Gaza. « Souvenez-vous de nous »

samedi 24 janvier 2026

À Paris, l’ONG Médecins sans frontières présente jusqu’au 12 février l’exposition « We did what we could » (« On a fait ce qu’on a pu  »). Elle documente deux années de guerre totale contre la population gazaouie et rend hommage aux soignants palestiniens.

Hôpital Al-Awda (Nord de Gaza), le 20 octobre 2023. Les mots du Dr Mahmoud Abu Nujaila, médecin de MSF, sur le tableau de service de l’hôpital, alors qu’Israël en ordonnait l’évacuation : « Celui qui restera jusqu’à la fin racontera notre histoire. On a fait ce qu’on a pu. Souvenez-vous de nous.  »

La Cathédrale, l’espace de Ground Control qui accueille l’exposition de Médecins sans frontières (MSF), n’a jamais aussi bien porté son nom. La disposition en hauteur des immenses tirages des photojournalistes palestiniens de l’AFP — Mohammed Abed, Omar Al-Qatta, Eyad Baba, Mahmoud Hams et Basher Taleb1 — donne l’impression de regarder des vitraux racontant l’histoire de deux ans d’anéantissement. Cette sensation est encore accentuée par les néons multicolores, qui modifient la teinte des images.

La scénographie impressionne dès l’entrée. Certains visiteurs restent figés, hésitent à avancer. Le regard se pose alors sur le panneau introductif et son titre : We did what we could (« On a fait ce qu’on a pu »). Il s’agit d’un extrait d’une phrase écrite comme un testament par le Dr Mahmoud Abu Nujaila, médecin de MSF, sur le tableau de service de l’hôpital Al-Awda, alors qu’Israël en ordonnait l’évacuation :

Celui qui restera jusqu’à la fin racontera notre histoire. On a fait ce qu’on a pu. Souvenez-vous de nous.

Le Dr Abu Nujaila sera tué un mois plus tard, le 21 novembre 2023, lors du siège de l’hôpital par l’armée israélienne. Il fait partie des quinze employés de MSF, tous palestiniens, tués entre octobre 2023 et octobre 2025.

Conçue par la journaliste Clothilde Mraffko et MSF, We did what we could a initialement été présentée en octobre 2024 lors du Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre. La version exposée actuellement à Ground Control, dans le cadre de son cycle « Gaza : témoigner, comprendre, agir », a été actualisée et enrichie de nouvelles photographies. À travers un dispositif multimédia, l’exposition documente avec rigueur l’annihilation de Gaza, de sa population, de son tissu social et de ses infrastructures sanitaires.

Une destruction méthodique et implacable

Les chiffres, rappelés tout au long de l’exposition, donnent la mesure de ce champ de mort. Entre octobre 2023 et octobre 2025, plus de 67 000 Palestiniens ont été tués et 170 000 blessés. Le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a été multiplié par dix, et celui des nourrissons de moins d’un mois par six. Soixante-huit pour cent de la zone urbanisée de Gaza a été rasée et 78 % des bâtiments de l’enclave ont été partiellement ou totalement détruits.

« Israël a réussi à Gaza un exploit qui est celui de détruire à la fois l’espace et le temps pour les Palestiniens  », déclare Claire Magone, directrice générale de MSF. L’espace par les bombardements et l’annexion de facto de plus de la moitié de la bande par l’armée israélienne. Le temps par les déplacements forcés incessants et la vie qui continue sous les tentes, ravivant les traumatismes de la Nakba.

« L’esprit n’arrive pas à imaginer les statistiques  », explique Clothilde Mraffko. Comment saisir — et faire saisir — la réalité de cette guerre totale contre la population de Gaza ? C’est le tour de force de We did what we could qui, en s’appuyant sur les témoignages et expériences des soignants gazaouis, retrace cette destruction méthodique et implacable, tout en redonnant à ses victimes un visage et une voix. Pour la commissaire d’exposition, cette centralité des voix palestiniennes était importante et nécessaire : « C’est exactement ce que le gouvernement israélien ne veut pas : que l’on entende les Palestiniens. »

Il faut écouter le témoignage de ce médecin continuant à soigner tout en étant rongé par l’inquiétude pour sa famille qu’il veut faire évacuer. Il faut aussi voir cette photographie de chirurgiens opérant presque dans le noir, car les hôpitaux, privés d’électricité par Israël depuis le 11 octobre 2023, ne peuvent compter que sur des groupes électrogènes instables. Il faut enfin regarder ce dessin fait par un enfant, où l’on voit des corps éparpillés après un bombardement, certains démembrés, tous baignant dans une mare de sang. Il faut tout cela pour mesurer l’ampleur du traumatisme et de la douleur.

« Les soignants sont intimidés, harcelés et tués »

« Dans les hôpitaux, nous avons un échantillon de tout ce qu’est Gaza : à travers les blessés et les déplacés [qu’ils accueillent], mais aussi à travers les soignants eux-mêmes qui vivent également la faim, le déplacement, les deuils à répétition  », poursuit Clothilde Mraffko. Car les lieux de soin et le personnel soignant ne sont évidemment pas épargnés par la guerre génocidaire. « Les soignants sont intimidés, harcelés et tués  », souligne Claire Magone. Plus de 1 500 d’entre eux ont été tués depuis octobre 2023, certains par des snipers. Ils sont aussi enlevés, emprisonnés et torturés en Israël comme c’est le cas pour Houssam Abou Safiya, directeur de l’hôpital Kamal Adwan, otage de l’armée israélienne depuis le 29 décembre 2024, et Mohammed Obeid, chirurgien orthopédique de MSF, depuis le 26 octobre 2024. En juillet 2025, sur les 35 hôpitaux de la bande, 17 étaient hors service en raison de bombardements ciblés et de raids. Les autres sont à peine fonctionnels.

Source : ORIENT XXI
https://orientxxi.info/Gaza-Souvene...


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