Des lettres entre les décombres : Repenser l’éducation après la destruction de Gaza

samedi 19 septembre 2026

Dans le cadre de la thématique de cette édition sur la solidarité sociale en Palestine, nous republions cet article de Bisan Natil, paru dans notre édition en juillet 2025, sur l’éducation solidaire à Gaza, dans les conditions postérieures à la destruction de son système scolaire.

En faisant défiler Facebook — devenu une sorte de rubrique nécrologique comme celles des vieux journaux — une image m’a frappé : un soldat israélien brûlant la bibliothèque de l’université Al-Aqsa à Gaza, tout en étant assis et tenant un livre dans ses mains.

À ce moment-là, j’ai dit : « Ils ont brûlé une bibliothèque ? »
Quel danger peuvent représenter les livres et le savoir pour un soldat de l’occupation ? Puis j’ai compris en moi-même : peut-être que brûler une bibliothèque signifie qu’un être humain a survécu au massacre. Peut-être qu’un enfant n’a pas été tué. Qu’ils brûlent tous les livres… tant que la mémoire humaine survit.

J’ai partagé l’image avec des amis, pour en discuter. Car si une bibliothèque survit aux bombardements aveugles, cela ne signifie pas qu’elle échappera à l’“holocauste”.

Source : Hara 36 le 10 septembre 2026
Par Bisan Natil
https://hara36.substack.com/p/des-lettres-entre-les-decombres-repenser-8de
Photo : réseaux sociaux

Nous avons commencé à compter, à travers les âges, le nombre de bibliothèques brûlées et détruites par des groupes ou des forces d’occupation. La volonté délibérée d’ignorer, de priver de savoir, n’a jamais été l’apanage d’un seul groupe, parti ou État. Mais aujourd’hui, cela se fait de manière documentée, filmée… et même revendiquée. D’où vient cette politique de « brûler » ?

Talal m’a dit : « Le plus beau moment du déplacement ? Quand nous avons été déplacés à Khan Younis, j’ai eu la chance qu’on me donne une bibliothèque ! »

Imaginez… que le déplacement ait un côté beau : une bibliothèque.

Il poursuit : « Je suis resté à contempler la quantité de livres… j’avais tout le temps de les lire. Pour la première fois, j’ai eu l’impression d’être au paradis, alors que le monde autour de moi s’effondrait. Mais plus tard, on nous a dit de quitter Khan Younis. J’ai senti que je laissais derrière moi des personnes, pas seulement du papier. »

Mujib, lui, raconte : « Quand les universités sont devenues des centres d’accueil, on m’a dit : la bibliothèque est ouverte, prends ce que tu veux. Je suis allé à l’université islamique et à celle d’Al-Azhar, j’ai vu des gens prendre des livres. Je me suis demandé : comment puis-je protéger tous ces livres ? Juste pour qu’ils ne soient pas bombardés… Et si la vie revenait, je les rapporterais à leur place. J’ai pris ce que j’ai pu, et je les ai mis dans ma chambre.

Puis l’armée nous a ordonné de partir. J’ai laissé les livres, je ne pouvais pas les porter. Puis la maison a été bombardée, » Mujib continue « À ce moment-là, je me suis dit : j’aurais mieux fait de les laisser sur les étagères de l’université. Je me suis senti responsable de leur perte. »

La vie dans les salles de cours

Dans le cadre de notre travail, après des discussions intenses, nous sommes allés dans nos ateliers au sein des centres d’accueil et avons observé comment l’environnement scolaire s’est transformé en espace d’hébergement : trois familles dans une même salle, près de 45 personnes.

La salle de classe, jadis lieu d’attente pour le cours et la récréation, est devenue une petite maison où l’on mange, cuisine, se lave et dort. Lors de chaque activité de soutien psychologique menée dans ces écoles-abris, je vois la cour d’école — autrefois remplie des rires et des jeux d’enfants — devenir une zone de tentes entassées.

Les enfants font la queue pour la soupe, au lieu de celle du salut au drapeau. Le tableau est devenu un espace pour gribouiller et compter les jours de guerre.

On entre dans la salle de classe de la famille Al-Wahidi, déplacée du nord au sud de Gaza. Ils utilisent le tableau pour marquer les jours de guerre, ne s’attendant à aucune fin. Les enfants écrivent leurs vœux sur les murs et le tableau, espérant qu’un jour ils se réalisent.

Luna souhaite retourner chez elle, qu’une trêve ait lieu pour qu’elle puisse visiter sa cousine et manger des nouilles.

Ghazal souhaite manger du makloubeh et dormir.
Layan espère revoir son père disparu.

Et je me demande : comment les murs de l’école sont-ils devenus un espace pour des rêves suspendus, qui ne se réalisent jamais ?

Puis la vidéo du massacre à l’école Oussama Ibn Zaid se répand : un père portant sa fille brûlée. Le site la qualifie de « scène choquante », même Al-Jazeera a flouté l’image.

Le monde la trouve choquante… mais refuse de la regarder telle quelle, sans filtre ni adoucissement.

J’ai eu des frissons, j’ai eu froid en juin, en apprenant que ce père était notre voisin dans le quartier Al-Soudaniya, et que cette fillette aimait les fleurs qui pendaient de l’arbre de notre maison. Là, j’ai senti l’odeur de la mort… aiguë, proche.

La barbarie de l’occupation ne s’arrête pas à priver les enfants de leurs classes. Le rassemblement matinal est devenu une soupe populaire, les sacs d’école sont désormais des bidons d’eau, et même les exercices d’« addition et soustraction » se font réellement quand un enfant vend des coupons sur dans la rue : « Deux pour cinq. Combien pour cinq unités ? » Et parfois, ils sont brûlés dans leurs classes.

Quelle image de l’école les enfants retiennent-ils ? Comment grandira la prochaine génération de Gaza ? Quelle vision auront-ils du monde ?

Hussein Al-Jirjawi, de 19 ans, a vu ses examens finaux du bac retardés de deux ans à cause de la situation : « Y a-t-il de l’espoir dans l’avenir ? Toute ma vie est arrêtée.  »

La question est donc : y a-t-il de l’espoir ?

« Même en écrivant dans l’air. »

Hussein est un artiste brillant, doté d’un sens esthétique rare. Il a une philosophie des couleurs, une manière unique d’exprimer les scènes tragiques par des moyens créatifs. Et pourtant, son avenir est en suspens.

Lors d’un atelier, une collègue partage une info : « L’occupation a défini les priorités pour Gaza, transmises aux bailleurs : abri, santé, eau et assainissement, un peu de soutien psychologique. Mais l’éducation ? Elle n’est pas une priorité urgente, elle est considérée comme un domaine de développement. Gaza n’en aurait pas besoin pour l’instant. L’entrée de matériel éducatif dépend de ces priorités. »

Je regarde ce message longuement. Comment l’occupation peut-elle décider de ce dont nous avons besoin ou pas ?

Et je me demande : si nous sommes occupés… le monde l’est-il aussi ?

Les institutions internationales qui défendent les droits humains seraient-elles elles aussi occupées ? Le droit international est-il occupé ?

Toute l’humanité serait-elle sous une forme d’occupation qui décide ce qui est adapté ou non à un peuple ?

Nous avons eu une longue discussion. Un collègue dit : «  Honnêtement, c’est une politique d’ignorance systématisée. C’est ce que les organisations humanitaires avaient mis en garde. Ils voulaient des chiffres pour faire des exigences… mais la politique de l’occupation est plus forte. »

Un autre ajoute : « Lors de la dernière réunion avec la représentante de l’UNICEF à Gaza, on a parlé de nos besoins éducatifs. Elle a clairement ignoré. Dès qu’on a évoqué la protection, elle a demandé des infos sur les camions et leurs retards.  »

Un collègue ajoute : « Les gens de Gaza et de Palestine ne cesseront jamais de rêver et de vivre. Ils apprendront toujours… par tous les moyens. Même en écrivant dans l’air. »

Mon collègue continue : pendant que la catastrophe s’amplifie, certains parents et jeunes lancent des initiatives éducatives avec très peu de moyens. Des bénévoles sans ressources, mais qui croient que l’éducation est le seul moyen de survie.

Comme le croyait Abdelmuhsen Al-Qattan, le philanthrope palestinien qui a dédié un tiers de sa fortune à la fondation qui porte son nom, pour promouvoir l’art et la culture en Palestine. Il disait juste après la Nakba : « Nous sommes un peuple qui ne peut survivre que par l’éducation.  »

Repenser l’éducation dans les décombres

Nous avons commencé à réfléchir au rôle des initiatives éducatives et des « tentes d’éducation » pour combler le vide.

Ces tentes représentent des espaces d’apprentis sage flexibles et sûrs, permettant aux enfants de reprendre peu à peu leur parcours éducatif. Elles servent aussi de classes interactives, où les enseignants communiquent directement avec les enfants, en mettant l’accent sur des activités qui les aident à s’exprimer et à partager leurs émotions.

Mais la question demeure : le programme scolaire actuel peut-il intégrer les expériences vécues par ces enfants ? Comment peut-on repenser le contenu des cours après ce qu’on peut appeler une "génocide éducatif" ?

Dans ce contexte de guerre et de zones de feu, comment offrir aux enfants des compétences scolaires utiles et des outils psychologiques leur permettant de gérer les traumatismes et de trouver, autant que possible, un espace sécurisé ?

Comment impliquer les parents dans le processus éducatif, en leur fournissant les ressources nécessaires pour soutenir leurs enfants à la maison — sur le plan psychologique et scolaire — dans un cadre où l’école, au sens traditionnel, n’existe plus ?

Peu à peu, l’espoir me revient… malgré le chaos, les ruines et la violence. Car l’école — et je parle ici de l’idée de la connaissance, pas seulement du bâtiment ou du pupitre — n’est pas un lieu physique, mais un espace symbolique à redéfinir.

Comment transformer l’éducation en un refuge, un espace de liberté, où les enfants peuvent exprimer ce qu’ils vivent en temps de guerre ?

Il est devenu clair que ce que traverse aujourd’hui le système éducatif palestinien n’est pas une simple interruption scolaire, mais une tentative systématique de détruire l’avenir d’une génération entière — en sabotant l’un des piliers de la construction de l’identité et de la résilience : les bibliothèques, les écoles, les centres culturels et artistiques.

Pourtant, malgré la dureté de cette réalité, une opportunité se présente à nous pour repenser les formes et les rôles de l’éducation. Pour que les programmes scolaires deviennent un outil de construction de l’humain.

Autant la reconstruction de l’éducation est un défi immense dans un contexte de génocide et de privations, autant elle représente un acte de survie. Un choix conscient d’espérer, face aux tentatives de destruction et d’effacement.


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