Procès Rima Hassan. Du bon usage du « terrorisme »

dimanche 12 juillet 2026

L’eurodéputée Rima Hassan est convoquée devant le tribunal correctionnel de Paris le 7 juillet pour répondre de l’accusation d’« apologie du terrorisme ». Depuis son élection en juin 2024, 16 procédures judiciaires ont été engagées contre elle. Cet acharnement est évidemment piloté par le gouvernement français. Nous publions le témoignage devant la cour d’Alain Gresh, directeur d’Orient XXI.

Actualisation • Le procès a été renvoyé aux 19 et 20 octobre à la demande de la défense.

Alain Gresh, Spécialiste du Proche-Orient. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont "Palestine, un peuple qui ne veut pas mourir" (Les liens qui libèrent, 2024) et "Un chant d’amour. Israël-Palestine, une histoire française", avec Hélène Aldeguer (Libertalia, 2024). Directeur d’Orient XXI., le 7 juillet 2026

Porte de Clichy, Paris, le 30 avril 2024. Rassemblement de soutien à Mathilde Panot et Rima Hassan, alors candidates aux élections européennes sur la liste de La France Insoumise (LFI), après leur convocation par la police judiciaire dans le cadre d’une enquête pour apologie du terrorisme. Rima Hassan s’exprime devant une foule de journalistes, aux côtés de son avocat Vincent Brengarth. Amaury Cornu / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Bonjour,

Je voudrais tout d’abord m’excuser de mon absence. J’étais bien déterminé à me présenter devant vous, mais des problèmes de santé rendent mes déplacements difficiles. Je tiens néanmoins à témoigner par cette lettre tant la question du terrorisme et de son usage a irrigué mon travail sur le Moyen-Orient et sur la Palestine. Titulaire d’une thèse sur l’histoire de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), ayant couvert le Moyen-Orient depuis plus de cinquante ans, auteur d’une dizaine d’ouvrages, je sais que le terrorisme a toujours été un sujet de débats.

Je voudrais d’abord rappeler un épisode pas si lointain qui avait remué l’opinion. En juin 2014, l’Organisation de l’État islamique (OEI) avait conquis Mossoul et procédait à une avancée fulgurante aussi bien vers Bagdad que vers la frontière turque, tout en entamant un génocide contre les yézidis. C’est à Kobané que plusieurs milliers de combattants kurdes, appuyés par l’aviation états-unienne et par des armes occidentales, stoppèrent cette offensive. On salua en France l’héroïsme des combattants kurdes. On en oubliait presque qu’ils appartenaient au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation classée comme terroriste par la France et l’Europe. Et nous nous trouvions dans cette situation paradoxale : si vous défiliez à Paris pour soutenir la résistance kurde, vous pouviez être inculpés d’« apologie du terrorisme » d’une organisation armée, entre autres, par la France.

Autre exemple plus récent de ces paradoxes liés à l’usage du terme de terrorisme : celui du président par intérim syrien. En 2024, Mohammed Al-Joulani était recherché par les polices occidentales. Les États-Unis promettaient même 10 millions de dollars (8,7 millions d’euros) pour toutes information pouvant aboutir à la capture de ce « terroriste mondial ». Rarement mue ne fut si rapide, si spectaculaire. Ayant troqué sa tenue kaki de djihadiste contre un costume trois pièces, changé son nom de guerre pour retrouver son patronyme de naissance — Ahmed Al-Charaa —, le nouveau leader de la Syrie, ancien dirigeant d’Al-Qaida, est devenu l’un des hommes les plus courtisés par les politiques et les hommes d’affaires, de Washington à Bruxelles. Il a ainsi rencontré le président Emmanuel Macron en mai 2025 et le recevra bientôt à Damas.

Cette métamorphose fulgurante n’aura étonné que ceux qui accordent du crédit à l’adjectif « terroriste » accolé à un individu ou à une organisation. L’Histoire nous a enseigné encore et encore, que les terroristes d’hier sont devenus des hommes d’État respectés. Pendant des années, la France a dénié toute légitimité au Front de libération nationale (FLN) algérien, à ses dirigeants, avant qu’elle se résigne à ouvrir des négociations avec ces « assassins aux mains couvertes de sang » et à reconnaître l’indépendance de l’Algérie.

Le précédent de l’OLP

Longtemps l’OLP fut également considérée comme une « organisation terroriste ». Pourtant, faisant fi de ces accusations, dès 1975, le président Valéry Giscard d’Estaing autorisa l’ouverture d’un bureau de l’organisation à Paris. Je rappelle qu’à l’époque l’OLP n’avait pas renoncé aux « opérations extérieures » (à travers le monde) ni aux attaques en Israël qui frappaient des civils. Le gouvernement français approuvait-il de telles actions ? Évidemment, non. Mais il savait que le problème n’était pas « le terrorisme », mais ce qui provoquait la violence, c’est-à-dire la poursuite illégale de l’occupation israélienne — à l’époque, cette occupation durait seulement depuis huit ans. Et Paris prônait la négociation avec l’OLP que le gouvernement israélien comparait aux nazis.

Dans les territoires palestiniens occupés, tout acte de résistance est considéré par les autorités israéliennes comme « terroriste » : lever un drapeau palestinien ou lancer une pierre ; la réponse de l’armée est toujours la même : tirer avec l’intention de tuer. Mais dans certains cas, rétorquerez-vous, les Palestiniens tuent des civils ? C’est vrai. Mais si tuer des civils israéliens est du terrorisme qui disqualifie ceux qui commettent de tels actes, comment qualifier le fait qu’Israël ait pu tuer à Gaza plus de 73 000 Palestiniens, en grande majorité des civils ? De terrorisme d’État ? Et pourquoi la France n’a-t-elle pris aucune mesure contre cet État dont le chef de gouvernement est inculpé de « crimes de guerre » et de « crimes contre l’humanité » ?

Ce que disait le général de Gaulle

Dès le lendemain de la guerre de juin 1967 et de l’occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est, le chef de l’État français, le général Charles de Gaulle, avait anticipé la dynamique sur le terrain : « Israël organise, disait-il, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour, il qualifie de terrorisme. » Cette résistance, elle est provoquée par une occupation qui dure depuis près de 60 ans, qui viole tous les principes du droit international et à l’égard de laquelle désormais les autorités françaises, contrairement à de Gaulle, font preuve d’une étrange complaisance, préférant poursuivre devant les tribunaux ceux qui demandent l’application du droit. On peut se demander si aujourd’hui le général de Gaulle ne serait pas poursuivi devant les tribunaux français pour « apologie du terrorisme » ?


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