroc, l’Algérie, cette mer, l’Afrique et le monde arabe autrement que par des communiqués de sécurité. Encore lui faut-il ne pas singer les paniques identitaires, ni se réfugier dans une sentimentalité sans effet, qui sont les deux manières de ne rien faire. Une conférence politique de haut niveau, réunie avec Madrid et Rabat sous l’égide européenne, portant d’un seul tenant sur la sécurité des frontières, les trafics, l’emploi des jeunes, la mobilité légale, la coopération économique et universitaire et les droits fondamentaux : voilà ce qui reste à sa portée, et qui ne coûterait qu’un peu de constance.

La dignité humaine n’est pas une réserve morale que l’on ouvre quand tout va bien. L’article 2 du traité sur l’Union européenne en fait l’un des fondements de l’ensemble ; la Charte la dit inviolable. Ces textes ne commandent l’effacement d’aucune frontière. Ils interdisent seulement qu’une frontière devienne le lieu où l’Europe cesse d’obéir à sa propre loi.

Le reste tient en peu de mots, et la France peut les dire sans hésiter : solidarité avec l’Espagne, respect du peuple marocain, protection de tous les peuples de cette mer, refus d’une tutelle de vocabulaire, fin de la sous-traitance des frontières, autorité contre les réseaux, droit pour les personnes. Une frontière européenne est une ligne de souveraineté et de justice ; elle ne peut pas rester une machine à fabriquer des morts, des humiliations et des ennemis imaginaires.

Ceuta n’a pas révélé une invasion. Elle a révélé la fragilité de milliers de vies, la dureté d’une frontière, et la vitesse avec laquelle une tragédie se convertit en argument entre les mains de ceux qui n’en portent pas le poids. Une frontière n’est pas seulement une ligne où l’on arrête ; c’est l’endroit où une civilisation se montre telle qu’elle est, quand nul ne la regarde avec bienveillance. Nous nous y sommes vus. Il reste à savoir si nous en tirerons autre chose qu’un vocabulaire.


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