Le gouvernement houthi au Yémen « soutient l’accord » entre l’Iran et les États-Unis

vendredi 10 juillet 2026

Le gouvernement de Sanaa, engagé contre Israël en soutien aux Palestiniens de Gaza, n’est intervenu que timidement aux côtés de l’Iran, dont il est pourtant un allié déclaré. Son ministre des affaires étrangères explique à « Mediapart » les choix de son mouvement.

Gwenaelle Lenoir, le 8 juillet 2026

En guerre depuis 2015 contre l’Arabie saoudite, sous sanctions internationales et sous blocus aérien, maritime et terrestre, accusés de terrorisme, les houthis contrôlent la partie nord-ouest du Yémen, la plus peuplée. Souvent qualifiés de relais de l’Iran, ils revendiquent leur alliance avec Téhéran et leur appartenance à « l’axe de la résistance », et semblent sortir confortés de la guerre israélo-états-unienne contre la République islamique.

Le soutien militaire des houthis à la bande de Gaza depuis le 7-Octobre, avec l’envoi de missiles et de drones contre Israël, et les attaques contre des navires commerciaux en mer Rouge, leur vaut également d’être comparés au Hezbollah libanais.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/080726/le-gouvernement-houthi-au-yemen-soutient-l-accord-entre-l-iran-et-les-etats-unis?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=9777123807459

Dans un rare entretien accordé à la presse occidentale, Mediapart a pu échanger avec le ministre des affaires étrangères houthi, Abdulwahid Abou Ras, qui assure l’intérim après la mort de son prédécesseur le 28 août 2025, dans des frappes israéliennes.

Au centre de l’image, Abdulwahid Abou Ras, dont la photo provient de l’agence de presse houthie. © Photomontage Armel Baudet avec AFP et documents

« Mediapart » : Quelle est votre position concernant l’accord entre l’Iran et les États-Unis ?

Abdulwahid Abou Ras : Depuis le début, notre position est claire et franche : nous nous sommes toujours opposés à l’agression menée par les États-Unis et leur partenaire dans la région, l’ennemi israélien, contre la République islamique d’Iran. Nous avons dès le départ appelé à des solutions pacifiques et à faire preuve de bon sens et de justice. À cet égard, nous soutenons l’accord dans tous les sens du terme.

Seulement, nous constatons que jusqu’à présent, l’autre partie n’a pas respecté les termes de l’accord. Des violations se poursuivent, incluant le ciblage du territoire de la République islamique d’Iran, ainsi que les allusions incessantes des Américains et de leur partenaire israélien à une reprise de l’offensive militaire.

Quand, le 28 février, les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran, vous vous êtes abstenus d’intervenir. Vous êtes pourtant un allié de Téhéran et vous l’aviez fait en soutien à Gaza. Pouvez-vous nous expliquer votre choix ?

Nous intervenons en fonction des besoins. En ce qui concerne l’Iran, la République islamique dispose d’un très bon arsenal militaire et de nombreux atouts qui lui permettent de se maintenir et même de remporter la victoire. À Gaza, en revanche, la situation est complètement différente. Gaza avait besoin de notre soutien. C’est pour cette raison que le Yémen s’est rangé aux côtés de Gaza, payant un lourd tribut et consentant de grands sacrifices à cet égard. Mais ces sacrifices ont été consentis à juste titre. Tout le monde aurait dû d’ailleurs adopter cette position pour mettre fin au génocide à Gaza.

Qu’avez-vous accompli avec cette intervention ? Et pourquoi est-elle moindre ces derniers temps ?

Tout d’abord, nous nous situons au niveau des résultats. Notre action a eu une ampleur importante, notamment sur l’économie israélienne. Ainsi, le port d’Oum al-Rashrash, également connu sous le nom d’Eilat, a dû fermer totalement en raison de l’intervention du Yémen [lire cet article – ndlr].

Le coût de l’approvisionnement de l’économie israélienne est beaucoup plus lourd aujourd’hui, car son itinéraire s’est considérablement allongé. Les navires doivent longer le continent africain jusqu’au cap de Bonne-Espérance, avant de rejoindre l’Atlantique et enfin la Méditerranée pour atteindre les ports de l’ennemi israélien.

Cette tentative de nous décrire comme des mandataires de l’Iran, c’est comme décrire l’Europe comme un mandataire des États-Unis.

Cela a bien sûr causé d’importants dommages. L’intervention du Yémen dans cette région apporte également un soutien moral considérable. Si nous avions les moyens et les capacités d’agir à plus grande échelle, nous n’hésiterions pas. Nous répondons à la demande des factions de la résistance palestinienne : si elles ont besoin de nous pour maintenir la pression sur l’ennemi israélien face à ses attaques incessantes, le Yémen est présent et ne ménagera aucun effort.

Vous êtes souvent qualifiés de « relais » de l’Iran. Que vous inspire ce terme ?

Le Yémen en général, et en particulier le gouvernement de Sanaa, entretient des relations solides et étroites avec la République islamique d’Iran, et nous sommes partenaires face au projet américain et israélien dans la région. Nos adversaires cherchent à diaboliser la République islamique d’Iran et, par là même, tous ceux qui entretiennent des relations avec elle. Mais ces slogans ont perdu de leur force ces derniers temps.

Le Yémen a prouvé son indépendance au cours de la dernière décennie. Le Yémen mène de son propre chef une grande bataille depuis 2015 ; il la mène seul, avec ses propres moyens. Cette tentative de nous décrire comme des mandataires de l’Iran, c’est comme décrire l’Europe comme un mandataire des États-Unis. Et, vous le savez, cette description est erronée.

Depuis 2014, vous avez été bombardés par l’Arabie saoudite, par les Émirats arabes unis, puis par Israël, à Sanaa, à Hodeïda, qui est un port très important. Comment vous approvisionnez-vous ? Y-a-t-il une crise humanitaire ?

Nous sommes comme n’importe quel pays indépendant en proie à un conflit. Nous faisons preuve de résilience, nous subvenons aux besoins fondamentaux de notre population avec nos propres moyens. Il est vrai que ce conflit entraîne d’énormes souffrances humaines en raison du siège et du blocus permanents, d’agressions incessantes, de l’occupation de nombreuses régions vitales du pays [le Yémen est divisé en trois et le gouvernement de Sanaa, dirigé par les houthis, ne contrôle que la partie nord et la côte ouest – ndlr].

Nos agresseurs, menés par les États-Uniens et les Saoudiens, tentent de s’arroger le contrôle politique de tout le pays. Mais le Yémen a su résister, voire parvenir à l’indépendance au sens plein du terme. Le prix à payer est cependant élevé.

Le régime saoudien […] opère sous l’égide des États-Uniens. [Il] crée la crise, il crée des problèmes, puis il en tire profit.

Nous tirons parti des expériences des pays qui ont mené des combats stratégiques pour la liberté et l’indépendance. Le peuple vietnamien est un modèle. Il a fait preuve d’une grande ténacité et a réussi, dans tous les sens du terme, à obtenir une indépendance totale. Et malgré d’énormes sacrifices, les États-Unis ont été vaincus dans cette bataille.

Il existe de nombreux exemples, comme celui du peuple palestinien qui, malgré les souffrances endurées, continue de faire preuve de résilience jusqu’à ce jour. Il a mis fin au projet de l’entité sioniste. Nous coopérons et nous coordonnons nos actions avec nos frères de l’axe du djihad et de la résistance, mais cela s’inscrit dans un cadre de coordination et de coopération, et non dans un cadre de dépendance.

Le gouvernement yéménite à Sanaa étudie de nombreuses options, met de nombreuses solutions sur la table pour mettre fin à ce fléau que sont l’agression, le blocus et l’occupation, et pour tirer parti des immenses richesses du pays. Le pays est riche en ressources, mais en raison de ces attaques criminelles et diaboliques, la population ne peut pas en bénéficier.

Nous devons faire valoir ces droits et en finir une bonne fois pour toutes avec le régime saoudien, qui opère sous l’égide des États-Uniens. Ce régime crée la crise, il crée des problèmes, puis il en tire profit, les amplifie et, pire encore, en engendre de nouveaux.

L’Arabie saoudite et les Émirats se sont affrontés sur le sol yéménite, alors qu’ils étaient unis pour vous combattre. Qu’est-ce que cela vous inspire, et quelles sont les conséquences pour le gouvernement de Sanaa ?

Pour être clair, tout d’abord, en ce qui concerne l’agression contre le Yémen : celle-ci a été lancée sous la pleine responsabilité de l’Arabie saoudite mais avec le soutien des États-Unis, les autres parties n’étant que de simples instruments. Ainsi, l’agression contre le Yémen a été annoncée par l’ambassadeur saoudien en anglais depuis Washington [voir cette confirmation – ndlr]. Lorsque le régime saoudien a constaté que ses intérêts entraient en conflit avec ceux des Émiratis concernant les gouvernorats occupés au Yémen, il a pris la décision d’écarter, voire d’éliminer les Émiratis de la scène.

Ainsi, en réalité, c’est le régime saoudien qui est dominant, qui occupe le territoire et qui porte l’entière responsabilité et doit rendre des comptes. De notre point de vue, notre objectif est de demander des comptes au régime saoudien et de l’obliger à payer, à réparer les dommages, à verser des indemnités et à assumer l’entière responsabilité historique, humanitaire et morale, ainsi que les conséquences financières de cette agression.

Définiriez-vous l’Arabie saoudite comme un relais des États-Unis ?

Oui, tout à fait. L’Arabie saoudite est actuellement le mandataire le plus en vue des États-Unis. C’est elle qui porte le projet américain dans la région.

Avez-vous des contacts, directs ou indirects, avec les États-Unis ?

Non, absolument aucun. Il se peut qu’à un moment donné, nous échangions quelques messages ici et là, mais pour l’instant, il n’y en a aucun.

Et avec l’Union européenne ?

Nous espérons sincèrement que l’Union européenne, voire certains pays européens, contribueront à trouver des solutions et à œuvrer dans ce sens, qu’ils déploieront des efforts en faveur de la paix et qu’ils joueront un rôle positif dans la région, que ce soit dans le cadre du dossier yéménite ou en tant que médiateurs auprès de la partie saoudienne.

Nous constatons toutefois que l’Europe adopte parfois la même position vis-à-vis du Yémen, s’alignant ainsi sur les objectifs états-uniens. Nous souhaitons que l’Europe mène une politique indépendante au niveau régional et, comme vous le savez, dans ses prises de position concernant le Yémen et la question yéménite. Elle trouvera en nous une grande, une très grande assurance qu’elle sera accueillie à bras ouverts et avec un cœur ouvert à cet égard, dans un esprit d’interaction positive.

Comment voyez-vous la recomposition politique régionale depuis la guerre états-uno-israélienne contre l’Iran ?

Si l’on part du 7-Octobre, puis des actes de violence sanglants qui ont suivi à Gaza, de l’agression contre le Liban, celle contre le Yémen, en passant par les attaques visant l’Irak, et enfin à l’agression récente contre l’Iran, nous constatons que l’instabilité de la région nuit en réalité au monde entier. Nous avons vu l’économie mondiale en souffrir dans tous les sens du terme : hausse des prix de l’énergie et impact négatif sur les chaînes d’approvisionnement.

Cela montre que la région a besoin de stabilité, mais d’une stabilité positive fondée sur l’indépendance des peuples de la région. L’échec des projets américains, grâce, en première ligne, à l’Iran, a établi une nouvelle équation dans la région, où l’alliance des États du Golfe avec les États-Unis leur porte préjudice et ne leur permet pas d’atteindre leurs objectifs de sécurité, ni de réaliser leurs ambitions stratégiques sur le plan économique.

Nous constatons qu’une nouvelle donne est en train de se dessiner dans la région, et elle doit s’appuyer sur les peuples.

Gwenaelle Lenoir

Boîte noire
L’entretien avec Abdulwahid Abou Ras a été réalisé le 29 juin 2026 par visioconférence, le ministre se trouvant à Sanaa.


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