Sliman Mansour, le peintre du sumud

mercredi 2 septembre 2026

Sliman Mansour, pionnier de l’art contemporain palestinien, est mort le 24 août 2026 à Jérusalem. On regarde ses tableaux comme les trois jeunes ouvriers de L’Esthétique de la résistance de Peter Weiss regardent les œuvres d’art : pour faire surgir les voix ensevelies de l’Histoire, se forger une conscience politique et puiser dans l’art une force de résistance.

« Quand je peins des orangers, je peins des terres qui ont été occupées en 1948, et quand je peins des oliviers, je peins des terres qui ont été occupées en 1967. »

Né le 27 juillet 1947 à Bir Zeit, en Cisjordanie occupée, un an avant la Nakba. Peindre, c’est nommer les lieux spoliés, représenter les corps et les arbres, transmettre la terre, produire une image de soi quand le récit colonial cherche à effacer toute présence palestinienne.

Sliman Mansour, Le Chameau des fardeaux, 1973

Dans son célèbre tableau Jamal Al Mahamel (Le Chameau des fardeaux), peint en 1973 puis repris en 2005, un vieux porteur palestinien, pieds nus et courbé, porte Jérusalem sur son dos. La ville, dessinée en forme d’œil, est à la fois le fardeau qui l’accable et la prunelle de ses yeux. Les strates d’une histoire ancienne et le présent d’un peuple se superposent dans ce corps venu d’un temps lointain. L’œuvre, dont le titre est emprunté à l’écrivain palestinien Émile Habibi, est devenue l’image de la lutte palestinienne. Diffusée sur des affiches et des objets du quotidien, elle habite les maisons et la mémoire collective.

En 1987, durant la première Intifada (1987-1993), Sliman Mansour cofonde avec les artistes palestinien·nes Vera Tamari, Tayseer Barakat et Nabil Anani le groupe New Visions, qui décide de boycotter le matériel d’art israélien et de travailler avec des matériaux naturels : boue, paille, bois, cuir, henné, café, feu, teintures. Le peintre compose ses tableaux à même la terre du Levant. La boue séchée et craquelée crée un effet fossile ; sa palette tellurique et sa texture terreuse rappellent les poteries et les statues en argile exhumées des sites cananéens.

Les œuvres : I, Ismael / Moi, Ismaël (1996) et Garden of Hope / Jardin d’espoir (2002)

En vertical, sur le mur, six grands panneaux de bois portent six grandes figures masculines sculptées dans la boue. Frontales, droites, ensevelies, archaïques, elles semblent surgir de la terre. Ismaël, l’ancêtre biblique du peuple palestinien, fils d’Agar, la concubine d’Abraham, fut exilé de sa terre natale après que Sarah, l’épouse d’Abraham, eut donné naissance à Isaac. En répétant la figure d’Ismaël, Sliman Mansour donne à l’exil palestinien une profondeur archéologique qui traverse les générations.

En horizontal, au sol, sous les six figures, un lit d’argile sèche s’étend, fissuré par le temps. Dans ses crevasses, des roses rouges en hommage aux combattants morts pour la Palestine. Selon le mythe populaire, la terre qui reçoit leur sang donne naissance à de nouveaux combattants. Des hommes comme des fleurs, semés dans l’argile.

Sliman Mansour construit une mémoire visuelle palestinienne par une iconographie où se conjuguent figuration, narration et symbolisme. Il puise dans les formes anciennes et les langages de l’art politique qu’il réinvente pour inscrire l’histoire de son peuple dans une histoire plus vaste des images. Son art est une archive de l’existence palestinienne.

Ismail / Moi, Ismaël 1996 et Garden of Hope

The Sea Is Mine / La mer est à moi (2016)

Au premier plan, trois figures palestiniennes, une femme, une jeune fille et un jeune garçon, en costumes traditionnels, avancent côte à côte sur une plage, les bras levés, brandissant une plume, un pinceau, la clé du retour, un fusil et un rameau d’olivier. Une colombe survole le cortège. À l’arrière-plan, des baigneurs israéliens regardent ailleurs. Une allégorie contemporaine qui se déploie comme une procession sur une frise antique.

La palette claire, aux tonalités estivales, est dominée par le jaune du sable, que traversent de larges plages d’ombre grise. Le ciel, bas, reprend le blanc et la forme de la grande colombe, comme un nuage suspendu au-dessus de la scène.

La stature massive et sculpturale donne aux marcheurs une présence hiératique. Leurs corps ronds, pleins, façonnés d’un seul bloc, évoquent les figures de la statuaire cananéenne. La puissance des volumes leur confère la monumentalité et l’intemporalité des idoles antiques. Le corps devient une revendication territoriale ; la surface de la toile, un contre-espace qui accueille le corps banni.

Sliman Mansour déplace l’iconographie de la résistance dans un espace de loisir quotidien. Il fait entrer la lutte dans une scène ordinaire, confrontant la gravité silencieuse de la marche à l’indifférence des baigneurs israéliens.

Slimane Mansour, The Sea is Mine / La mer est à moi, 2016

La spécialiste de l’art palestinien, la plasticienne Samia Halaby, rapproche Sliman Mansour du Mouvement de libération artistique. Elle dit :

« En tant que peintre, je reconnais Sliman Mansour comme un géant dans l’histoire de l’art. Plusieurs de ses peintures me viennent à l’esprit, notamment UN Relief / Aide de l’ONU (1984), qui représente une mère et son enfant agenouillés au bord d’une autoroute dans le désert, avec un âne à l’arrière-plan. Un panneau routier indiquant les pyramides et portant la mention « 650 M » montre la direction de l’Égypte. Il évoque la fuite en Égypte de Marie et de l’enfant Jésus. Lors d’un entretien, Sliman a fait remarquer que « 650 M » correspondait peut-être à une résolution de l’ONU. Alors que nous regardions ensemble le tableau, il m’a dit : « Ils lui ont pris son pays, sa terre, son village, sa maison et, en échange, ils lui ont donné un morceau de pain.  » » Samia Halaby remembers Sliman Mansour-

Sliman Mansour, UN Relief / Aide de l’ONU, 1984

Site Web : https://slimanmansour.com

Samia Halaby, Liberation Art of Palestine : Palestinian Painting and Sculpture in the Second Half of the 20th Century, New York : H.T.T.B. Publications, 2001

Samia Halaby, Drawing the Kafr Qasem Massacre, Amsterdam : Schilt Publishing, 2017

Pour lire la suite de l’article  : https://blogs.mediapart.fr/hejer-ch...

Source : LE CLUB DE MEDIAPART


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