Au sud du Liban, la mise en place des « zones pilotes » ne convainc pas

lundi 3 août 2026

Après la visite laborieuse du président libanais, Joseph Aoun, à Washington, la mise en place de l’accord-cadre dans le sud du pays révèle les failles d’un plan où l’armée israélienne annonce se retirer de zones qu’elle n’occupe pas.

Leila Aad et Zeina Kovacs, le 27 juillet 2026

Zaoutar Al-Gharbiyé (Liban).– Cela fait quatre jours consécutifs qu’Ahsan vient à l’entrée de son village, Zaoutar Al-Gharbiyé, dans l’espoir de retrouver sa maison. Assise sur un muret au bord de la route, sous le soleil brûlant du mois de juillet, la sexagénaire regarde patiemment les allées et venues de l’armée libanaise.

Pour l’heure, seul·es quelques habitant·es ont pu rentrer au compte-goutte dans cette localité. Zaoutar Al-Gharbiyé a été désigné comme « zone pilote » après l’accord-cadre signé entre le Liban et Israël le 26 juin, annonçant un retrait progressif de l’armée israélienne au sud du Liban. Mais sur les trois zones concernées par le plan, qui prévoit de laisser l’armée libanaise s’y déployer, seule celle localité était réellement occupée au sol.

« Ils ne se retirent même pas de tout le village, en quoi est-ce une libération ? », souffle amèrement Ahsan, qui a elle-même essuyé des tirs de l’armée israélienne en tentant d’aller voir sa maison à pied lundi matin. « J’ai juste eu le temps de voir qu’elle était à moitié détruite. »

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Zaoutar Al-Gharbiyé est une commune séparée en deux villages : Zaoutar Al-Gharbiyé et Zaoutar Al-Charqiyé, à l’est. Dans cette deuxième localité, l’armée de l’État hébreu n’a pas prévu de se retirer, laissant les civil·es contraint·es de cohabiter avec les soldats israéliens, postés à 500 mètres.

À l’entrée du village, où des habitant·es ont installé des stands de distribution de nourriture, Abdel Ezzeddine, le maire de Zaoutar Al-Gharbiyé, fait les cent pas en observant le ballet des secouristes ramenant des corps sortis des décombres.

« Je ne comprends rien à cet accord. Zaoutar Al-Gharbiyé n’était même pas occupé avant qu’il soit désigné comme zone pilote. Mais dès qu’ils l’ont qualifié comme telle, les Israéliens ont commencé à y entrer et à faire exploser des maisons. J’aimerais qu’on m’explique pourquoi l’accord a produit ça », peste-t-il, la voix couverte par des détonations provenant d’un village voisin occupé, en cours de dynamitage.

Des soldats de l’armée libanaise patrouillent dans le village de Zaoutar Al-Gharbiyé, dans le sud du Liban, le 26 juillet 2026. © Photo Mahmoud Zayyat / AFP

Les incursions israéliennes à Zaoutar Al-Gharbiyé ont commencé le 16 juillet, soit sept jours après l’annonce par des responsables américains de sa désignation comme « zone pilote », le 9 juillet. Les deux autres zones négociées, Froun et Srifa, n’ont jamais été occupées et les habitant·es y sont retourné·es dès l’arrêt des bombardements à la fin du mois de juin. « Cet accord est humiliant pour les habitants du Sud. C’est un échec total », reprend Ahsan, toujours dans l’attente de retrouver sa maison.

Négociations déséquilibrées
Si la communauté internationale a publiquement salué l’accord, en coulisses, les diplomates occidentaux se montrent beaucoup plus réservés, notamment quant à ses chances d’aboutir à un retrait des troupes israéliennes. « Le Liban ne disposait pas d’une équipe de conseillers suffisamment solide et s’est retrouvé piégé dans une dynamique à deux contre un », confie un diplomate occidental, soulignant le déséquilibre des pourparlers, dont le seul médiateur, les États-Unis, est également un allié majeur du principal belligérant, Israël.

Depuis avril, le Liban a entamé des négociations historiques avec Israël sous le parrainage des États-Unis – une première depuis plus de trente ans. Les pourparlers directs entre ces deux pays, qui n’entretiennent pas de relations diplomatiques, ont abouti à un accord-cadre le 26 juin, censé amorcer un processus de paix durable. L’accord prévoit un retrait progressif des troupes israéliennes, qui occupent environ 7 % du territoire libanais au sud, le déploiement de l’armée libanaise et le désarmement du Hezbollah. L’influente milice pro-iranienne ne fait pas partie des négociations, qu’elle a dénoncées et qualifiées de « trahison ».

Le flou autour des « zones pilotes » fait également tiquer. « Est-ce simplement une manière de dire que quelque chose est en cours de négociation, ou est-ce quelque chose qui pourrait réellement fonctionner ? », s’interroge un autre diplomate occidental. Il cite notamment l’absence de calendrier précis concernant le retrait des troupes israéliennes, ou de présence d’une tierce partie sur le terrain – la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) ne fait pas partie du dispositif.

Selon lui, l’impasse se trouve également dans le silence autour de questions sensibles, comme la fouille des propriétés privées par les forces armées libanaises dans le cadre du désarmement du Hezbollah, à laquelle le parti chiite et certains résidents s’opposent.

Sur le terrain, l’occupation s’est même renforcée. Malgré le cessez-le-feu, l’armée israélienne continue de raser des villages entiers.

Pris au piège de négociations inégales dans lesquelles il joue sa crédibilité, le président libanais, Joseph Aoun, semble convaincu d’obtenir les faveurs de la seule personne susceptible de faire pression sur Israël : son homologue américain, Donald Trump, qu’il a rencontré le 21 juillet à la Maison-Blanche. Pourtant déterminé à demander un calendrier précis pour le retrait des troupes israéliennes au sud du Liban, le président libanais n’a reçu de Donald Trump qu’une promesse de « beaucoup aider » le Liban, sans plus de précisions.

« L’issue dépendra en grande partie de la volonté de l’administration américaine de pousser Israël à avancer et à prendre des mesures concrètes », estime le diplomate occidental déjà cité. À l’aube d’un nouveau cycle de pourparlers prévu le 4 août à Rome, la question reste entière.

D’autant qu’Israël n’a jusqu’à présent montré aucune volonté de se retirer, alimentant les craintes de nombreux observateurs de voir une zone de sécurité temporaire se transformer en occupation permanente. Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, qui se prépare à des élections législatives décisives en octobre, a répété que ses troupes resteraient au Liban tant que le Hezbollah constituerait, selon lui, une menace pour la sécurité d’Israël.

Sur le terrain, l’occupation s’est même renforcée. Malgré le cessez-le-feu, l’armée israélienne continue de raser des villages entiers – une soixantaine de localités frontalières ont déjà été totalement ou partiellement détruites. Elle a également planté ses drapeaux et installé des checkpoints en territoire libanais. Les journalistes y sont interdit·es.

Le 20 juillet, Mediapart et une dizaine d’autres journalistes internationaux accompagnaient un convoi humanitaire organisé par l’ONG L’Œuvre d’Orient, devant aller distribuer des produits essentiels à des villages chrétiens enclavés dans la zone occupée. Les véhicules ont été contraints de rebrousser chemin, malgré les autorisations de la Finul.

Israël a épargné quelques localités sunnites et chrétiennes au sein de la zone occupée, où vivent encore quelques milliers de personnes dont les moindres déplacements sont strictement contrôlés par l’armée israélienne. Dans le même temps, son maintien sur place empêche le retour de centaines de milliers de Libanais·es, principalement chiites, comme Ahsan, déplacé·es depuis des mois, sans aucune garantie de pouvoir un jour rentrer chez elles et eux.

Leila Aad et Zeina Kovacs


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