Les États du Golfe tentent de dessiner une nouvelle architecture de sécurité régionale

jeudi 13 août 2026

Les pays du Moyen-Orient cherchent à diversifier leurs partenariats et leurs alliances. Ils ont en effet dressé le constat que le 7-Octobre, les guerres menées par Israël puis celle des États-Unis contre l’Iran ont sonné le glas de l’ordre ancien, lorsque le parapluie militaire états-unien leur garantissait stabilité et sécurité.

Gwenaelle Lenoir, le 8 août 2026

Un sommet tripartite réunissant, à La Mecque, l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie. Une entente sur la navigation dans le détroit d’Ormuz négociée entre l’Iran et le sultanat d’Oman. Mais aussi un navire indien coulé en mer Rouge, ou encore le conflit rallumé entre les houthis (alliés de l’Iran, en contrôle à Sanaa) et l’Arabie saoudite – deux pétroliers saoudiens ont été visés par des missiles balistiques, l’un en mer Rouge, l’autre dans le golfe d’Aden.

Une circulation maritime dans le détroit d’Ormuz en baisse par rapport à la semaine précédente. Un président états-unien qui, pour la énième fois, annonce la fin « très prochaine » de la guerre entre son pays et l’Iran et que plus personne ne croit.

Cette première semaine d’août 2026 offre à elle seule le tableau des tourments du Proche et Moyen-Orient et des tentatives des États de la région d’en sortir. Malgré des intérêts hétérogènes, ces États tentent d’esquisser l’architecture d’un nouveau système de sécurité régionale propre à rétablir une stabilité indispensable à leurs économies, hautement dépendantes des exportations d’hydrocarbures.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan (à gauche), le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (au centre) et le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, à La Mecque, le 7 août 2026. © Photo Turkish presidency press office / AFP

Ces puissances régionales sont directement abîmées par les retombées de l’attaque lancée contre l’Iran par Washington et Tel-Aviv il y a quelques mois. Et voient contrecarrés leurs projets de développement, fondés sur l’attraction d’investissements massifs.

Depuis le 28 février 2026, le chaos sécuritaire a en effet remplacé une stabilité construite grâce au parapluie états-unien et à des accords de défense, pour certains très anciens, entre les États de la péninsule Arabique et les États-Unis, et maintenue, pensent les investisseurs, par des régimes autocratiques allergiques à toute contestation.

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Les représailles de l’Iran contre les alliés états-uniens au Moyen-Orient, prévisibles, ont d’abord touché les pays de la péninsule Arabique. Loin de se calmer après la signature du protocole d’accord du 17 juin censé ouvrir la voie au règlement du conflit, les attaques se sont élargies après l’échec des négociations qui ont suivi.

La Jordanie, qui héberge des installations militaires états-uniennes, a été visée à plusieurs reprises en juillet. L’Égypte a évité de justesse une catastrophe majeure quand un drone de provenance non établie officiellement a frappé deux navires gaziers dans le port de Damiette, sur la mer Rouge, le 29 juillet.

Remplacer le parapluie états-unien
Les États-Unis sont donc passés de garants de sécurité à source d’instabilité. D’autant qu’ils ne consultent guère leurs alliés arabes avant de frapper. L’administration états-unienne, et Donald Trump en premier lieu, est considérée par les dirigeants au Moyen-Orient comme peu fiable et alignée à outrance sur les intérêts israéliens. Ainsi, Téhéran sait parfaitement enfoncer des coins dans le partenariat historique entre les États du Golfe et les États-Unis.

« Le calcul iranien est bien de dessiner l’alliance avec les États-Unis comme étant porteuse de menaces et que l’installation de bases militaires américaines couplées d’accords importants n’apparaisse plus du tout comme une police d’assurance. Les dirigeants iraniens ont réussi à montrer qu’avec un drone à quelques milliers d’euros, il est possible de déstabiliser des accords de défense qui en coûtent des milliards », décrypte Hasni Abidi, spécialiste du Moyen-Orient et directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (Cernam) de Genève.

« Seulement, il n’existe pas de solution de rechange immédiate à cette alliance pour les pays du Golfe. Ils ont besoin de temps pour construire un nouveau système de sécurité », ajoute-t-il. Les pays du Golfe ont été poussés à réfléchir à un nouveau design de la sécurité régionale.
Hasni Abidi, directeur du Cernam

La guerre de février a conforté les pays arabes dans l’idée que l’Iran est aussi un facteur de déstabilisation. Mais ils sont désormais persuadés que ce n’est pas le seul. La présidence de Trump l’est pareillement. Et Israël, qui ne cesse de guerroyer depuis le 7-Octobre, aussi.

« À part les Émirats arabes unis, qui sont allés très loin dans leur normalisation avec Israël, et Bahreïn, pour des questions confessionnelles, les États du Golfe considèrent Israël comme un agent de déstabilisation, reprend Hasni Abidi. Ce sont les suites du 7-Octobre, avec la volonté affichée de Benyamin Nétanyahou de remodeler le Moyen-Orient, comme il l’a dit, les attaques israéliennes en Syrie, au Liban, la continuation de la machine de guerre israélienne dans la bande de Gaza, malgré l’accord de cessez-le-feu de Charm El-Cheikh en octobre 2025. Les pays du Golfe ont été poussés à réfléchir à un nouveau design de la sécurité régionale. »

La recomposition de l’ordre régional se fait à petits pas et de façon émiettée. Plutôt qu’un nouvel axe de sécurité, il se monte des alliances multiples et diverses. D’abord parce qu’il n’y a pas de ligne politique unique, même au sein des alliés des États-Unis et du Conseil de coopération du Golfe.

Ainsi, les Émirats arabes unis regardent vers Washington, Tel-Aviv et New Delhi. Un choix établi depuis longtemps, affirmé par leur entrée dans les accords d’Abraham officialisant et approfondissant la normalisation avec l’État hébreu, et renforcé par leur rupture avec l’Arabie saoudite, autrefois alliée.

En effet, se passer des États-Unis relève de la gageure. Surtout, souligne encore Hasni Abidi, « l’issue du conflit contre l’Iran, qui a mis à nu le système international et régional, n’est pas connue. Nous assistons encore à ce bras de fer entre l’Iran et les États-Unis, notamment au sujet du détroit d’Ormuz ».

Riyad, puissance militaire et économique de la région, joue plus que jamais les pivots dans ce début de recomposition moyen-orientale. Elle renforce son alliance avec le Pakistan, seul État musulman en possession de l’arme nucléaire et avec lequel elle a des liens politiques, économiques et militaires anciens et solides.

Le statut de médiateur d’Islamabad, adoubé par Donald Trump, dans le conflit entre les États-Unis et l’Iran lui offre un rôle majeur dans la reconfiguration en cours. La Turquie, elle aussi, a retrouvé dans la région une importance qu’elle avait quelque peu perdue. Médiatrice avec le Qatar entre le Hamas et Israël, actrice de premier plan dans la nouvelle Syrie, membre de l’Organisation du traité Atlantique Nord (Otan), elle est indispensable dans le cadre d’une diversification des alliances.

Les prémices d’une recomposition
Ces trois pays se sont retrouvés vendredi 7 août à La Mecque, la ville la plus sainte de l’islam, pour signer un nouvel accord de défense trilatéral, qui s’ajoute à celui liant Islamabad et Riyad depuis septembre 2025. Le niveau des délégations dit l’importance de ce sommet : Recep Tayyip Erdoğan, le président turc, et Shahbaz Sharif, le premier ministre pakistanais, ont fait le déplacement pour signer ce pacte de défense mutuelle aux côtés de Mohammed ben Salmane, héritier du trône saoudien et dirigeant de facto du royaume.

Le communiqué publié à l’issue du sommet précise : « Cet accord vise à renforcer la dissuasion collective contre tout acte d’agression et stipule que toute attaque armée contre l’un des trois États sera considérée comme une attaque contre l’ensemble de ces États. »

Une coalition entre la Turquie, l’Égypte, l’Arabie saoudite et le Pakistan, qui se dessine depuis plusieurs mois et a été officialisée par une réunion au niveau des ministres des affaires étrangères à Islamabad le 26 avril 2026, avait ouvert la voie. Le pacte d’aujourd’hui transforme une initiative diplomatique en accord militaire et sécuritaire. Il n’est pas clair pour l’instant si l’accord de Jeddah est voué, dans un futur proche, à être élargi à l’Égypte ou à d’autres pays, ou s’il est construit pour rester un pacte trilatéral.

La route alternative au détroit d’Ormuz pour les pétroliers saoudiens, celle des ports sur la mer Rouge et du canal de Suez, est à son tour menacée.

Riyad se veut en pointe, également, pour assurer la sécurité du commerce et des voies maritimes. Il faut dire que l’Arabie saoudite est maintenant en première ligne à double titre : à la fermeture du détroit d’Ormuz, sur son flanc oriental, s’est ajoutée, le 21 juillet, l’entrée en lice des houthis du Yémen, qui ont décrété un blocus maritime du royaume. La route alternative pour les pétroliers saoudiens, celle des ports sur la mer Rouge et du canal de Suez, est à son tour menacée.

Un des navires touchés mercredi 5 août l’a d’ailleurs été au large de Yanbu, terminal saoudien d’un pipeline transportant les hydrocarbures depuis les champs pétrolifères de l’est jusqu’à la mer Rouge en traversant tout le royaume.

Riyad a réagi une semaine après la mise en place du blocus par les houthis en créant une nouvelle coalition internationale. Celle-ci vise à sécuriser les routes maritimes commerciales dans le golfe d’Aden – le détroit de Bab Al-Mandeb, entre la péninsule Arabique et la corne de l’Afrique, et la mer Rouge, jusqu’au canal de Suez.

Cette coalition a son siège à Riyad et a pour commandant des forces militaires un contre-amiral saoudien. Celui-ci s’est félicité, jeudi 6 août, auprès de l’agence de presse officielle saoudienne, de la présence de quarante-trois États à la conférence de lancement de l’initiative. Pour l’instant, quatorze d’entre eux, parmi lesquels le Pakistan, la Turquie, l’Égypte et la Jordanie, y adhèrent formellement.

Cette recomposition n’en est qu’à ses prémices et il n’est pas dit que les États-Unis y perdent leur rôle prépondérant. « Ils ont plutôt consolidé leur position dans la région, poursuit Hasni Abidi. C’est là le grand paradoxe de cette guerre. L’Iran, qui cherchait à faire paraître les alliances militaires avec Washington comme des menaces pour les pays du Golfe, les a en fait convaincus que l’Iran est un État conquérant, aux ambitions expansionnistes dangereuses pour eux. Ils cherchent donc à diversifier les partenariats et non pas à se passer des Américains. »

De son côté, Washington cherche à donner des gages à des alliés moyen-orientaux malmenés par la guerre qu’il a déclenchée sans même les consulter. Mardi 4 août, il a signé avec Amman un accord bilatéral sur une aide d’un montant de 306,7 millions d’euros sur quatre ans, qui viennent s’ajouter au 1,25 milliard d’euros d’un partenariat stratégique de sept ans qui court jusqu’en 2029.

Quelques jour auparavant, le 22 juillet, les États-Unis et l’Arabie saoudite avaient lancé un partenariat pour faciliter l’acquisition, par le royaume, d’un programme nucléaire civil – une vieille revendication saoudienne. Le geste a cependant été amoindri par le recul, quelques jours plus tard, de Donald Trump, ajoutant des exigences plus que contraignantes après la réaction très négative de son allié Nétanyahou.

L’épisode n’a pu que convaincre Riyad et les autres pays du Moyen-Orient de la nécessité de nouvelles alliances.

Gwenaelle Lenoir


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