Le cercle des poètes de Gaza

dimanche 26 juillet 2026

Ils ont entre 18 et 25 ans. À l’appel de l’Institut français de Gaza et de l’ONG Academic Solidarity with Palestine, une soixantaine de jeunes Gazaouis ont envoyé des poèmes et des vidéos en français pour dire la guerre, les absents ou encore l’avenir qu’ils tentent d’imaginer.

Alice Froussard, le 21 juillet 2026

Depuis une trentaine d’années, l’Institut français de Gaza s’est imposé comme une fenêtre sur le monde. © BASHAR TALEB / AFP

Même lorsqu’elle répond aux questions, Shaima cherche la rime. Les rêves de cette jeune architecte gazaouie tiennent en quelques mots : obtenir une bourse, partir loin des guerres, des cris, étudier ailleurs et bâtir un nouvel abri. Pourtant, dans « Ce que la ville n’oublie pas », le texte qui lui a valu d’être primée dans le cadre du concours Gaza en rimes, elle ne parle pas d’avenir.

En français, « la langue qui me porte et m’aide à écrire », glisse-t-elle, Shaima décrit les ruines, les absents. Elle raconte cette ville qui refuse de la quitter et continue de vivre sous sa peau. « La même scène revient, sans fin, comme si elle n’avait jamais eu lieu. Et toi, tu croyais t’être habituée. Mais rien ne s’apprend à l’horreur. Rien ne s’y apprivoise », écrit-elle.

Pour lire la suite : https://www.politis.fr/articles/2026/07/reportage-le-cercle-des-poetes-de-gaza/

Shaima fait partie des 55 Gazaouis âgés de 18 à 25 ans qui ont répondu à l’appel de ­l’Institut français de Gaza et de l’ONG Academic Solidarity with Palestine pour participer à ce concours en ligne de poésie ou de déclamation. Ses organisateurs s’attendaient à un événement discret, presque clandestin. Ils ont découvert qu’au contraire, au cœur d’un génocide, il restait encore des jeunes gens pour écrire des poèmes en français. Dans les textes des candidats, Victor Hugo et Alphonse de Lamartine côtoient Jean Ferrat, « Savoir aimer » de Florent Pagny ou encore « Je suis malade » de Serge Lama. Autant de fragments de culture française parvenus jusqu’à Gaza malgré la guerre et le blocus.

Certains thèmes reviennent d’un poème à l’autre. La mer, d’abord, parce qu’« elle donne à mon mal du pays un horizon où regarder », écrit Fatma, ou « parce qu’elle sait écouter sans poser de questions », confie Hadeel, dont le plus grand rêve est de « vivre un jour en paix ». Puis la maison, omniprésente : « bombardée, qui n’existe plus, mais gravée comme symbole des racines, des souvenirs d’enfance et de la sécurité perdue », selon Nagham, 19 ans, déplacée avec sa famille à dix-huit reprises. Mais aussi « celle qui nous a enveloppés de douceur », écrit Tarik.

Ce sont des poèmes avec un véritable contenu collectif. Une poésie qui nous est adressée : elle ne feint rien et nous parle directement. É. Vuillard

Dans la déclamation que le jeune homme originaire de Rafah a choisi de présenter, le décalage est saisissant : sur des images de Gaza en ruine, il récite « Le Déserteur », cette chanson antimilitariste écrite par Boris Vian en 1954, dans laquelle un homme annonce qu’il refuse de partir à la guerre. Plusieurs membres du jury le reconnaissent : départager les candidats s’est révélé particulièrement difficile. À mesure que défilaient les textes, les poèmes ont fini par raconter bien davantage qu’un simple concours. « D’abord, j’ai été surpris par la qualité de la langue », confie l’écrivain Éric Vuillard, membre du jury.

Certains candidats n’étudient le français que depuis deux ans et parviennent à s’exprimer avec une aisance remarquable, une réelle qualité de réflexion. Dans l’un des poèmes, une étudiante, Fatena, 20 ans, parle des langues étrangères comme de ses amies invisibles. « Ce sont des poèmes avec un véritable contenu collectif. Une poésie qui nous est adressée : elle ne feint rien et nous parle directement », poursuit le lauréat du prix Goncourt 2017.

Le français comme espoir
Pour Elias Sanbar, historien et poète palestinien, membre du jury, ce concours s’inscrit dans une tradition vieille de mille ans où, sans le savoir, les participants renouent avec une part essentielle de l’identité palestinienne. « La poésie en Palestine est presque une façon de vivre, explique-t-il. En arabe, le mot “vers” se dit “beit”, qui signifie également “maison”. On habite la poésie autant qu’elle nous habite. »

Dans l’enclave palestinienne, le français n’a jamais été une langue marginale. Depuis l’ouverture en 1990 du Centre culturel français, devenu par la suite l’Institut français de Gaza, plusieurs générations d’étudiants en ont poussé les portes pour y apprendre la langue, décrocher une bourse ou simplement passer quelques heures dans la médiathèque.

Année après année, le lieu réussit à s’imposer comme une fenêtre sur le monde extérieur, devenu de plus en plus difficile d’accès pour les Gazaouis. Le 3 novembre 2023, un missile explose à proximité du célèbre bâtiment couleur ocre : il est gravement endommagé, et sa médiathèque en partie détruite. Au fil des mois, plusieurs employés ont été tués dans des bombardements israéliens. Mais l’ambition première de l’Institut français de Gaza reste la même : maintenir un lien avec l’enclave et le reste du monde à travers la langue française.

Apprendre une langue étrangère, c’est aussi se donner la possibilité de postuler pour étudier à l’étranger et espérer, un jour, sortir de Gaza. A-C. Habbard

« Nous ne nous attendions pas à un tel succès du concours, avoue Anne-Christine Habbard, présidente de l’association Academic Solidarity with Palestine, les coorganisateurs. À vrai dire, nous ne nous attendions pas non plus au succès des cours de français lorsque nous avons commencé. » La professeure de philosophie à ­l’Université de Lille rembobine près de deux années d’échange avec Gaza. Après le 7 octobre 2023, dit-elle, un même ­sentiment d’impuissance commençait à s’installer parmi ses collègues : celui de n’être ni chirurgiens ni urgentistes pour « sauver des vies à Gaza ». Certains repensent alors à la pandémie de covid et à l’expérience des cours en ligne.

En février 2024, un petit groupe d’enseignants se constitue, et l’initiative devient très vite un point de ralliement pour 6 000 universitaires du monde entier prêts à enseigner bénévolement et à distance aux étudiants gazaouis dont le cursus est interrompu par les bombardements. En trois mois, les douze universités de l’enclave ont été détruites. « C’était un éducide, soupire Anne-Christine Habbard. Eux avaient besoin de professeurs, et nous d’étudiants. Les planètes se sont alignées. »

Sur le même sujet : Bande de Gaza : l’école à tout prix
Alors au printemps 2025, lorsque l’Institut français de Gaza tente de faire renaître l’apprentissage du français au milieu des ruines, Academic Solidarity with Palestine met naturellement ses enseignants à disposition. Les inscriptions affluent. « Apprendre une langue étrangère, poursuit la présidente, c’est aussi se donner la possibilité de postuler pour étudier à l’étranger et espérer, un jour, sortir de Gaza. »

Deux à trois fois par semaine, les inscrits se connectent comme ils le peuvent. Certains suivent le cours sur un minuscule écran de téléphone. D’autres s’installent à l’écart, devant leur tente, ou cherchent un semblant de réseau internet parmi les gravats. Souvent le son se coupe, les images se figent puis reviennent quelques minutes plus tard. Les documents et les textes s’échangent entre les élèves ou via un Google Drive. Les bibliothèques, elles, ont disparu depuis longtemps, détruites dans les frappes israéliennes.

Les cours comme un lien de survie
« Nous recevons parfois leurs devoirs en vocaux avec des bruits de bombardements », explique Marie Rupp-Mourad, la directrice du programme de français. De l’autre côté de l’écran, elle a vu des étudiants s’excuser à plusieurs reprises de devoir interrompre brutalement le cours : l’immeuble d’en face venait d’être visé. Certains disparaissent pendant un mois, parfois deux.

Ces étudiants sont certainement les plus motivés que j’aie pu avoir, avec un courage et une résilience incroyables. M. Rupp-Mourad

« Mais ils nous ont toujours tenus au courant, en nous informant des déplacements forcés presque en temps réel, poursuit celle qui accompagne certains d’entre eux depuis près d’un an. Honnêtement, ces étudiants sont certainement les plus motivés que j’aie pu avoir, avec un courage et une résilience incroyables dans des conditions que je ne peux même pas imaginer. » Les cours ont fini par dépasser le simple apprentissage de la langue. « On les écoute et on essaie de trouver des mots », lâche l’enseignante, décrivant les visages qui se creusaient au fur et à mesure, les corps devenus faméliques. En août 2025, l’ONU annonçait officiellement l’état de famine à Gaza.

Au fil des mois, les enseignants ont senti le découragement gagner leurs étudiants. Les évacuations vers la France s’étaient raréfiées et, avec elles, l’idée qu’un avenir était encore possible ailleurs. Certains avaient le sentiment que le monde les abandonnait ou que ces heures passées à apprendre le français ne les mèneraient finalement nulle part. « L’idée du concours de poésie, c’était juste pour les remotiver, confie Anne-Christine Habbard. Ce qui nous semblait être superflu – un concours quand on crève de faim ou quand plus de 73 000 Gazaouis ont été tués – s’est finalement avéré essentiel. »

 Même dans les nuits les plus cruelles, le ciel ne manque jamais d’étoiles d’espoir. Fatma

À terme, une partie des étudiants espèrent déjà une deuxième édition et aimeraient la baptiser « prix Rami Fayyad », en hommage à cet amoureux de la langue française, qu’il a transmise à des générations d’enseignants de la bande de Gaza. Ce Gazaoui féru de littérature classique est mort le 9 février 2024. Une simple grippe l’a emporté. Faute de médicaments, les médecins n’ont pas réussi à le sauver. Avec leurs poèmes, les étudiants lui rendent indirectement hommage. Comme l’écrit Fatma dans son texte : « Même dans les nuits les plus cruelles, le ciel ne manque jamais d’étoiles d’espoir. »


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