La voix et le combat d’une sœur

mercredi 29 juillet 2026

À propos de la nouvelle édition de « Depuis qu’ils nous ont fait ça » d’Aurélie Garand

Par Ritchy Thibault, paru dans lundimatin#528, le 25 juillet 2026

Le 8 juillet 2026 au tribunal judiciaire de Paris, les magistrats ayant à charge de juger Ritchy Thibault pour diverses prises de paroles publiques portant « atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation » selon le ministre l’intérieur, suspendent soudainement l’audience. Les juges estiment que les 16 témoins prévus par la défense n’auront pas le temps d’être entendus et qu’il faut reporter l’audience. Les avocats s’agacent, Ritchy Thibault prend la parole, exige d’être jugé et que l’on respecte le temps pris par tous ces témoins pour se rendre à l’audience. Il sort son téléphone et diffuse au micro du tribunal le témoignage pré-enregistré d’un témoin incarcéré dont les juges n’ont pas réussi à organiser la visioconférence. Suspension d’audience, donc, les juges s’enfuient au milieu d’un énorme brouhaha. Une cinquantaine de policiers occupent la salle et se tiennent entre le public et leurs sièges laissés vacants. Aurélie Garand s’approche de la barre, saisit le micro et harangue la foule, la police et les juges absents. Cette même justice qui lui refusé un procès pour la mort de son frère sous les balles des gendarmes refuse ce jour-là encore de lui donner la parole. Elle ne partira pas. Dans sa voix comme dans ses mains qui s’accrochent au pupitre, on perçoit toute la force dramatique d’une vie qui résiste, toute la puissance de ce subtil passage de l’humiliation à la dignité. C’est tout cela que raconte « Depuis qu’ils nous ont fait ça » dont une version augmentée vient de paraître aux éditions du bout de la ville [1] et que recense ici Ritchy Thibault.

Pour celles et ceux de nos lectrices et lecteurs qui n’auraient pas connaissance de l’affaire Angelo Garand nous vous renvoyons vers cet article :
https://lundi.am/Angelo-Garand-tue-de-5-balles-dans-thorax-par-des-gendarmes
et ce ciné-tract : https://lundi.am/Angelo-Garand-On-court-tant-qu-on-peut

Quand la mort des nôtres nous oblige à l’action politique
Personne ne nous donne voix au chapitre en tant que Voyageurs. Si nous voulons la prendre, nous sommes obligés de l’arracher. C’est précisément ce qu’a fait Aurélie Garand. Dès l’instant où elle apprit que son frère avait été tué par les « schmitts », Aurélie est partie au combat, pour la justice bien sûr, mais surtout pour rétablir la vérité. Le 30 mars 2017, les hommes du GIGN débarquent au domicile familial des Garand. Angelo se cache dans une petite remise et alors que les gendarmes de cette unité d’élite s’apprêtent à repartir, ils entendent un bruit qui provient de cette dernière. Ils y rentrent à cinq. Angelo reçoit 5 balles dans le thorax. La sœur qui n’était pas présente sur place lors de l’exécution a écouté et réécouté le récit des siens. Notamment celui de son père qui « s’est torturé l’esprit pendant des mois pour essayer de comprendre les dernières paroles de son fils. On a fini par se dire que c’est son dernier souffle qu’il a dû entendre » (p. 14).

Pour lire la suite : https://lundi.am/La-voix-et-le-combat-d-une-soeur

Elle a aussi, dès le lendemain matin, vu la mécanique judiciaire et médiatique salir son frère et blanchir les tueurs : « Le lendemain matin à six heures, j’étais devant le bureau de tabac, à attendre l’ouverture, parce que je me doutais que dans la nouvelle république (le journal local), ça allait être la catastrophe. Et là évidemment, en première page : “Un Gitan en cavale abattu”. » (p. 17) Ça en fut de trop au moment où elle visionna la déclaration du procureur de la République au journal télévisé régional : « Je prends un papier, un crayon, et je me mets à lister chacune des saloperies qui sort de sa bouche pour y répondre. » (p. 17). Elle réalisa une vidéo poignante et pleine de dignité en guise de réponse au tissu de mensonges orchestré par la gendarmerie et la justice et relayé en grande pompe par les médias.

Depuis qu’ils nous ont fait ça, depuis ce jour-là, Aurélie « est partie faire la justice » (p. 97), comme le formule si bien un de ses fils. Dès le début les siens l’ont encouragée, au premier chef son père : « Tu vois là ce que tu fais pour ton frère ? Y’a personne qui a quelque chose à te dire. Tu fais ce que toi tu veux. » (p. 39) Sur le long chemin vers la justice et la vérité, Aurélie Garand a eu la chance de croiser un homme extraordinaire, un grand résistant, rescapé des camps de concentration français pour « Nomades », Raymond Gurême : « il m’a montré ses cicatrices, qui se voyaient encore malgré l’âge : cet homme là, il s’est arraché la peau des deux mains pour pouvoir s’enlever les menottes et s’évader. » (p. 36) Raymond hier et Aurélie aujourd’hui nous montrent que la résistance voyageuse reste d’une grande vivacité, et qu’il est loin d’arriver le jour où nous laisserons les gadjé nous cracher à la figure sans broncher.

La vie des Voyageurs dans le viseur de l’État dès l’enfance
En parlant d’Angelo et du combat qu’elle mène depuis que l’État français lui a volé la vie, Aurélie nous parle de la condition politique d’oppression accrue que vivent quotidiennement des centaines de milliers de Voyageurs. Son histoire et celle de sa famille illustrent une réalité que l’on vit dès le plus jeune âge chez nous, à savoir le harcèlement de la police et de la gendarmerie, qui vont jusqu’à tuer les nôtres. Elle nous raconte d’ailleurs qu’un cousin germain de son père, Fernand Girault, a été tué par un gendarme dans les hauts de Blois en 1984, il a « pris une balle dans la tête. » (p. 79)

Elle nous explique les nombreux épisodes de confrontation avec les schmitts qu’elle a vécus, d’abord un premier traumatisme pour une gamine, une intervention du GIGN pour interpeller son père suite au cambriolage d’une fromagerie auquel il avait participé : « Tout d’un coup, en une fraction de seconde, j’ai vu une marée d’hommes en noir, cagoulés, casqués. Ils avaient tous leurs armes braquées sur mon père et ils gueulaient “Les mains en l’air, bouge pas !” » (p. 77). Aurélie se souvient du moment où les cagoulés l’ont mise dans le camion avec eux après avoir arrêté son père, et elle déclara à ce sujet : « Ils avaient une odeur les gendarmes, je l’ai sentie. Aujourd’hui je dirai plutôt que ça sentait la République. » (p. 77) Elle revient aussi sur une connerie de gamine de collège qu’elle avait faite en déclenchant l’alarme incendie mais qui, comme c’est une Voyageuse, avait pris une dimension extraordinaire avec la gendarmerie qui s’est déplacée au domicile de ses parents, sa mère lui disant alors : « Bah, les shmitt sont venus pour toi. » (p. 71) À un moment elle nous parle de ce moment où dès l’enfance Angelo va être marqué au fer par l’État français, sa police et sa justice : « Un jour, il avait dans les 14 ans, Angelo se promenait dans les chemins, et il a cueilli une pomme à une branche d’arbre qui dépassait d’un grillage. Les gendarmes sont venus le chercher chez nous, et il est passé devant le juge pour enfants [...] Mon père a été condamné à une peine de prison à ce moment-là. Ça commence comme ça la stigmatisation dans un village. » (p. 65)

Quelques années avant qu’Angelo soit abattu par les hommes du GIGN, « En juillet 2010, Luigi Duquenet, un Voyageur de vingt-deux ans, a été abattu par un gendarme du côté de Thésée, à une vingtaine de kilomètres de là où on vit. » (p. 19) Avec ses nombreux exemples, nous constatons que les violences d’État sont inscrites dans la quotidienneté des vies des voyageuses et voyageurs, ce qui plonge ces derniers dans une intranquillité permanente pour reprendre le concept de l’anthropologue Michel Naepels. De cette confrontation quotidienne résulte un rapport traumatique et confrontationnel avec les autorités. Quel avenir possible pour les enfants d’Angelo, à qui l’État a ôté la vie de leur père ? Que dire au dernier fils d’Aurélie qui était présent le 30 mars 2017 sur le terrain où a été abattu son oncle et qui a entendu les coups de feu et par la peur serra fort sa tétine au point de la casser comme il l’a raconté à sa mère à l’époque : « Ils sont méchants les schmitts, à cause d’eux mon tété, il est cassé. » (p. 91)

Faire front commun avec les racialisés de tout genre
Très tôt, cette Voyageuse partie au combat pour son frère a eu l’intelligence humaine et politique de construire une convergence avec toutes les autres familles ayant des proches tués par la police ou la gendarmerie. Elle est partie du constat très juste, que les Noirs, les Gitans, les Arabes, les Asiatiques « on se retrouvait souvent au même endroit, au parloir par exemple » (p. 43) et que nous avons donc en commun de subir le continuum des violences d’État, policières, judiciaires et carcérales qui conduisent jusqu’à la mort. Trois mois après le meurtre de son frère, Aurélie est partie à Paris participer à la marche qui commémorait les 10 ans de la mort de Lamine Dieng, elle nous dit : « À un moment, je me mets à crier : “Quand on marche pour un, on marche pour tous !” Tout le monde reprend. » (p. 47) Construire un front uni des peuples qui font face aux violences de l’État français, voilà ce qui est devenu une des préoccupations d’Aurélie, pour qui l’antitsiganisme, à savoir le racisme subi par les Roms, Sinti, Gitans, Manouches, Yéniches et Voyageurs, doit cesser d’être le grand oublié de l’antiracisme politique.

Se battre pour défendre l’humanité : d’Angelo Garand aux Palestiniens
En mars 2025, au bout d’un long périple judiciaire tout au long duquel la famille n’a pas eu le droit à un procès public, la Cour européenne des droits de l’homme, qui avait été saisie sur le fondement de l’article 2 de la convention européenne du même nom, à savoir l’article sur le droit à la vie, statua sur le dossier et déclara que l’État français n’a pas violé le droit à la vie d’Angelo Garand. Ça met la rage mais au fond cette décision elle nous rappelle que dans la société des gadjé la vie d’un Gitan ne vaut rien. Aurélie nous dit que la différence avec les décisions de justice précédentes c’est que précisément : « là ça blanchit l’État français, pas seulement les schmitts meurtriers. » (p. 108) Elle se dit qu’au moins « C’était la dernière fois qu’Angelo serait un numéro de dossier. » (p. 109)

Mais c’est mal connaître Aurélie que de croire qu’elle va se laisser abattre par cette décision, au contraire elle lui procure encore plus de rage pour avancer et continuer le combat. Son cap est plus que clair, elle l’énonce ainsi : « Comme le système protège les tueurs, on est bien obligé de faire le procès du système. » (p. 110) La lutte est cependant pleine d’embûches qui ne viennent pas forcément de ceux que l’on identifie a priori comme nos adversaires ou nos ennemies. Ainsi elle nous fait le récit d’un moment révoltant pour elle. Quelques temps après avoir eu la décision de la CEDH elle se rend à Paris pour une marche contre le fascisme organisée par les organisations et partis de gauche, déterminée à faire passer un puissant message, mais une fois sur la tribune au moment où une de ses camarades lui passe le micro, un sous-fifre des organisateurs de la marche le lui prend et lui dit : « je suis désolé il n’y a pas le temps. » (p. 111) Alors là, pour Aurélie c’est le coup de trop : « À l’intérieur de moi ça se brise en mille morceaux. Et même si je n’étais pas là que pour lui, ça me dit : il n’y a pas le temps pour Angelo, il n’y a pas le temps pour nous les Voyageurs. » (p. 111) Encore une fois elle prend du recul et elle analyse ce moment et sa signification : « J’ai bien compris ce jour-là, à quel point la gauche aussi, ils s’en foutent de nous. » (p. 112) La leçon qu’elle en tire c’est qu’au fond on ne peut compter que sur nous-mêmes, sur nos propres forces de Voyageurs pour se défendre.

C’est ce constat qui l’a motivée à participer à la fondation du collectif romani et voyageurs auto-organisé, ZOR, dont elle est aujourd’hui une des principales animatrices. Et elle l’explique très bien, au sein de ce collectif : « On a quelque chose en commun, un vécu, une violence subie, de l’État, dans laquelle on se reconnaît. » (p. 113) Elle est fière de se battre avec ce collectif, d’avoir permis en particulier à Maria-Louise Bony, l’arrière-grand-mère de ses neveux et nièces, rescapée des camps de concentration pour Nomades, d’avoir pris la parole pour raconter son histoire et demander avec le collectif qu’enfin 80 ans après le déni cesse et que la République reconnaisse sa responsabilité dans le génocide des Voyageurs et des Roms.

Le combat d’Aurélie n’est pas près de s’arrêter. Chaque année depuis qu’Angelo a été abattu par les hommes du GIGN elle allait le 30 mars pour l’anniversaire de sa mort, déverser du faux sang sur le tribunal de Blois, « maintenant ce sera le 17 juillet. C’est plus logique de fêter l’anniversaire de sa vie que l’anniversaire de sa mort. » (p. 121) À chaque fois que je pense au combat de cette femme qui pourrait être ma mère, je me dis que de là où il est l’Angelo il doit être très fier d’elle. Ses enfants aussi ont de quoi être fiers d’elle et elle peut être fière de l’éducation qu’elle leur a donnée. À la fin du livre elle nous raconte qu’alors qu’elle attend sur le parking des magasins son dernier fils parti acheter des mangues, il l’appelle et lui dit : « Il y a un problème. » (p. 122) Quand elle lui demande quoi, il répond : « Bah il a écrit Israël sur la pancarte. » Il demande à sa mère quoi faire, elle répond que c’est à lui de voir et alors il dit : « Non, c’est bon, j’en veux pas de leurs machines de ses morts ! » (p. 122)

Après nous avoir livré cette histoire, Aurélie à son habitude formule les choses avec une grande justesse : « Il y en a qui diraient qu’ils ne voient pas le rapport entre la mort d’Angelo et le génocide en Palestine. Mais le rapport c’est l’humanité… » (p. 123). L’État n’aura pas raison de la famille Garand, ni des Voyageurs, par contre qu’il se méfie parce qu’il fait face à des femmes et des hommes intelligents et vaillants qui sont prêts à tout pour faire respecter leurs morts.

Ritchy Thibault

[1] Comme lundimatin et de très nombreuses autres maisons d’édition indépendantes, les éditions du bout de la ville trinquent de la faillite du distributeur Makassar. Pour leur commander directement leurs livres, c’est par ici https://leseditionsduboutdelaville.com/


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