Annulation d’un colloque sur la Palestine au Collège de France : la chaîne du scandale

L’annulation, sous pression du ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, d’un colloque du Collège de France consacré à la Palestine, constitue un opprobre démocratique et scientifique.
Joseph Confavreux, 10 novembre 2025
FaceFace à l’annulation d’un colloque du Collège de France consacré à l’histoire de la Palestine, sous pression directe d’un ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche qui paraît prendre ses décisions en lisant Le Point (et son récent article outrageusement titré « un colloque propalestinien à haut risque »), la réponse à la fois cinglante et ironique du démographe François Héran, professeur honoraire au Collège de France, est sans doute la plus savoureuse.
Dans une lettre rendue publique et adressée à Thomas Römer, administrateur du Collège de France, qui venait d’annoncer, dimanche 9 novembre, l’annulation de ces deux jours de colloque devant se tenir à la fin de cette semaine, François Héran écrit : « En lisant ton message envoyé à la presse, je découvre que, loin d’être l’apanage du wokisme, la cancel culture peut aussi inspirer l’administration du Collège. Il fallait du courage pour donner des leçons d’objectivité et d’intégrité scientifique à Henry Laurens, qui compte seulement à son actif quelques dizaines d’ouvrages sur la question d’Orient et les affaires de Palestine. Notre collègue, à l’évidence, ne maîtrise pas les enjeux du débat dans un domaine aussi brûlant. »
Et il ajoute : « Il était bon de rappeler aussi qu’en la matière, les partis pris d’un hebdomadaire bien connu pour son traitement rigoureux des faits ont plus de légitimité qu’un professeur occupant sa chaire depuis vingt-deux ans. On se demande comment ce dernier a osé inviter à son colloque un ancien chef de la diplomatie de l’UE ou un ancien premier ministre, aux côtés d’intervenants capables d’exprimer un large éventail de savoirs et d’opinions, alors qu’il était si simple d’inviter uniquement des intervenants validés par la Licra. »
Interrogé par Mediapart, Salam Kawakibi, chercheur d’origine syrienne et directeur du Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (le Carep), coorganisateur du colloque, a la colère moins froide. « Que le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche exige l’annulation de ce colloque, c’est scandaleux au pays des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Nous voulions donner la parole à des chercheurs venant de toutes les régions du monde, y compris israéliens. Mais il suffit d’une pression de la Licra et d’un article mensonger du Point pour que le ministre foule au pied les libertés académiques. Même quand je dirigeais l’Institut français du Proche-Orient à Alep entre 2000 et 2005, avant de devoir m’exiler pour éviter le régime de Bachar al-Assad, je n’ai jamais connu de telles pressions du pouvoir politique en amont d’un colloque ! »
Quiconque lira vraiment l’argumentaire et la composition du colloque ne pourra que constater le sérieux des intervenants et des thématiques. Rappelons aussi, pour mémoire, que l’article L952.2 du Code de l’éducation dispose que « les libertés académiques sont le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français. Elles s’exercent conformément au principe à caractère constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs ».
Contacté par Mediapart, Henry Laurens, l’un des chercheurs les plus reconnus du champ, qui occupe la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et coorganisait le colloque, s’oppose lui aussi « à toute contestation de la nature scientifique de l’événement ».
Dans un communiqué mis en ligne dimanche 9 novembre, Thomas Römer justifie pourtant sa décision d’annuler le colloque par ces mots : « En réaction à la polémique entourant la tenue au Collège de France du colloque intitulé “Palestine et Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines” co-organisé les 13 et 14 novembre 2025 par le Pr Henry Laurens, titulaire de la chaire histoire du monde arabe du Collège de France, et par le Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (Carep), le Collège de France tient à rappeler la stricte neutralité de l’établissement au regard des questions de nature politique ou idéologique. Lieu du savoir et de sa diffusion, il ne prône, ni n’encourage, ni ne soutient aucune forme de militantisme. »
Trouble à l’ordre public ?
Or, la « polémique » invoquée ne va pas au-delà de l’article déjà cité du Point et de la façon dont les médias Bolloré, emmenés par CNews, ont embrayé. Et, dans la mesure où l’administrateur du Collège de France disposait depuis des mois, sur son bureau, de l’argumentation et du profil des intervenants du colloque, la véritable raison de l’annulation ne peut que se trouver dans la lettre envoyée la veille, samedi 8 novembre, à Thomas Römer par Philippe Baptiste, ministre chargé de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace.
Dans sa missive, ce dernier écrit : « Sans préjuger des propos qui seront effectivement tenus, je ne peux que constater à la lecture du programme un parti pris sur un sujet délicat et fortement polémique, et je ne peux que regretter l’impact durable que son organisation est susceptible d’avoir sur l’image de votre institution. Au vu de ce programme, je doute que vous soyez en mesure de garantir un débat où le pluralisme des idées puisse pleinement s’exprimer. Cependant, ni les sujets qui y sont discutés, ni la liste des intervenants ne peuvent justifier une intervention du ministère visant à empêcher la tenue de cette manifestation scientifique. Une telle intervention serait contraire aux principes fondamentaux de notre État de droit. »
Ou comment dire, dans une même phrase, qu’une intervention politique dans le programme d’une des plus prestigieuses institutions académiques du pays est impensable tout en intervenant dans cette même programmation en faisant part à l’administrateur du Collège de France que le ministre est « personnellement en profond désaccord avec l’angle retenu » pour le colloque…
Comme souvent désormais, c’est aussi le possible trouble à l’ordre public qui est invoqué pour justifier les annulations d’événements ayant la Palestine pour objet. Or non seulement, en l’occurrence, la polémique était uniquement médiatique, mais le Collège de France dispose d’un service de sécurité ad hoc qu’il était en outre prévu de renforcer pour cet événement, d’après nos informations.
Pour les détracteurs du colloque, l’affaire est sous-tendue par le fait que ce colloque est coorganisé par le Carep, une institution entièrement financée par le Qatar, dont certains membres devaient intervenir à la tribune ou pour modérer certaines tables rondes.
Mais de deux choses l’une : soit on considère le Qatar comme un pays infréquentable et il serait dans ce cas logique d’annuler les prochains matchs du PSG, soit on considère que ce pays est légitime à financer des institutions de recherche à l’étranger, comme le font par exemple la Grande-Bretagne avec le British Council, l’Allemagne avec les instituts Goethe, la Chine avec les instituts Confucius, ou bien sûr la France…
« La France a plein de centres de recherche partout dans le monde, et quand je dirigeais le centre de l’Ifpo [Institut français du Proche-Orient – ndlr] à Alep, on ne m’a jamais reproché d’être financé par un pays étranger », s’agace Salam Kawakibi.
Preuve que ce qui dérange dans le colloque annulé par le Collège de France, est bien le sujet – la Palestine – et non la co-organisation avec le Carep, ce centre de recherche avait déjà collaboré à des évènements scientifiques importants avec le Collège de France, notamment un grand colloque intitulé « Penser les sciences humaines et sociales dans les mondes arabes » en 2023.
Libertés académiques
Il faut, en outre, rappeler que le Carep n’est pas financé par le gouvernement du Qatar mais par le Doha Institute, parfois considéré comme l’équivalent de l’EHESS dans ce pays, même si ce dernier bénéficie effectivement des fonds publics du riche émirat.
Depuis les révoltes arabes de 2011 notamment, de très nombreux chercheurs sur le monde arabe sont affiliés ou financés par cette institution, parce qu’ils et elles sont originaires de pays dont les institutions de recherche publiques sont sous-financées, comme le Liban, ou dirigés par des autocrates leur interdisant de s’y exprimer librement, comme l’Égypte ou la Syrie de Bachar al-Assad.
De façon anonyme, plusieurs universitaires contactés par Mediapart pointent d’ailleurs, avec cette annulation du colloque sur la Palestine, une décision prise non seulement sous pression politique, mais aussi par crainte que certains mécènes et sponsors du Collège de France ne retirent leur financement au motif que l’institution serait accusée d’être trop militante…
Alors que la participation du Collège de France consistait à fournir les locaux et que le Carep finançait le logement et les déplacements des intervenant·es pour une somme tournant, selon nos informations, autour de 50 000 euros, les organisateurs cherchent aujourd’hui un autre endroit pour tenir ce colloque. Une tribune d’universitaires à paraître prochainement dans Le Monde réclame, elle, le maintien du colloque au Collège de France.
Désinvitée récemment alors qu’elle devait intervenir dans une université aux Pays-Bas, la sociologue Eva Illouz avait choisi l’ironie pour répondre : « Je me réjouis d’apprendre qu’une décision ouvertement antisémite a été prise démocratiquement. »
Si la gravité du moment n’était telle, interrogeant sur la possibilité de l’administrateur du Collège de France comme du ministre de l’enseignement supérieur de se maintenir à leur place, on aurait envie de manier le même registre et de se féliciter qu’une décision aussi ouvertement liberticide ait été prise sous la pression d’un ministre garant de « libertés académiques constituant l’un des fondements de notre démocratie et de notre république », selon les propres termes de sa lettre envoyée à l’administrateur du Collège de France.
Joseph Confavreux
