Yémen : la prise du détroit de Bab el-Mandeb...

samedi 19 septembre 2026

... conforte la montée en puissance des houthistes

En lançant une offensive éclair mais sanglante, la milice alliée de Téhéran a désormais la main sur le détroit où transitent 10 % du trafic maritime mondial. Le Yémen replonge dans la guerre, énième répercussion des attaques des États-Unis et d’Israël sur l’Iran lancées en février 2026.

Clothilde Mraffko, le 15 septembre 2026

Le petit port de pêcheurs d’Al-Khawkhah, planté dans le sable à l’abri des palmiers sur les côtes de la mer Rouge, dans le sud-ouest du Yémen, est tombé en premier, le 9 septembre 2026. Les houthistes, alliés de l’Iran, qui tiennent le nord-ouest du pays (où sont concentrés 70 % de la population), en ont fait le point de départ d’une fulgurante offensive militaire le long des côtes de la mer Rouge.

En face, les forces du gouvernement reconnu par la communauté internationale et soutenu par l’Arabie saoudite se sont rapidement effondrées. Les combats avaient commencé en réalité début août, et chaque camp a perdu plusieurs centaines de combattants dans la bataille.

Mokha, ville historiquement liée au commerce du café et aujourd’hui port stratégique, a été conquise le 10 septembre. Dhubab, un autre port plus au sud, et l’île de Périm ont suivi le 11 septembre. Cette dernière prise assure aux houthistes le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb (« la porte des larmes » ou « des lamentations »), étroite bande de mer qui relie l’océan Indien à la mer Rouge et par laquelle transitent 10 % du trafic maritime mondial.

Yémen : comment les houthistes ont pris le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb
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En rose : Territoire yéménite sous le contrôle des rebelles houthis
Carte : MediapartSource : LiveuaMapCréé avec Datawrapper
© Infographie Mediapart

Pour l’instant, les miliciens d’Ansar Allah (les « partisans de Dieu », le nom du mouvement des houthistes) qui règnent sur Sanaa depuis 2014 ont déclaré que la navigation était « sûre pour toutes les compagnies à l’exception des navires saoudiens, qui ont déjà été interdits d’accès ».

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/150926/yemen-la-prise-du-detroit-de-bab-el-mandeb-conforte-la-montee-en-puissance-des-houthistes?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=681716689579

Les civils éparpillés
La guerre reprend donc au Yémen, pays déjà meurtri par douze années de conflit avec l’Arabie saoudite qui ont fait des centaines de milliers de morts. La trêve négociée par les Nations unies en 2022 a volé en éclats. Lundi 14 septembre, l’Organisation internationale pour les migrations recensait déjà plus de 93 000 Yéménites déplacé·es. Djibouti annonçait de son côté qu’au moins 2 000 personnes avaient traversé le détroit pour rejoindre ses côtes.

Les civil·es se sont éparpillé·es au gré des combats dans des zones tenues par le gouvernement reconnu à l’international, notamment vers Ta’izz, ville juchée dans les montagnes à l’est de Mokha, et Aden, sa capitale, dans le sud. Beaucoup n’ont rien pu emporter, certain·es ont déjà été déplacé·es plusieurs fois pendant la guerre. En septembre, sur les plaines côtières du sud de la péninsule Arabique, la chaleur est étouffante.

« Il n’y a pas de capacité d’accueil, décrit Marc Schakal, responsable des programmes de Médecins sans frontières pour le Moyen-Orient, joint par téléphone à Djibouti. Le système public en général, et de santé en particulier, est très affaibli. Les différentes agences des Nations unies sont limitées dans leurs capacités car elles ont été victimes de coupures de financement. »

Lui s’inquiète de l’avancée des combats. Les rebelles houthistes poussent désormais leur avantage vers la grande ville de Ta’izz et à Marib, dans le nord, bien loin de la côte de la mer Rouge, où se trouvent les plus larges gisements pétroliers et gaziers du pays. Les miliciens d’Ansar Allah avaient déjà tenté de la conquérir en 2021 – les combats avaient fait des milliers de victimes.

Lundi 14 septembre, Téhéran a nié son implication dans l’offensive. « L’Iran n’intervient pas dans les affaires yéménites », a déclaré le porte-parole de la diplomatie iranienne, Esmaïl Baghaï, affirmant que les houthistes étaient « des acteurs totalement indépendants ».

La question de savoir si Ansar Allah est un vassal ou non de l’Iran « ne correspond pas au type de relations qu’ils entretiennent », détaille Yasmeen Al-Eryani, chercheuse au Centre d’études stratégiques de Sanaa. « Leur synergie est très forte, donc l’Iran n’a pas besoin de dire aux houthis quoi faire. »

Les miliciens alliés de Téhéran ont conquis Mokha après de sanglants combats. Ils cherchaient à s’emparer de la ville « à tout prix », note l’experte, pour qui « le moment choisi reflète des intérêts iraniens ».

Avec cette prise du détroit de Bab el-Mandeb, les houthistes poursuivent leur montée en puissance en tant qu’acteurs régionaux et internationaux, amorcée après le 7-Octobre, lorsqu’ils ont monté des opérations militaires contre Israël, endossant un rôle majeur dans l’« axe de la résistance » comprenant les alliés de Téhéran. Les maîtres de Sanaa veulent ainsi « s’assurer qu’ils ne seront pas mis de côté en cas d’accord entre l’Iran et les États-Unis », observe Yasmeen Al-Eryani.

Un contexte interne favorable
La prise de contrôle de Bab el-Mandeb est stratégique et s’inscrit dans « une démarche politique et militaire », rappelle Jules Grange Gastinel, doctorant rattaché à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabe et musulman (Iremam) de l’université d’Aix-Marseille. « L’objectif est de posséder l’intégralité du territoire yéménite, puisque les houthis revendiquent l’État au Yémen. »

Ils veulent ainsi s’établir sur la scène internationale comme les représentants légitimes du pays « vis-à-vis des autres institutions régionales ou internationales », ajoute le chercheur. Dans l’étroit bras de mer qui sépare le Yémen du continent africain circulent des navires militaires occidentaux mais aussi des bateaux de commerce russes et chinois, deux puissances auprès desquelles les houthistes aimeraient remplacer le gouvernement reconnu par la communauté internationale à Aden en tant qu’interlocuteurs uniques.

Enfin, Ansar Allah replonge dans ce qu’il sait faire le mieux : la guerre. Ils « ne connaissent rien d’autre, ils combattent depuis 2004 », rappelle Yasmeen Al-Eryani, en référence au début de la rébellion menée par un groupe de chiites zaydites dirigé par Hussein Badreddine al-Houthi dans le nord du Yémen, à Saada, contre le président de l’époque, Ali Abdallah Saleh. Le chef de cette révolte est tué en septembre 2004 par les forces gouvernementales, déclenchant une guerre qui ne s’est jamais vraiment arrêtée depuis.

Quand une relative accalmie s’est installée en 2023, après la trêve de 2022, la fin de l’été a été marquée par de grandes manifestations contre le pouvoir des houthistes. Le 7-Octobre leur a permis de sortir de la phase de gouvernance où ils étaient mis face à leurs échecs en revenant « à un paradigme de guerre », affirme Jules Grange Gastinel.

"Le problème [des Saoudiens], c’est qu’ils ont un déficit de renseignements, ils ne savent pas du tout où sont les houthis. Leur armée est inefficace." Jules Grange Gastinel, doctorant rattaché à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabe et musulman

La situation dans les zones tenues par les miliciens de Sanaa est catastrophique, poursuit le chercheur, qui énumère les politiques répressives contre des opposant·es et journalistes, le recrutement forcé d’enfants-soldats, la famine, les fonctionnaires payé·es de manière sporadique…

En face, le gouvernement reconnu par la communauté internationale est lui aussi largement inefficace. Et miné par les divisions, qui se sont fait ressentir jusque sur le champ de bataille.

« Alors que les combats étaient en cours, il y a eu des rumeurs selon lesquelles les renforts n’arriveraient peut-être pas, qu’il y avait des trahisons au sein des rangs du gouvernement. Il y avait beaucoup de suspicion et peu de confiance, rapporte la chercheuse Yasmeen Al-Eryani. Les combattants sur la ligne de front se sont sentis abandonnés par leurs commandants. Le retrait a été très chaotique. »

Les Saoudiens embourbés
Le commandant des forces militaires de Mokha, Tarek Saleh, neveu de l’ancien président Ali Abdallah Saleh tué en 2017, a annoncé le retrait de ses troupes le 10 septembre, consacrant la victoire des houthistes sur la ville. Il se trouve depuis à Riyad.

Des défections ne sont pas à exclure à l’avenir, met en garde Jules Grange Gastinel. Après une offensive du mouvement séparatiste du Sud soutenue par les Émirats arabes unis fin 2025, Abou Dhabi a été contraint de se retirer du pays par Riyad, laissant les Saoudiens seuls sur le terrain.

Le royaume a vécu, avec cette nouvelle offensive houthiste, un sévère revers. À l’est, Ormuz est fermé par les Iraniens. Désormais, à l’ouest, Bab el-Mandeb est verrouillé par les houthistes. Et au milieu, l’oléoduc Petroline, qui traverse le royaume d’est en ouest, a été visé par des drones à plusieurs endroits le 10 septembre – l’attaque, vraisemblablement le fait de milices irakiennes vassales de l’Iran, a fait plusieurs blessés.

Le site d’information états-unien Axios rapportait le 11 septembre que Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie saoudite, avait demandé à deux reprises à Donald Trump de bombarder les houthistes, en vain. « Tout va parfaitement bien se passer », a lancé le locataire de la Maison-Blanche aux journalistes samedi 12 septembre, confirmant l’échange avec Riyad.

Lundi 14 septembre, les houthistes ont annoncé que l’Arabie saoudite les avait bombardés cinquante-quatre fois en réponse à des attaques sur des bases du royaume. Les Saoudiens cherchant depuis des mois à sortir du bourbier yéménite, il est peu probable qu’ils lancent une opération d’ampleur en solitaire.

« Ils ont fait ce qu’ils font depuis dix ans, c’est-à-dire prendre des F15 et des F16 [avions de chasse – ndlr] et bombarder des zones qu’ils estiment stratégiques, analyse Jules Grange Gastinel. Le problème, c’est qu’ils ont un déficit de renseignements, ils ne savent pas du tout où sont les houthis. […] Leur armée est inefficace. »

Quant à l’« accord de défense » signé le 7 août entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, il est trop récent pour être convoqué aujourd’hui, juge Yasmeen Al-Eryani. La chercheuse insiste pour que les enjeux géopolitiques dont s’emparent les États pour s’intéresser à ce qui se passe au Yémen n’effacent pas la souffrance de la reprise de la guerre pour son peuple.

« Pour les Yéménites, la “sécurité maritime” ne signifie rien car ils ne profitent pas de l’économie mondiale, ils sont dans les marges, déplore-t-elle. Nous devons prendre en considération les intérêts des Yéménites et les ramener dans le giron régional et international. »

Clothilde Mraffko


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