La guerre contre l’Iran fait trembler les chiites alentour

Avec leur offensive, les États-Unis et Israël n’attaquent pas seulement le régime de Téhéran. Ils bombardent aussi le plus grand pays chiite au monde. Avec des répercussions au Liban, où Tel-Aviv bombarde le Hezbollah et annonce une offensive terrestre, et en Irak.
Gwenaelle Lenoir, le 5 mars 2026 à 20h23
Dans une rhétorique classique d’appel à la cohésion religieuse et à la vengeance collective, le président iranien, Massoud Pezeshkian, a évoqué après l’assassinat du Guide suprême de la République islamique une « déclaration de guerre contre les musulmans, et en particulier contre les chiites, partout dans le monde ».
Il n’a certainement pas pensé une seconde que les 120 à 170 millions de chiites dans le monde allaient se soulever pour venger Ali Khamenei. Mais il a voulu poser l’Iran, État qui s’affirme chiite depuis le XVIe siècle, et en particulier depuis l’instauration en 1979 de son régime porteur d’une idéologie révolutionnaire, comme le flambeau de la secte minoritaire de l’islam.
Il a probablement voulu aussi rappeler aux fidèles la fragilité de leur statut dans de nombreux pays. Et leur mise à l’écart, passée ou présente, des institutions de pouvoir. Sauf dans l’Iran révolutionnaire et en Irak, depuis la chute de Saddam Hussein, membre de la minorité sunnite.
Un enfant tient un portrait de l’ayatollah Ali Khamenei, dans l’État de Jammu-et-Cachemire, en Inde, le 4 mars 2026. © Photo Firdous Nazir / NurPhoto via AFP
« Ceux qui suivent Khamenei ou soutiennent la République islamique disent sur les réseaux sociaux que cette catastrophe renvoie à la tragédie du martyre de Hussein, souligne Sabrina Mervin, historienne spécialiste du chiisme, directrice de recherche émérite au CNRS. C’est un nouveau Kerbala. »
Autant dire un cataclysme. Kerbala est en effet le lieu où, le 10 octobre 680, se déroula la bataille au cours de laquelle Hussein, petit-fils du prophète et fils d’Ali, fondateur du chiisme, a été massacré par les troupes du calife Yazid. Le schisme entre les deux principales branches de l’islam, le sunnisme, majoritaire, et le chiisme suivi par les partisans d’Ali, provoqué par les querelles de succession du prophète, est consommé dans le sang à Kerbala.
D’importants rassemblements ont eu lieu ces jours derniers, par exemple en Inde, au Nigéria, ou à l’île Maurice, trois pays où Téhéran avait financé nombre d’écoles et de mosquées, garanties d’une allégeance aussi bien politique que religieuse.
En Irak, le poids de l’ayatollah Sistani
Dans le Moyen-Orient arabe, les manifestations ont été mesurées. Les chiites, comme ailleurs, y sont minoritaires dans la plupart des pays, sauf en Irak et au Bahreïn. Surtout, s’ils suivent les mêmes rites et célèbrent les mêmes fêtes, s’ils impressionnent en Occident par leurs foules vêtues de noir, où les femmes pleurent et les hommes se frappent en signe de douleur, ils ne constituent pas, évidemment, un bloc.
« Il existe une affinité religieuse entre les chiites du monde arabe et ceux d’Iran. Il y a un sentiment d’identité religieuse commune. Mais celle-ci ne se traduit pas nécessairement par une identité politique religieuse commune, et il ne faut pas traiter la communauté chiite comme un acteur monolithique lié à l’Iran », souligne pour Mediapart Marsin Alshamary, chercheuse irakienne en sciences politiques, maîtresse de conférences au Boston College (Massachusetts, États-Unis).
Elle détaille : « Il y a une incompréhension de ce qu’est l’autorité religieuse chiite. Les gens pensent donc que Khamenei est le leader des chiites au-delà des frontières. »
Or, l’imam Khamenei ne figurait pas parmi les personnalités religieuses les plus respectées pour leur savoir religieux, ni les plus suivies. « Il avait été désigné par Khomeini, mais il n’avait pas les compétences pour être marja [« source d’imitation », plus haute autorité dans le chiisme – ndlr], il n’était pas qualifié pour être ayatollah, reprend Sabrina Mervin. Ensuite, il a émis des fatwas, mais il n’avait nullement l’autorité religieuse de l’ayatollah Ali al-Sistani, qui siège à Najaf, en Irak, et qui, lui, ne se pose pas comme chef de l’État. »
Ali al-Sistani, par son autorité de savant religieux, possède une grande capacité d’influence, y compris politique. Sa réaction après l’assassinat d’Ali Khamenei a été modérée, considérée même comme trop tiède par ceux qui tiennent le régime iranien pour le flambeau du chiisme.
« Heureusement, il a appelé les chiites d’Irak et le peuple irakien à rester unis, à faire preuve de patience, à ne pas laisser les disputes et les conflits internes détourner l’attention de la guerre actuelle, et a appelé tout le monde à faire la paix et à ne pas envenimer la situation », soupire, soulagé, Salman Khairalla, un chercheur irakien.
En Irak, la population chiite, bien que majoritaire, a longtemps été empêchée de parole et de pouvoir. Saddam Hussein, qui appartenait à la minorité sunnite, a déclenché la guerre contre l’Iran en 1980 et, considérant les chiites comme une cinquième colonne iranienne, les a très largement massacré·es, notamment après sa défaite lors de la deuxième guerre du Golfe, en 1990-1991. Déjà à l’époque, les États-Unis avaient enjoint aux chiites et aux Kurdes de se soulever, avant de les abandonner aux avions de chasse et aux mitrailleuses de Saddam Hussein.
Une dizaine d’années plus tard, en 2003, l’invasion états-unienne de l’Irak pour mettre à bas le dictateur a donné le pouvoir aux chiites. Et déclenché une guerre civile de plus de vingt ans, à forte composante confessionnelle.
Depuis des années, l’Iran soutient des groupes armés, en Irak comme au Liban, et intervient dans leur politique. Marsin Alshamary, chercheuse irakienne
Les esprits et les cœurs sont donc à vif. « Les chiites d’Irak se sentent opprimés, convaincus que la guerre n’est pas seulement menée contre l’Iran, mais contre l’islam chiite lui-même, et que l’Occident veut éradiquer l’islam chiite et toutes ses croyances, poursuit Salman Khairalla. C’est la première fois que je vois des réactions aussi hostiles. Elles visent non seulement les États-Unis et Israël, mais aussi les pays du golfe Persique et tous ceux qui, de près ou de loin, permettent à Washington et Tel-Aviv de mener cette guerre. »
L’Irak est pourtant très polarisé dans sa relation avec la République islamique d’Iran voisine. « Depuis des années, celle-ci soutient des groupes armés, en Irak comme au Liban, et intervient dans leur politique. Il existe un discours mitigé sur ce que l’Iran représente pour eux », explique Marsin Alshamary.
Beaucoup ont fustigé une mainmise de Téhéran sur l’Irak, progressivement transformé, avançaient-ils, en « protectorat iranien » après la chute de Saddam Hussein. « Dans le milieu des années 2000, des Irakiens, y compris des islamistes chiites, des religieux des milieux conservateurs, affirmaient la spécificité du chiisme irakien vis-à-vis du chiisme iranien, analyse Laurence Louër, chercheuse au Ceri et professeure associée à Sciences Po Paris. Le parti Dawa, qui a fourni la majorité des premiers ministres après Saddam Hussein, et le mouvement de Moqtada Sadr, ont une dimension nationaliste très forte et combattent l’influence iranienne. »
Ces pans de la société irakienne sont peut-être soulagés, sans le dire, de voir le régime iranien ébranlé dans son tréfonds. D’autres, en revanche, ont des liens très étroits avec Téhéran. C’est le cas notamment de la plupart des milices du Hachd al-Chaabi (« mobilisation populaire »), coalition de groupes armés constituée pour lutter contre l’État islamique qui, au milieu des années 2010, menaçait l’État irakien, et aujourd’hui intégrées dans l’armée nationale.
L’Irak, dans cette nouvelle guerre, se retrouve pris entre deux feux. Des bombardements visent les groupes alliés de Téhéran, comme le Kataeb Hezbollah, dont la principale base, dans le sud du pays, a été frappée à plusieurs reprises. Le pouvoir central, de son côté, tente d’empêcher les tirs sur les États du golfe Persique, donc l’entrée de facto de l’Irak dans la guerre aux côtés de l’Iran, en saisissant, par exemple, des rampes de lancement de missiles.
Il réprime également les prises d’assaut de l’ambassade états-unienne dans la zone verte ultrasécurisée de la capitale irakienne. Une milice du Hachd al-Chaabi, la Saraya Awliya ad-Dam, a revendiqué un tir de drone sur une base états-unienne au sein de l’aéroport de Bagdad.
Le Kurdistan irakien, lui, est visé par Téhéran, car il abrite des réfugiés kurdes iraniens.
Marsin Alshamary, néanmoins, ne croit pas que Bagdad soit entraîné dans le conflit : « Les groupes du Hachd al-Chaabi liés au régime iranien ont des intérêts dans le gouvernement, explique la chercheuse. Ils ont également vu la puissance de feu déployée contre l’État islamique en Irak, et ils ont vu ce qui est arrivé à Hassan Nasrallah. Et même s’ils ne l’admettront jamais, ils ont le sentiment que l’Iran n’est pas vraiment le meilleur allié, ils savent qu’il ne viendra pas à leur secours. Ils sont, du coup, moins motivés que le Hezbollah libanais. »
Au Liban, le ton monte contre le Hezbollah
La formation chiite libanaise, discrète pendant les deux premiers jours de la guerre israélo-états-unienne contre l’Iran, a fini par se tenir aux côtés de son parrain iranien. Elle a lancé, dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 mars, six missiles sur Israël. Tel-Aviv a immédiatement engagé de gros moyens militaires dans ce nouveau front, au moins aussi importants que lors de la « guerre de septembre » de 2024, au cours de laquelle le secrétaire général du mouvement islamiste, Hassan Nasrallah, avait été visé et tué.
Après avoir bombardé la banlieue sud de Beyrouth, des villages du sud du pays et de la Bekaa, à l’est, les autorités israéliennes ont annoncé une offensive terrestre et demandé l’évacuation de tout le pays au sud du fleuve Litani et, jeudi 5 mars dans l’après-midi, de l’ensemble de la banlieue sud de la capitale, y compris des quartiers mixtes abritant chiites et chrétiens.
Le ministre israélien d’extrême droite, suprémaciste juif, Bezalel Smotrich, a promis à la banlieue sud de Beyrouth le même sort que Khan Younès, dans la bande de Gaza, soit une destruction complète.
Dans un Liban exsangue qui espérait rester à l’écart de cette nouvelle guerre, la décision du Hezbollah a suscité une colère inédite. Le parti de Dieu a tenté de justifier son entrée en guerre, une source confiant au quotidien en ligne Middle East Eye : « Après les coups durs subis pendant la guerre de septembre, les dirigeants ont estimé qu’il fallait attendre une rupture régionale suffisamment importante pour modifier l’équilibre d’après-guerre. L’attaque contre l’Iran a été cette rupture. En restant en dehors de la guerre, le Hezbollah aurait donné une image passive et aurait manqué l’occasion de contester les conditions imposées après le cessez-le-feu. »
Que l’armée […] expulse les membres du gang du parti iranien de nos vies et mette fin au terrorisme qu’ils exercent sur nous. Ali Ezzedine, habitant chiite de Tyr
Incompréhension dans la population à majorité chiite et souvent sympathisante, passive ou active, du Hezbollah, du sud et de l’est du pays, et de la banlieue sud de Beyrouth, pas encore remise de la guerre précédente.
« Hier, l’ennemi [israélien – ndlr] a bombardé un immeuble de onze étages dans notre ville de Tyr, où nous avons un appartement. L’immeuble s’est effondré et s’est transformé en ruines », témoigne sur un réseau social Ali Ezzedine, habitant chiite de la grande ville méridionale. Il décrit une ambiance devenue électrique et hostile au Hezbollah : « Un citoyen a tenté de s’approcher pour fouiller les décombres de son appartement, mais ils [des membres du Hezbollah – ndlr] l’en ont empêché. Il les a insultés et s’est mis à crier, les accusant d’être responsables de la destruction de sa maison [...]. Ils se sont alors jetés sur lui et ont tenté de l’agresser, mais les gens les en ont empêchés. »
Il conclut par une adresse aux autorités : « Que l’armée […] expulse les membres du gang du parti iranien de nos vies et mette fin au terrorisme qu’ils exercent sur nous. »
Comme s’il avait entendu l’exaspération de la population, le gouvernement libanais, réuni en urgence lundi 3 mars, a annoncé l’interdiction des actions militaires du Hezbollah et a exigé que ce dernier remette ses armes. Toute latitude est donnée aux forces de sécurité nationales, armée et police, pour s’emparer de l’arsenal du parti chiite.
Les autorités ont clairement changé de braquet et décidé la fin de la logique d’apaisement mise en œuvre depuis l’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République, en janvier 2025. Le désarmement du Hezbollah ne se fera plus par la négociation, et la force sera employée si nécessaire.
Même Amal, l’autre grand parti chiite libanais, ne s’est pas opposé à cette décision, rompant ainsi avec la logique de bloc confessionnel en vigueur depuis la fin de la guerre civile, en 1990. Il s’agirait de « veiller à ce que, même dans le scénario le plus sombre, une défaite militaire n’entraîne pas l’effondrement politique total des dirigeants de la secte [chiite] », ont affirmé des sources à Middle East Eye.
Nombreux sont les chiites libanais qui craignent le renforcement des discriminations à leur égard. Déjà, les déplacés du sud ont du mal à trouver de quoi se loger : des municipalités, selon nos informations, ont passé consigne de ne pas louer aux chiites, et des propriétaires refusent, même à des prix largement supérieurs au marché, de mettre des appartements à disposition de familles chiites déplacées si des hommes en font partie. Personne n’a oublié que, lors de la guerre de septembre 2024, des frappes israéliennes ont visé des déplacé·es, au motif que des membres du Hezbollah faisaient partie de la famille.
Et puis revient cette accusation de ne pas appartenir vraiment à la nation, comme au Bahreïn, royaume à majorité chiite dirigé par une famille régnante sunnite. Des soulèvements y ont éclaté en opposition à la présence états-unienne, alors que l’Iran, de son côté, bombardait la base maritime abritant le siège de la cinquième flotte des États-Unis. Soit l’exemple le plus pur de la situation difficile des chiites dans le Moyen-Orient arabe plongé dans cette guerre qui n’est pas la sienne.
Gwenaelle Lenoir

