Retour à Téhéran

dimanche 5 juillet 2026

Quatre mois après le début de la guerre et une semaine avant la signature de l’accord entre l’Iran et les États-Unis le 17 juin 2026, notre collaborateur Shervin Ahmadi est retourné à Téhéran, capitale qu’il avait quittée sous les bombardements. Orient XXI publie son carnet de voyage.

Shervin Ahmadi, le 2 juillet 2026

Téhéran (Iran), le 15 juin 2026. Des piétons passent devant un panneau d’affichage représentant les défunts guides suprêmes de l’Iran, l’ayatollah Rouhollah Khomeiny et l’ayatollah Ali Khamenei. Photo par MAJID SAEEDI / GETTY IMAGES EUROPE / GETTY IMAGES VIA AFP

Depuis le début de la guerre en février 2026, il n’existe plus de vols directs entre Paris et Téhéran. Une halte par la Turquie s’impose. À l’aéroport d’Istanbul, autour de moi, plusieurs familles attendent l’ouverture des guichets des compagnies iraniennes pour acheter des billets qui ne sont pas proposés en ligne. Les enfants s’impatientent, la nuit est interminable. Tous les vols pour Téhéran doivent être effectués de jour, le dernier avion décolle donc à 14 heures. Beaucoup, comme moi, sont arrivés au milieu de la nuit et doivent attendre des heures pour obtenir leur carte d’embarquement. Mon vol est retardé. Il semble qu’un accrochage militaire entre l’Iran et les États-Unis a eu lieu le matin, ce qui a d’abord entraîné sa suspension avant qu’il ne soit finalement autorisé. L’attente se prolonge.

À Téhéran, un aéroport bien calme
Si j’ai pu prendre un avion, la plupart des personnes désireuses de rentrer prennent des chemins plus tortueux. Seules les compagnies iraniennes ont maintenu des liaisons avec les pays voisins et les tarifs sont élevés pour beaucoup de voyageurs. Les passagers sont donc souvent obligés de choisir la voie terrestre. Ainsi, d’Istanbul, on gagne la ville de Van, en Turquie, distante de 1600 kilomètres et située près de la frontière iranienne, puis on embarque dans un bus ou un taxi. Avec les contrôles de passeport, il faut compter plus de 24 heures de trajet. Par Erevan, en Arménie, on peut également rejoindre par bus les grandes villes iraniennes, Téhéran ou Tabriz ; il faut alors souvent plus d’une journée.

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À mon arrivée en Iran, l’aéroport de Téhéran est presque désert et il n’y a pas d’attente au contrôle des passeports. Le taxi est le seul moyen de rejoindre la ville, mis à part Snapp, l’équivalent iranien d’Uber. En chemin, le chauffeur se plaint des conditions difficiles et de la hausse des prix. Le nombre de vols a fortement diminué et, par conséquent, les clients se font rares. Il a cette fois attendu quatre jours dans la file des taxis avant que son tour n’arrive. Ma course coûte 2 millions de tomans, soit environ 13 euros. Il m’explique qu’alors qu’un paquet de 200 grammes de fromage coûte 700 000 tomans (environ 4 euros) et que, avec un tel revenu de misère, il lui est impossible de continuer à travailler.

Sur le trajet, des photos des martyrs de la guerre sont visibles à chaque coin de rue. Le chauffeur n’a pas d’affection pour le régime, mais il dit être content que l’Iran ait pu résister. Une contradiction que l’on retrouve chez nombre d’Iraniens.

Inflation galopante
Le lendemain de mon arrivée, je fais mes courses au marché de mon quartier. La majorité des Téhéranais y effectuent leurs achats. Il y en a partout et les prix y sont plus bas que dans les magasins. Je compare alors avec les prix d’avant le début de la guerre. Les légumes ont augmenté d’environ 25 %. Le poulet, lui, est passé de 180 000 tomans (environ 1 euro) le kilo à 310 000 tomans (environ 1,80 euros), soit 72 % d’augmentation. C’est là la source de protéine la moins chère consommée par les ménages iraniens, suivie par le poisson. La viande rouge est hors de portée, et une grande partie de la classe moyenne ne la consomme que rarement depuis des années.

Une boîte de 30 œufs coûtait 250 000 tomans avant la guerre (environ 1,5 euros) ; elle est dorénavant à 400 000 (environ 2 euros), soit une augmentation de 60 %. Le vendeur me confie que le prix était même monté jusqu’à 500 000 tomans (environ 2,50 euros) quelques semaines auparavant. Il plaisante en me confiant que c’est la première fois que le prix d’un produit baisse dans la République islamique.

Les ambiguïtés du Guide
La nouvelle de la signature de l’accord entre l’Iran et les États-Unis tombe le matin du 18 juin 2026. Le taux de change du dollar diminue rapidement, une bonne nouvelle pour les Iraniens qui espèrent une baisse des prix.

Je me rends à un « Meydan » (« place publique »), nom donné aux rassemblements de rue des partisans du régime. Ceux-ci ont lieu chaque nuit depuis le début de la guerre dans de nombreux quartiers, y compris sous les bombardements. Leur objectif est d’occuper l’espace urbain et éventuellement d’empêcher les opposants de manifester leur soutien aux États-Unis et à Israël. J’aperçois quelques banderoles qui s’opposent à l’accord, qualifiant la réouverture du détroit d’Ormuz de trahison envers le sang des martyrs. Mais un orateur assure à la foule que les négociations se sont déroulées avec l’approbation et sous la supervision du nouveau guide suprême Mojtaba Khamenei. Subitement, les banderoles hostiles se volatilisent.

Cependant, les radicaux ne désarment pas. Lors d’une autre manifestation, un orateur a menacé de mort le président Massoud Pezeshkian, qualifiant sa signature de l’accord d’acte de trahison. Mais de telles protestations sont immédiatement condamnées par toutes les factions, y compris par des autorités politico-religieuses influentes comme l’ayatollah Alam Al-Hoda, représentant du guide suprême à Machhad1. Pourtant, dans un message, le nouveau Guide a précisé : « J’avais un autre avis, mais j’ai autorisé cette signature à la suite de l’engagement que le président Pezeshkian et d’autres membres du Conseil suprême de la défense nationale ont pris envers moi concernant le respect des droits de la nation iranienne et du front de la résistance. Ils ont accepté d’en porter la responsabilité, et j’ai alors autorisé cette décision. » Son père, Ali Khamenei, avait adopté une position similaire lors des précédents accords entre l’Iran et l’Occident. Une telle position ambivalente lui permettait, en cas d’échec, de mettre en avant sa clairvoyance face au comportement des Occidentaux.

En présence de femmes non voilées
L’annonce de la signature de l’accord n’est pas accueillie par des scènes de joie et des coups de klaxon dans les rues. En vérité, la population n’espère pas de résultats immédiats. La hausse des prix et la pression économique sont dévastatrices. Sarina et Mahyar, deux ingénieurs qui ont perdu leur emploi au début de la guerre, envisagent l’avenir avec inquiétude et vivent sur leurs dernières économies. Fariba, une employée d’une entreprise pharmaceutique qui n’a pas encore perdu son travail, est convaincue qu’Israël n’acceptera pas cet accord et que la guerre reprendra. Ahmad, un retraité contraint, à 70 ans, de travailler comme chauffeur pour Snapp avec la voiture de son fils, déclare que l’argent n’arrivera pas dans l’assiette des gens et sera accaparé par les oligarques.

Les rassemblements de « Meydan » sont intéressants à suivre. Depuis leurs débuts, le gouvernement s’efforce de mettre en avant la présence de femmes sans voile comme symbole de l’unité nationale. Même les médias nationaux montrent de plus en plus de femmes dévoilées. Bien que cette question ait été largement résolue dans la société — la plupart des jeunes femmes à Téhéran vont tête nue et sont vêtues de tenues occidentales —, l’insistance officielle sur leur présence dans la défense du pays a légitimé le fait d’être non voilée, y compris dans les milieux traditionnels.

Lors de la préparation de la cérémonie chiite d’Achoura, on a vu pour la première fois des femmes sans voile dans les cuisines où l’on préparait les offrandes votives (nazri) et dans les stands de distribution de thé. La jeune génération des défenseurs du régime a grandi à une époque de mutations sociales, de débats dans les familles. De nombreux enfants de hauts responsables eux-mêmes ne respectent plus les traditions et injonctions imposées par leurs parents. Désormais, on peut être chiite, aimer l’imam Hussein, défendre l’Iran face aux attaques états-uno-israéliennes, et en même temps ne pas porter le voile islamique. C’est là un changement notable qui, s’il a précédé la guerre, a été normalisé par celle-ci, au nom de l’unité du peuple.

La prochaine guerre, l’économie
Lors d’une autre manifestation du « Meydan » dans un quartier du nord de Téhéran, je rencontre un jeune homme membre du service d’ordre. Notre conversation commence sur des questions internationales ; nos opinions sont proches sur de nombreux sujets. En faisant référence à un discours prononcé à la tribune, qui abordait les thèmes du respect des traditions, il exprime son mécontentement. Pour lui, ces débats ne sont pas d’actualité. Il me confie que sa femme sortait sans voile et qu’en raison du caractère trop traditionnel de ce rassemblement, elle préférait manifester dans le centre-ville. Il évoque ce sujet sans gêne. Ici, seules trois femmes ne portent pas le voile, mais elles sont bien accueillies.

Malgré 90 jours de bombardements, Téhéran n’a pas l’aspect attendu d’une ville en guerre. Les cafés et les rues sont remplis de jeunes gens en couples. D’autre part, en dépit de la pauvreté criante, la richesse s’étale dans certains centres commerciaux et des magasins de vente d’automobiles de luxe.

Difficilement, la vie continue, entre inquiétude et espoir. Pour beaucoup, la prochaine confrontation concernera l’économie et l’on ne peut remporter cette guerre avec des missiles, des drones, ou même des slogans. Il faut des réformes en faveur de la population, contre l’inflation et les profiteurs, contre le détournement des richesses publiques.


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