La surpopulation dans la bande de Gaza, une arme contre la cohésion sociale

dimanche 13 septembre 2026

Les deux tiers de l’enclave côtière palestinienne sont occupés par l’armée israélienne : l’espace laissé aux 2 millions de Gazaouis se réduit de jour en jour. Une promiscuité qui a des conséquences sociales et sanitaires dramatiques.

La taille d’une petite île comme Jersey, la densité d’une cité-État comme Monaco, un territoire encombré de ruines, soumis aux bombardements, qui rétrécit encore chaque jour, et aucun moyen ou presque d’en sortir. Telle est la partie de la bande Gaza où s’entassent les Palestinien·nes onze mois après le cessez-le-feu et le plan Trump en vingt points censé apporter la paix et la reconstruction.

Source : Mediapart le 11 septembre 2026
https://www.mediapart.fr/journal/international/110926/la-surpopulation-dans-la-bande-de-gaza-une-arme-contre-la-cohesion-sociale

Photo : Des enfants palestiniens ont assisté, au milieu des décombres, à une projection de dessins animés en plein air organisée par une fondation caritative, dans le quartier de Sheikh Radwan, à Gaza, largement détruit par les bombardements israéliens. (Nouvelle Aube)

L’armée israélienne occupait alors 53 % de l’enclave et devait s’en retirer progressivement. Elle occupe aujourd’hui 65 % du territoire, a affirmé en juillet le chef d’état-major adjoint israélien, Tamir Yadai. Dans un reportage diffusé par la chaîne de télévision Channel 14, proche de l’extrême droite, il précisait que «  la majorité de la population est sur la plage… pour un deuxième été déjà  ». L’armée israélienne, poursuivait-il, « est à l’intérieur de la bande de Gaza avec [une échelle de déploiement] différente d’avant ». À savoir, plus importante.

Les responsables, militaires et politiques, sont clairs : Israël ne retirera pas ses troupes. Israël Katz, ministre de la défense, toujours dans le reportage de Channel 14, en train de regarder aux jumelles le territoire palestinien détruit : «  Nous ne reculerons pas de la ligne jaune, sans équivoque, tant que le Hamas ne désarmera pas. Et même après cela, nous resterons à Gaza ! » Benyamin Nétanyahou, premier ministre, lors de sa visite en bordure de la bande de Gaza, début septembre : « Nous ne nous retirons pas. Nous restons sur cette ligne [dite jaune – ndlr]. »

2,1 millions de personnes sont donc condamnées, à court, moyen et peut-être long terme, à s’entasser sur 125 kilomètres carrés (km²) (contre 365 km² avant octobre 2023). Cela donne une densité de population de 16 800 habitant·es/km².

Mais même ces chiffres sont trompeurs. Ainsi, Chaimaa Odeh, coordinatrice médicale de Médecins sans frontières (MSF) pour l’hôpital de campagne de l’ONG à Deir El-Balah, s’estime pour l’instant privilégiée car sa maison familiale n’a pas été détruite. Elle y habite donc avec ses parents et ses quatre sœurs. Un sort enviable par rapport à tous ceux qui sont contraint·es de vivre sous des tentes ou des abris précaires construits de bric et de broc.

Seulement, il existe un problème : « Ma maison, dit-elle, est tout près de la ligne jaune. Comme les Israéliens ne cessent de la déplacer vers l’ouest, elle est maintenant à 200 mètres de chez nous.  » « Ça devient très dangereux », raconte-t-elle à Mediapart, par téléphone puisque les journalistes étrangers sont toujours empêché·es d’entrer dans la bande de Gaza. Il faudra bouger, un jour : « Nous y pensons, avec mes parents. Mais pour aller où ? Il n’y a plus un centimètre carré de libre dans la bande de Gaza. »

Quand l’espace se réduit

Un humanitaire international décrit à Mediapart une situation dantesque. De retour de l’enclave depuis peu, il tient à conserver le secret de son identité et de l’organisation pour laquelle il travaille, de peur d’être empêché d’y retourner. « La promiscuité saute aux yeux, raconte-t-il. Quand vous grimpez sur un promontoire avec une vue sur le territoire, vous voyez un océan de tentes et d’abris collés les uns aux autres. Vous vous en rendez compte aussi dans les rues, parce que les gens n’ont eu d’autre solution que de se construire un abri sur les carrefours, quasiment au milieu des rues. Ailleurs encore, sur les plages, directement sur le sable, à quelques centimètres de l’eau, ou sur les ruines des bâtiments, ce qui est extrêmement dangereux. Mais il n’y a aucun espace libre. Et comme les gens près de la ligne jaune doivent se déplacer parce que l’armée israélienne l’avance et tire à vue, c’est de pire en pire. »

« Depuis le soi-disant cessez-le-feu, reprend Chaimaa Odeh, nous continuons à subir des ordres d’évacuation et des bombardements. Du coup, les gens qui avaient réussi à se ménager un abri, avec un coin toilettes et un coin cuisine, sont obligés de tout abandonner et cherchent un autre endroit. Mais il n’y a pas de place. Ça conduit à des situations de grande détresse. »

Le département des Nations unies chargé de l’habitat d’urgence (Shelter Cluster) a établi dans une étude publiée en août 2026 que 1,98 million de personnes, soit 94 % de la population de la bande de Gaza, avaient un besoin criant et urgent d’aide en matière d’abri et de fournitures non alimentaires. Et «  84 % des ménages sont confrontés à des conditions de vie “critiques” ou “catastrophiques”, avec notamment des difficultés majeures liées au sommeil, à la cuisine, à l’éclairage, au confort thermique, à l’hygiène et au stockage », écrit l’organisation.

Un logement en dur, même partiellement détruit, mais à l’abri relatif des intempéries, des insectes, de la chaleur étouffante de l’été, des animaux errants, est un luxe dont profitent très peu, ceux dont la maison ou l’immeuble n’a pas été rasé, ceux qui peuvent payer un loyer devenu exorbitant. « La plupart des gens considèrent que nous vivons dans un palace, et ils nous le disent, raconte Ahed Helles, professeur à l’université Al-Aqsa de Gaza, depuis son appartement presque intact dans la ville de Gaza. Eux vivent dans des abris qui sont des fours en été et qui sont ouverts à la pluie et au vent en hiver, et sans aucun moyen de ménager leur vie privée. »

Neama Hassan, poétesse et travailleuse sociale, prend seule soin de ses quatre enfants restés à Gaza – trois autres vivent à l’étranger, dont deux ont bénéficié d’une évacuation médicale. La famille a dû se déplacer une douzaine de fois depuis le début de la guerre génocidaire. « Aujourd’hui, je n’ai même pas une tente, tout ce que j’ai trouvé, c’est une sorte d’auvent que j’ai planté dans le sable, relate-t-elle au téléphone. La promiscuité est infernale. Ce qui sépare une famille d’une autre, c’est une bâche de nylon. Nous n’avons aucune intimité, nous ne pouvons pas nous exprimer car tout le monde entend tout le monde. Si quelqu’un vient me parler, notre conversation ne pourra pas être discrète ou privée. Ça nous étouffe, les effets psychologiques et physiques sont désastreux. »

Accès à l’eau plus que restreint, absence d’infrastructures sanitaires et de réseaux d’égouts, les rassemblements de tentes et d’abris précaires se transforment en pièges insalubres.

« Nous sommes envahis par les chiens errants et les insectes, des insectes que je n’avais jamais vus auparavant, reprend Neama Hassan. Les déchets ménagers non ramassés, les égouts attirent les rongeurs. Nous sommes exposés à de nombreuses maladies, et cette catastrophe environnementale se traduira un jour ou l’autre en catastrophe humaine. »

Aucune épidémie d’ampleur n’a été déclarée dans la bande de Gaza – pour l’instant. Mais les soignant·es observent un accroissement des maladies infectieuses. Dans l’hôpital de campagne de MSF, Chaimaa Odeh voit, chaque semaine, « environ 5 000 cas de diarrhée, gastroentérites graves, hépatites A, infections respiratoires, impétigos, gale, poux, toutes ces maladies dues à des problèmes d’hygiène créés par la pénurie d’eau, des systèmes de sanitation endommagés ou inexistants, et dont la grande promiscuité facilite la propagation  ».

«  Les enfants sont très atteints, car ils jouent dans la rue, dans le sable, au milieu des ordures et des égouts  », complète Chaimaa Odeh.

Mais comment les en empêcher ? « Tous les espaces publics, les jardins, les parcs, sont soit détruits soit, comme la plupart des plages, occupés par des abris de déplacés, constate Ahed Helles. Jamais, avant la guerre, je n’aurais laissé mon fils de 12 ans s’amuser avec ses amis dans la rue. Mais je ne vais pas le garder jour et nuit à la maison où nous sommes déjà trop nombreux... »

Atteintes physiques et mentales

En augmentation constante, aussi, les accidents domestiques : un enfant ou un adulte qui, dans l’exiguïté de l’abri précaire, heurte une bouilloire sur le braséro, c’est l’ébouillantage assuré. Ou le feu qui gagne les matelas en mousse, l’abri, et puis un autre et encore un autre.

Les bombes et les tirs israéliens ne tuent pas seulement directement : en poussant les habitant·es de l’enclave dans un territoire de plus en plus étroit, ils infligent des blessures d’autres types et qu’aucun bilan ne leur attribue.

Encore les dégâts physiques sont-ils comptabilisables. Mais il en est d’autres, peut-être encore plus lourds de menaces pour l’avenir : les accrocs au tissu social palestinien de Gaza, à la santé mentale, individuelle et collective.

Dans cette société conservatrice, la mixité n’est pas de mise et la promiscuité porte atteinte à ce qui est considéré comme la dignité des femmes. Il en a été longuement et ouvertement question dans un podcast diffusé par la Maison de la presse, recréée récemment à Gaza par le journaliste palestinien Rami Abou Jamous, qui soutient et forme les journalistes palestinien·nes et produit du contenu.

« Les femmes ne peuvent pas préserver leur intimité, déplore Itemad Wachah, directrice du Centre des affaires des femmes de Gaza. Quand il n’y a que des toilettes publiques, les femmes doivent faire la queue sous le regard de tous, c’est difficile pour elles. Quand elles ont un coin toilette dans leur abri, elles ont quand même le problème des besoins intimes. Les serviettes hygiéniques, par exemple, sont interdites d’entrée. Les femmes doivent utiliser des tissus. Il faut les laver. Tout le monde sait. »

La vie sous le regard permanent des autres pendant des mois et des années, dans des conditions d’insécurité totale, tant psychologique que physique, de faim et de peur, suscite parfois de fortes tensions.

Talal Rukbah, chercheur et écrivain, a eu sa maison, dans le nord de l’enclave, détruite. Il est déplacé avec sa famille dans le centre de la bande de Gaza et a installé une tente sur une parcelle qu’il loue. « Cet état de stress prolongé érode progressivement la stabilité émotionnelle des personnes et leur capacité à faire face aux problèmes quotidiens, explique-t-il à Mediapart dans un message vocal. Cela affecte inévitablement les réactions émotionnelles des personnes, leurs relations et l’ensemble de leurs réseaux d’interactions sociales. En conséquence, de multiples formes de violence communautaire et interpersonnelle sont de plus en plus manifestes.  »

«  Comme il n’y a pas d’espace privé, les problèmes sociaux peuvent dégénérer, raconte encore Itimad Wachah dans le podcast de la Maison de la presse. Quand, par exemple, si mon voisin a apporté de la nourriture ou des vêtements à sa famille et que mon mari n’a pas réussi à s’en procurer, parce qu’il n’a pas l’argent nécessaire, je vais me mettre à faire des comparaisons, à le lui reprocher. L’absence d’intimité affecte les relations familiales. »

D’autant, ajoute-t-elle, qu’«  avant, quand on était de mauvaise humeur ou fatiguée, le mari emmenait sa femme à la plage, ou au parc. Mais les plages sont maintenant bondées, les rues sont bondées, il n’y a plus d’espace pour que les gens puissent respirer, discuter tranquillement de leurs problèmes  ».

« Au fil du temps, ces conditions [de promiscuité] peuvent également ébranler les systèmes de valeurs sociales, humanitaires et nationales. Elles menacent le sentiment d’identité et d’appartenance des individus et peuvent, à terme, pousser ces derniers à rechercher des voies d’échappatoire personnelles, une forme de “salut individuel”, plutôt que de préserver les liens collectifs et les stratégies collectives de survie », conclut Talal Rukbah. Qui fait preuve là d’une inquiétude largement partagée dans la société palestinienne.

Gwenaelle Lenoir


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