Hispania delenda est

mardi 18 août 2026

Il existe aujourd’hui une formule qui siérait bien à l’ensemble des dirigeants de l’internationale réactionnaire. Les Trump, Meloni ou Milei pourraient terminer leurs discours en proclamant à leur audience : « Hispania delenda est ». Ils sont nombreux à ne pas accepter de laisser prospérer un pays qui combine développement économique et avancées sociales, car ce modèle est destructeur pour leur narratif.

Carlos Crespo, Essayiste belge, ancien président du MRAX

L’obsession anti-espagnole

Selon Plutarque et d’autres auteurs de la Rome antique, Caton l’Ancien avait coutume de terminer l’ensemble de ses discours au Sénat par la même formule : « Carthago delenda est. » (En français, cela peut se traduire par « Carthage doit être détruite »).

Marcus Porcius Cato, de son vrai nom, était un censeur et orateur romain qui considérait que l’existence même de la cité africaine menaçait le développement et la prospérité de la République romaine. Son incantation obsessionnelle sera finalement suivie d’effet au terme de la troisième guerre punique, puisque Carthage fut détruite en l’an 146 avant notre ère.

Il existe aujourd’hui une formule qui siérait bien à l’ensemble des dirigeants de l’internationale réactionnaire. Les Trump, Meloni ou Milei pourraient terminer leurs discours en proclamant à leur audience : « Hispania delenda est ».

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L’hostilité de leurs gouvernements respectifs envers celui de Pedro Sánchez est de notoriété publique. Pour Trump, l’Espagne est une « cause perdue », au point de demander la suspension des échanges commerciaux avec Madrid en raison des tensions géopolitiques actuelles. Si ces frictions récentes se sont matérialisées autour d’enjeux de politique étrangère (Gaza, l’Iran, l’OTAN…), les causes profondes de l’aversion du trumpisme et de ses proxys pour la gauche espagnole sont multiples. On peut faire l’hypothèse que les politiques socio-économiques menées en Espagne, et surtout les succès engrangés, irritent encore davantage que les prises de position du pays à l’international.

Un bilan socio-économique qui dérange

Sous la houlette de Pedro Sánchez, l’Espagne a concrétisé un virage social majeur. Le salaire minimum a bondi de plus de 60 %, la réforme du marché du travail a endigué la précarité, tandis que « l’Ingreso Mínimo Vital » fait désormais office de bouclier contre l’exclusion. À contre-courant du repli global européen, Madrid fortifie son État-providence : indexation des pensions sur l’inflation, budgets records pour les bourses et investissement massif dans la formation professionnelle. Pour ce qui est des avancées sociétales, différentes dispositions prises par l’exécutif ont favorisé l’extension des droits des citoyens. On peut notamment relever la réforme de l’avortement, la légalisation de l’euthanasie, la loi « Trans » ou les congés parentaux égalitaires.

Si ces dernières mesures, probablement considérées comme « wokistes », suscitent sans doute du mépris auprès des différentes mouvances conservatrices et illibérales du monde, d’autres réalisations doivent leur provoquer des sueurs froides. D’après les données d’Eurostat, l’Espagne s’est installée en 2025 au rang de premier moteur de l’emploi en Europe, générant à elle seule plus d’un quart des nouveaux postes de la zone euro. Le taux de chômage oscille désormais autour de la barre historique des 10 %, un seuil symbolique pour le pays (le plus bas depuis 2008 !). Certes, ce taux global reste structurellement important, mais la dynamique de baisse est incontestable.

Mais le cauchemar d’une partie de la droite et de l’extrême droite mondiale réside dans la teneur de la performance économique du pays. L’Espagne a enregistré une croissance du PIB régulièrement supérieure à celle de la zone euro et de l’UE notamment environ 3,5 % en 2024 et 2,8 % en 2025, avec des prévisions 2026 autour de 2,4-2,6 % contre moins de 1 % pour la zone euro. Cette dynamique est soutenue notamment par la demande intérieure, le tourisme et l’immigration (alors que les politiques migratoires du gouvernement espagnol sont régulièrement fustigées).

Les limites du modèle

Bien sûr, le modèle espagnol n’est pas si aisément transposable à d’autres pays. L’honnêteté intellectuelle requiert de préciser à ce stade que tant le PIB par habitant que le salaire moyen sont moins élevés que dans plusieurs pays de l’UE. Toutefois, le succès des politiques socio-économiques menées met indubitablement à mal le sempiternel crédo droitier sur la nécessité impérieuse de réduire les dépenses publiques et de déréguler en vue de garantir la croissance économique.

Cela explique peut-être aussi, outre l’instrumentalisation de la panique morale relative à l’immigration, certaines réactions critiques disproportionnées lorsqu’une crise éclate en Espagne, comme on a pu le voir à Ceuta. Pour certains, il est inacceptable que l’actuelle dynamique positive au niveau de l’économie espagnole se prolonge.

Évidemment, il ne faut pas s’interdire pour autant de critiquer la coalition de gauche au pouvoir à Madrid lorsque des échecs sont avérés ou que des erreurs sont commises. Ainsi, on ne peut nier les problèmes de corruption en Espagne. Le gouvernement de Pedro Sánchez a succédé à celui de Mariano Rajoy. La chute de ce dernier a été motivée par l’ampleur inédite du problème, qui a abouti à la condamnation juridique de sa formation politique, le Parti populaire (PP), pour corruption.

Arrivé dans ce contexte, Pedro Sánchez n’est pas vraiment parvenu à élever les standards éthiques de la politique espagnole. Plusieurs personnes de son entourage ont été condamnées ou poursuivies pour corruption, pour le grand bonheur du PP, qui entend profiter de son rôle dans l’opposition pour retrouver une virginité sur la question. Par ailleurs, en matière d’accès au logement pour tous, enjeu démocratique essentiel, le succès n’a pas été au rendez-vous et l’action gouvernementale est particulièrement décevante en la matière. On ne peut qu’espérer que l’exécutif redresse la barre durant ce qui reste de la législature.

Courage et guerre culturelle

Pour conclure, les politiques socio-économiques du gouvernement espagnol sont globalement marquées du sceau de la réussite. Cela explique aussi les cris d’orfraie sur la politique migratoire espagnole dans les médias et les réseaux sociaux.

Ils sont nombreux à ne pas accepter de laisser prospérer un pays qui combine développement économique et avancées sociales, car ce modèle est destructeur pour leur narratif. Les critiques constantes, voire les tentatives de déstabilisation, s’inscrivent dans un contexte global de guerre culturelle. Le comprendre aide à construire une appréciation objective du réel, mais aussi à ouvrir progressivement le champ des possibles. Il est temps de remettre au goût du jour le mot de Jaurès : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. »

Carlos Crespo, essayiste belge.