L’alimentation comme nécropolitique : la famine de la souveraineté palestinienne et les enjeux de l’écologie géopolitique

lundi 7 septembre 2026

Cet article théorise la famine délibérée à Gaza comme une forme de « nécropolitique alimentaire » et soutient que cette famine forcée met en lumière les enjeux analytiques du champ émergent de l’écologie géopolitique. La faim imposée à Gaza et l’instrumentalisation de l’aide alimentaire ces deux dernières années et demie ne constituent pas une urgence humanitaire propre à la région, mais un projet géopolitique de destruction humaine et écologique, de conquête territoriale et de déshumanisation racialisée qui met à l’épreuve – et révèle – les limites et la vacuité du prétendu ordre international libéral fondé sur des règles.

Source : Science Direct
Extraits tirés d’un article de recherche en géographie politique publié septembre 2026
Pour lire la publication : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0962629826001307

Que signifie affamer un peuple ? Cette question ancestrale a nourri la géographie critique de l’alimentation, l’écologie politique de la famine et les études humanitaires, mais elle doit désormais se trouver au cœur de la géographie politique en général et de l’agenda émergent de l’écologie géopolitique. La famine systématique de Gaza, étayée par de nombreuses données sur son caractère délibéré et son intention génocidaire, exige une analyse politique et géographique rigoureuse pour en comprendre les implications profondes. Dans cet article, nous soutenons que l’escalade implacable de la violence contre les Palestiniens et leur avenir, à travers l’alimentation, les privations catastrophiques qu’elle engendre et l’instrumentalisation de l’aide alimentaire, met en lumière de nombreux aspects de la géopolitique. Une approche d’écologie géopolitique permet d’éclairer les causes et les conséquences de la famine délibérée de Gaza, tout en soulignant les enjeux de l’écologie géopolitique.

Nous partons d’un constat simple : la famine qui frappe Gaza et qui persiste malgré le prétendu « cessez-le-feu » négocié par les États-Unis en octobre 2025 – et la famine officiellement déclarée à la mi-2025 – exige des comptes. Quels rapports de force géopolitiques, tant au niveau national qu’international, ont rendu possible et activement encouragé cette catastrophe provoquée par l’homme, dont les principales victimes sont les enfants, les femmes enceintes ou allaitantes et les personnes handicapées ? Comment cette famine féroce et fulgurante a-t-elle pu se produire sous les yeux d’un monde horrifié, et pourtant, aux États-Unis, rester marginalisée, minimisée, voire justifiée par des discours racistes sur le terrorisme ? Qui et quoi est responsable ?

Depuis deux ans et demi, des appels à la reddition de comptes se font entendre en marge du pouvoir, mais se heurtent systématiquement à la censure. De plus en plus d’analystes, écrivant dans des publications grand public comme Foreign Affairs , la Boston Review et des revues académiques, dénoncent le fait que Gaza révèle les failles, voire l’effondrement, de ce que l’on appelle « l’ordre international libéral fondé sur des règles » (par exemple, Abi-Rached, 2025 ; Callamard, 2024). Cet ordre international libéral, dont la définition reste certes floue, trouve son origine dans une architecture d’après-guerre qui affirmait la primauté du leadership géopolitique et moral occidental à travers des conceptions eurocentrées de la démocratie, de la liberté, du droit international et du libéralisme économique (Ikenberry, 2021). Les critiques soutiennent que cet ordre libéral non seulement n’a pas empêché la destruction de Gaza, mais, plus inquiétant encore, l’a activement favorisée (Erakat, 2024). Cet ensemble d’affirmations audacieuses mérite un examen approfondi de la part des géographes politiques et revêt une importance capitale pour le domaine émergent de l’écologie géopolitique.

À travers une analyse systématique des rapports médiatiques et des rapports sur les droits humains concernant les nombreux types de décès liés à l’alimentation à Gaza entre janvier 2024 et août 2025 (répertoriés dans la figure 1), cet article démontre qu’à Gaza, l’alimentation est devenue un instrument de « nécropolitique », un système où les populations racialisées sont délibérément rendues vulnérables à la mort. Achille Mbembe (2019) définit la nécropolitique (nécro = mort) comme le pouvoir souverain de rendre des catégories entières de personnes sacrifiables et jetables au nom d’un prétendu « ordre ». Mbembe soutient que la souveraineté de l’État moderne, telle qu’on l’a observée notamment durant la période coloniale, comprend non seulement le droit de gérer la vie, comme l’ont théorisé Foucault et Agamben à travers leur notion de biopolitique, mais aussi la capacité de dicter la mort selon une hiérarchie raciale.

Appliquer le prisme de l’écologie géopolitique à la Palestine soulève une question essentielle : comment l’ordre international libéral sert-il d’écran de fumée à un système mondial qui protège le capitalisme racial et le colonialisme de peuplement ? Le sort de la Palestine révèle l’existence d’un ordre mondial nécropolitique occulte, tapi dans les failles de l’ordre international libéral et agissant à travers lui . Cet ordre nécropolitique, tapi dans les interstices de l’ordre international libéral, a éclaté au grand jour avec la famine infligée par Israël à Gaza et s’est propagé à l’échelle transnationale et rhétorique, renforçant ainsi l’impunité américano-israélienne dans la géopolitique mondiale.

Pour les géographes, la nécropolitique revêt une importance croissante dans les lieux où l’écologie se heurte à une mort racialisée (Peters et al., 2025). Notre analyse de l’alimentation sous l’angle de la nécropolitique part d’un constat indiscutable : la quasi-totalité de la population de Gaza était soumise au niveau le plus élevé de la catégorie 5 (« catastrophique ») du Système intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) dès août 2025. Le cessez-le-feu douteux qui a suivi, fin 2025, a permis d’acheminer une aide alimentaire suffisante dans la bande de Gaza pour ramener un demi-million de personnes au niveau d’urgence de la catégorie 4 de l’IPC, tandis que plus de 103 000 personnes souffraient encore de la catégorie 5 à la fin de 2025 (IPC, 2025). Les discours géopolitiques habituels, relayés par les médias dominants, ont déploré cette situation comme une crise humanitaire, résultant d’une « guerre » dans une « région sujette aux conflits » – une expression devenue monnaie courante chez les analystes géopolitiques traditionnels.

L’écologie géopolitique va plus loin, s’inscrivant dans la lignée des appels de la géographie politique à une analyse plus globale (Elden, 2013), historique et multidimensionnelle du conflit israélo-palestinien, au-delà des stéréotypes superficiels, et à une attention féministe et décoloniale accrue portée à la complicité du libéralisme dans les politiques de mort et de déshumanisation (Banta & Pratt, 2025, p. 87-102). La famine à Gaza devient bien plus qu’un sujet d’actualité, compte tenu de la destruction massive des infrastructures agricoles, écologiques et humaines engendrée par les rapports de force géopolitiques. Elle oriente fondamentalement les enjeux analytiques de l’écologie géopolitique.


Agenda

Array

<<

2026

 

<<

Octobre

 

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
   1234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293031