Derrière les supposées avancées du « Conseil de paix » à Gaza, l’ombre de Mohammed Dahlan

mardi 4 août 2026

L’ex-cadre du Fatah, en exil à Abou Dhabi depuis 2011, a participé aux négociations de l’accord sur le désarmement du Hamas annoncé le 30 juillet. Sa légitimité politique parmi les Palestiniens est faible, mais il semble poussé par les États-Unis et Israël pour contourner le Hamas et l’Autorité palestinienne.

Clothilde Mraffko, le 3 août 2026

« He’s our guy », disait déjà à son propos George W. Bush en 2000, alors qu’il était locataire de la Maison-Blanche. Il est alors le chef de la sécurité de l’Autorité palestinienne à Gaza, connu pour la brutalité de ses hommes et soupçonné d’avoir empoché de larges commissions sur l’entrée de marchandises dans l’enclave. Mais il est apprécié à Washington, Bruxelles et même dans les cercles israéliens.

Entre-temps, l’enfant du camp de réfugié·es de Khan Younès, dans le sud de Gaza, est tombé en disgrâce. Chassé par le président palestinien Mahmoud Abbas en 2011, il vit en exil aux Émirats arabes unis. Devenu l’un des conseillers du prince Mohammed ben Zayed al-Nahyane (MBZ), l’homme fort d’Abou Dhabi, il n’a cessé de cultiver un large réseau dans la région.

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Le voilà donc de retour sur la scène palestinienne, en coulisses, impliqué dans le dossier gazaoui à l’occasion de l’accord annoncé par Donald Trump fin juillet, selon lequel le Hamas a accepté de rendre les armes en contrepartie d’un retrait des forces israéliennes de Gaza qui occupent aujourd’hui plus de 60 % du territoire de l’enclave. Il a gardé pied dans l’enclave où il est né grâce au réseau de son mouvement, Al-Tayyar al-Islahi (le mouvement réformateur, une émanation du Fatah), avec l’argent des Émirats.

Mohammed Dahlan dans son bureau à Abou Dhabi, le 16 septembre 2015. © Photo STR / AFP

En mai, la chaîne de télévision publique israélienne Kan affirmait que le chef du Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, l’aurait rencontré à Abou Dhabi. Il a également participé à l’élaboration de la feuille de route de l’accord annoncé le 30 juillet par Donald Trump sur le désarmement du Hamas, en lien étroit avec le gendre et conseiller du président états-unien, Jared Kushner.

Sur Al-Ghad TV, l’une des deux chaînes de télévision de Mohammed Dahlan, financée par les Émirats arabes unis et dont les studios sont en Égypte, son bras droit, Samir al-Masharawi, affirmait que l’ex-dirigeant palestinien, surnommé Abou Fadi, avait été en contact avec les Égyptiens et « au téléphone avec la partie américaine, et notamment avec M. Jared Kushner et avec M. [Nickolaï] Mladenov », qui dirige le « Conseil de paix ». Ces interventions ont « ouvert en grand la route à la possibilité de parvenir à un accord », vantait ainsi le vice-président de son mouvement Tayyar.

« M. Jared Kushner nous a assuré qu’il était parvenu à un accord avec la partie israélienne pour cesser les attaques sur Gaza à partir de demain matin », a même écrit Mohammed Dahlan sur Facebook le 1er août, avant de corriger son message, quelques heures plus tard, affirmant que le gendre de Donald Trump travaillait à stopper les bombardements israéliens. En réalité, ceux-ci se sont intensifiés ce week-end, tuant dix-neuf Palestiniens dont deux enfants et détruisant un large entrepôt de médicaments dans le centre de l’enclave.

Depuis l’annonce d’un prétendu cessez-le-feu en octobre 2025, plus de 1 100 personnes ont été tuées à Gaza. Nickolaï Mladenov, qui s’était gardé de critiquer ouvertement Israël jusque-là, a rappelé que les « deux parties ont des obligations », sans toutefois aller jusqu’à nommer l’armée israélienne en évoquant les frappes dévastatrices du week-end.

Une deuxième phase incertaine
La poursuite des violents bombardements met en doute la viabilité de l’accord annoncé le 30 juillet. Le Conseil de paix, mis en place par le président états-unien en 2025, table sur un délai de quatorze jours pour trouver un calendrier de mise en œuvre de cet accord, « après que toutes les parties ont approuvé la feuille de route », a-t-il détaillé sur X le 31 juillet.

Le désarmement palestinien et le retrait israélien sont censés être organisés simultanément, par phase. L’arsenal du mouvement islamiste palestinien et de ses alliés serait remis au comité technocratique chargé de l’administration de Gaza – sous supervision internationale. Cet organe de transition, qui devrait s’occuper de la gouvernance de l’enclave à la place du Hamas, est toujours bloqué hors de Gaza par Israël.

La suite s’annonce périlleuse : Israël n’a aucun intérêt à faire des concessions d’ici les élections législatives prévues pour fin octobre lors desquelles Benyamin Nétanyahou tentera de briguer un nouveau mandat qui lui ferait éviter la prison. « Rien ne peut avoir lieu avant que le Hamas rende les armes vraiment et complètement », a fait savoir Doron Spielman, l’un des porte-parole du bureau du premier ministre israélien, à Reuters – en clair, pas de retrait israélien avant que l’arsenal soit rendu.

Les négociations autour de l’avenir de Gaza actent aussi la mise à l’écart de l’Autorité palestinienne.

Selon le quotidien Haaretz, Israël a demandé à pouvoir continuer de bombarder certaines zones de Gaza, exigeant aussi que la Turquie et le Qatar soient exclus du processus de vérification du respect de la feuille de route et que les armes rendues par le Hamas soient détruites.

« Israël dispose de nombreux moyens pour faire capoter cet accord ou le vider de sa substance au stade de sa mise en œuvre », notait le 31 juillet sur X Mohammed Shehada, chercheur au Conseil européen pour les relations internationales. Le Hamas, de son côté, « ne renonce pas complètement : il n’a pas annoncé de désarmement sans condition », souligne Sarah Daoud, post-doctorante à Sciences Po Grenoble. La chercheuse rappelle que les conditions du mouvement islamiste restent les mêmes : cessation complète des hostilités, retrait israélien de Gaza et entrée massive de l’aide humanitaire.

Le troisième homme
Outre l’intransigeance d’Israël, que seuls les États-Unis peuvent contraindre à agir, les négociations autour de l’avenir de l’enclave palestinienne actent aussi la mise à l’écart de l’Autorité palestinienne, absente des discussions. L’Europe continue de miser sur Ramallah pour la gouvernance palestinienne mais, dans les faits, les États-Uniens traitent Gaza et la Cisjordanie occupée comme deux dossiers distincts – toute possibilité d’un État palestinien unifié, reconnu par la France en septembre 2025, s’éloigne encore davantage. Le Hamas, de son côté, entend rester un acteur important, même s’il a renoncé pour l’instant à la gouvernance de Gaza qu’il perçoit comme un fardeau.

Au milieu, les médias israéliens relaient largement le rôle d’intermédiaire de Mohammed Dahlan, le posant comme une sorte de recours entre le Hamas et l’Autorité palestinienne. Il joue les médiateurs depuis des années entre l’Égypte et le mouvement islamiste palestinien. Il s’est rapproché de Jared Kushner en 2020, au moment de la normalisation des relations entre les Émirats arabes unis et Israël – les fameux accords d’Abraham dans lesquels il aurait été impliqué. « Au sein du conseil technocratique aussi, beaucoup [de membres] sont proches de Dahlan », fait remarquer Sarah Daoud, ce qui les a rendus acceptables aux yeux des Israéliens.

L’homme répète pour l’instant qu’il n’envisage pas de retourner aux responsabilités politiques. Il n’a remis les pieds ni à Gaza ni en Cisjordanie depuis sa disgrâce de 2011 – contrairement à son épouse, Jalila, qui est revenue dans l’enclave palestinienne notamment pour y organiser des mariages collectifs financés par les Émirats arabes unis.

Son programme politique ne diffère pas de celui du Fatah. « Il est de la vieille garde, résume Sarah Daoud. En tant qu’acteur politique en Palestine, sauf s’il est parachuté, il n’a aucune légitimité. » En Cisjordanie, il ne dispose d’aucun relais. À Gaza, une partie de la population se souvient qu’il a été derrière « pas mal d’assassinats » dans les années 2000, rappelle la chercheuse.

En 2024, une source décrivait au Wall Street Journal Mohammed Dahlan comme « le seul dirigeant de transition possible – un peu comme [Hamid] Karzaï », en référence à l’ex-président afghan élu après l’invasion des États-Unis en 2004, promu par Washington. Donald Trump et Israël cherchent un dirigeant sur le même modèle, qui leur serait favorable et qui aurait l’expérience politique pour prendre en main la transition à Gaza – ce à quoi se refuse pour l’instant Abou Fadi.

Sur la scène politique palestinienne, largement abîmée et décrédibilisée, il fait figure de repoussoir comme les autres. En revanche, un autre cadre du Fatah jouit, lui, d’une vraie légitimité auprès de son peuple : Marwan Barghouti, en prison depuis 2002. Mais les Israéliens, eux, refusent cette option ; ils savent qu’il est l’un des rares à pouvoir unir la scène politique palestinienne autour d’un projet national commun. Ils ont systématiquement rejeté son nom lors des tractations autour des échanges de prisonniers.

Clothilde Mraffko


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