La justice donne tort au Collège de France, qui avait annulé un colloque sur la Palestine

vendredi 17 juillet 2026

Dans un jugement rendu mercredi 15 juillet, le tribunal administratif de Paris a estimé que les raisons pour lesquelles les requérants l’avaient saisi « sont fondées ». Il considère que la décision de l’institution « est entachée d’une erreur d’appréciation ».

Par Joseph Confavreux, publié le 16 juillet

esLes juges affirment que « l’existence d’une polémique ne justifie pas une annulation », résume l’avocat Raphaël Kempf. La justice a annulé, mercredi 15 juillet, la décision de l’administrateur du Collège de France qui avait déprogrammé la tenue d’un colloque intitulé « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines » en novembre 2025. Le tribunal administratif de Paris contraint également l’institution à verser 4 000 euros aux requérants.

Dans son jugement, le tribunal administratif a estimé que les raisons pour lesquelles les requérants qui l’avaient saisi « sont fondé[e]s à soutenir que la décision de l’administrateur du Collège de France d’annuler le colloque prévu les 13 et 14 novembre 2025 est entachée d’une erreur d’appréciation ».

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Une décision importante, parce qu’elle place les institutions devant leurs responsabilités, tranche une controverse qui a divisé le monde académique et politique, revient sur une décision inverse prise en urgence dans le cadre d’une procédure en référé et pose un jalon dans la criminalisation généralisée de la parole sur la Palestine.

L’historien Henry Laurens, à gauche, lors de l’ouverture de la conférence « Palestine et Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines », organisée au Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris après avoir été annulée au Collège de France, où elle devait initialement se tenir le le 13 novembre 2025. © Photo Thomas Samson / AFP

À l’automne dernier, le Collège de France, sur demande du ministre de l’éducation nationale, avait annulé la tenue d’un colloque sur la Palestine organisé par le professeur Henry Laurens, invoquant une polémique alimentée par les médias Bolloré. « Sur le fond, le jugement reconnaît que l’annulation était notamment fondée sur la “polémique” qui a entouré sa tenue », explique Raphaël Kempf, avocat de l’organisateur et de l’organisatrice du colloque, Salam Kawakibi et Leila Seurat, ainsi que de quinze autres universitaires venant de différents pays pour participer au colloque.

« Il s’agissait en réalité d’attaques purement unilatérales – à l’opposée d’une polémique, qui suppose un échange de points de vue – de la part de personnes qui n’avaient pas pris la peine de lire les travaux des chercheurs invités, poursuit-il. Ce rappel simple et évident est essentiel car il permet à l’avenir d’éviter toute annulation de manifestation intellectuelle en raison des débats qu’elle peut susciter. »

Criminalisation de la parole sur la Palestine
Dans sa décision, le juge administratif démonte point par point les arguments mis en avant par le Collège de France, qui avait soutenu que la tenue de ce colloque pouvait provoquer des troubles à l’ordre public : risque de « polémique » n’excédant pas les missions d’un établissement d’enseignement ; graffitis constatés visant les professeurs au Collège de France Patrick Boucheron et Henry Laurens, dont le tribunal estime qu’ils « ne caractérisent pas un risque d’atteinte à l’ordre public d’un degré tel qu’il justifie l’annulation d’un colloque universitaire », ou encore article du Point qui avait mis le feu aux poudres en exagérant le « haut risque » que comporterait la tenue du colloque.

Pour « comprendre la portée de la décision du 15 juillet 2026 », ajoute Samy Djemaoun, avocat du Mouvement pour la justice (seule association palestinienne partie civile au recours) et Pluriversité, il est nécessaire de prendre en compte un point technique.

Au moment de l’annulation du colloque, les requérants protestant contre cette décision avaient d’abord saisi le juge en urgence, par la voie du référé-liberté, qui leur avait donné tort. Or cette procédure, commente Samy Djemaoun, « oblige le juge à statuer en quarante-huit heures. Mais elle a un prix : pour gagner, il ne suffit pas de démontrer que la décision est illégale. Il faut prouver une “atteinte grave et manifestement illégale” à une liberté fondamentale : une illégalité tellement flagrante qu’elle saute aux yeux, sans instruction approfondie ».

La censure du colloque était une prime à l’ignorance, car elle a été demandée et obtenue par des gens qui n’avaient pas lu les travaux des chercheurs invités.

Raphaël Kempf, avocat des co-organisateurs du colloque
« Beaucoup en ont conclu, un peu vite, que la justice avait “validé” l’annulation, poursuit-il. C’est un contresens. Le rejet d’un référé-liberté ne signifie pas que la décision est légale : il signifie seulement que, dans l’urgence et en l’état, l’illégalité n’était pas assez évidente pour justifier une intervention en quarante-huit heures. Le juge du fond, lui, dispose du temps, du dossier complet, et d’un contrôle bien plus exigeant. »

C’est ce jugement de fond qui est aujourd’hui prononcé et qui donne tort au Collège de France. Pour Aïnoha Pascual, qui représentait la Ligue des droits de l’homme (LDH) et l’Association pour la liberté académique (Alia) dans cette affaire aux côtés de l’avocat Lionel Crusoé, « c’est une décision importante parce qu’elle a été prise en prenant le temps d’examiner sereinement les faits et non dans l’emballement de la procédure en référé, donc sans céder à cette polémique qui a été créée de toutes pièces ».

Une telle décision serait-elle en mesure de modifier la criminalisation à outrance de la parole sur la Palestine qui traverse la France depuis le 7-Octobre ? C’est « une victoire pour la liberté de réunion mais aussi [pour] les libertés académiques et contre la censure. Ce colloque avait fait l’objet d’attaques infâmes et mensongères de plusieurs associations, médias et responsables politiques qui ignoraient tout des travaux de recherche des chercheurs invités », répond Raphaël Kempf.

La position française inchangée
Pour lui, ce jugement est « un désaveu pour ceux qui, au nom de leur ignorance, voulaient censurer la connaissance sur la Palestine. La censure du colloque était une prime à l’ignorance, car elle a été demandée et obtenue par des gens qui n’avaient pas lu les travaux des chercheurs invités, ne cherchaient pas à en débattre sereinement et préféraient l’anathème à la réflexion ».

Aïnoha Pascual préfère éviter tout « optimisme » en la matière. « Les critères mobilisés sont ceux du risque de troubles à l’ordre public et dépendent donc fortement de chaque situation, explique-t-elle. Mais cette décision vient confirmer qu’il n’existait pas de difficultés avec le contenu même du colloque, un contenu validé des mois avant par le Collège de France, pour lequel il avait déjà dépensé des milliers d’euros pour les dispositifs de traduction. »

Qu’on ne s’y trompe pas, ce sont les juges qui tiennent, pas l’État. Pendant que le génocide se poursuit et que la colonisation s’intensifie en Cisjordanie dans l’impunité la plus totale, la France ne trouve rien à redire. Samy Djemaoun, avocat

Néanmoins, pour Samy Djemaoun, « ce jugement est important parce qu’il pose une limite là où il n’y en avait plus. Le tribunal inscrit lui-même, mot pour mot, ce qu’on voulait rendre indicible : un colloque sur les responsabilités imputées à l’Europe dans la situation contemporaine à Gaza et en Cisjordanie, avec des panels comme “Le sionisme comme projet européen d’expansion coloniale” ou “Silencier les voix palestiniennes” ».

Et, poursuit l’avocat, le tribunal juge « que ces sujets relèvent pleinement des missions de l’université. À l’heure où l’on poursuit au disciplinaire des étudiants parce qu’ils soutiennent le peuple palestinien et où l’on annule des conférences dès qu’on parle de la Palestine, ce jugement resserre l’étau autour de la criminalisation de cette parole ».

Néanmoins, Samy Djemaoun est loin de prendre ce jugement du tribunal administratif de Paris comme un revirement plus large de la position française. « Qu’on ne s’y trompe pas, ce sont les juges qui tiennent, pas l’État, explique-t-il. Pendant que le génocide se poursuit et que la colonisation s’intensifie en Cisjordanie dans l’impunité la plus totale, la France ne trouve rien à redire : elle coproduit des munitions avec Israël, déroule le tapis rouge à son industrie d’armement, et cherche même à expulser des Gazaouis vers le territoire qu’elle contribue à armer, jusqu’à ce que ses propres juridictions l’en empêchent. »

Pour lui, « faire taire la parole sur la Palestine ici, détourner le regard sur ce qui s’y commet là-bas : c’est le même renoncement ».

Joseph Confavreux


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