Mahmoud Darwich par lui-même

Le 17 février 1976, alors que Beyrouth est plongée dans la guerre civile, le journaliste français Bernard Violet rencontre Mahmoud Darwich (1941-2008), qui vit au Liban depuis trois ans après avoir quitté les territoires palestiniens occupés. Au cours d’un long entretien, conduit avec l’aide du sociologue Michel Seurat (1947-1986), le poète revient sur les événements fondateurs de sa vie : l’exil de 1948, son enfance de réfugié, son engagement politique ont forgé les bases d’une poésie à la fois esthétique et combattante. Prévu à l’origine pour France Culture avant d’être finalement refusé, ce témoignage est resté inédit pendant un demi-siècle.
par Mahmoud Darwich
Etel Adnan. – « Lueur d’été », 2018-2020. © ADAGP, Paris, 2026 - Galerie Lelong, Paris, New York
A l’âge de 7 ans, Mahmoud Darwich n’était pas Mahmoud Darwich. Je me souviens très bien de cet enfant. Il était calme et menait une vie facile. Il est entré à l’école à 5 ans. Je crois qu’il fut un élève brillant. Je crois qu’il était également un peu aventurier. Il vivait dans un petit village appelé Al-Birwa, situé près d’Akka (1).
Un jour, en rentrant de l’école, il ne trouva pas sa mère à la maison. On lui dit qu’elle était partie à Akka en compagnie de sa grand-mère. Il décida sur-le-champ d’aller les rejoindre, sans savoir que c’était une ville. Il prit donc la route principale et marcha pendant plusieurs heures. Il n’a jamais eu peur, un peu soif seulement. Il était obstiné et désirait ardemment rejoindre sa mère. Il eut le sentiment de vivre une grande aventure. Il découvrit ce qu’était une ville, avec ses rues, ses maisons, ses gens. Bien évidemment, il n’y trouva pas sa mère et, après avoir pleuré, il décida de rebrousser chemin. Arrivé au village, il trouva tous les gens angoissés par sa disparition. On avait regardé dans tous les puits pour savoir s’il n’y était pas tombé. Lorsqu’un enfant disparaît dans un village, les habitants commencent toujours par inspecter les puits. Je me souviens très bien de cette anecdote.
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Si l’enfant n’était pas tombé dans un puits ce jour-là, autre chose y tomba quelques jours plus tard. C’était une nuit de printemps (2), des coups de fusil réveillèrent mon père. On emmena l’enfant que j’étais avec quelques ustensiles de cuisine, et toute la famille partit sous un clair de lune à travers les champs d’oliviers, pour se retrouver, après quelques heures de marche, au Liban. À ce moment-là, l’enfant sut pour la première fois qu’il était un « réfugié ». Il sut également ce même jour que la lune avec laquelle il habitait était tombée dans un puits.
Je me souviens très bien de lui au Liban, dans des camps de réfugiés palestiniens. C’est là qu’a commencé sa véritable prise de conscience du monde. Il ne savait pas ce que signifiaient les mots « exil », « Israël », « retour ». Aucun enfant n’a besoin de ces mots, mais lui en avait besoin parce qu’il cohabitait avec eux. L’enfant est subitement passé de l’enfance au monde des adultes. Sa prise de conscience du drame palestinien s’est faite, elle, en vivant le drame lui-même. Elle est venue par les mots, et c’est ainsi qu’il est entré dans le monde du verbe.
Lorsque nous avons dû émigrer, nous avions l’impression que le problème n’était que provisoire, que les Arabes l’emporteraient sur les agresseurs et que tout serait fini en quelques semaines. Un an plus tard, les gens se sont rendu compte que c’était notre destin. Il fallait retourner en Palestine sans penser à ce qui se passerait après le retour. Nous sommes donc revenus en cachette au village.
Ce retour était pour nous comme la réalisation d’un rêve, mais le rêve était détruit. Le village lui-même était détruit. J’étais réfugié au Liban et je me suis retrouvé réfugié dans mon pays. Nous avons dû consacrer beaucoup d’efforts pour obtenir notre identité légale, car d’après la loi israélienne nous étions des « présents absents » (3) !
Au début, lorsque j’allais à l’école, je devais me cacher dans l’une des salles de peur que le surveillant ne me voie, car je n’avais aucune autorisation. N’ayant pas de carte d’identité, je n’étais pas un citoyen. C’est ainsi qu’a commencé la lutte.
Je me rappelle qu’à 10 ans j’étais passionné par la littérature et la poésie. Tout ce qui nous arrivait à mes parents et à moi, je l’écrivais. À 13 ou 14 ans, j’ai récité un poème lors d’une grande fête organisée pour célébrer la création de l’État d’Israël. Les autorités ont demandé à toutes les écoles de fêter l’anniversaire avec des discours. Le directeur de l’école dit un mot, le professeur en dit un autre, et l’un des élèves, un troisième. Puisque j’étais un élève brillant, surtout en dissertation, et que le professeur reconnaissait chez moi de bonnes dispositions pour la poésie, on m’a choisi pour réciter un poème. J’étais très content et j’ai écrit un poème contre cette histoire de la création de l’État.
J’y parlais de notre drame en tant que réfugiés, de la dispersion du peuple palestinien, du pillage de la terre et de la persécution par les gouverneurs militaires. J’étais sentimental et sans intelligence politique. Cela fit un bruit terrible dans le village, et c’est à ce moment-là que le gouverneur militaire m’a convoqué chez lui. Il m’a frappé et menacé de prison si je continuais à écrire des poèmes. La poésie n’était pas pour moi quelque chose de sérieux, mais plutôt une sorte d’effusion sentimentale et de divertissement. Le gouverneur militaire a, ce jour-là, défini ma voie : écrire de la poésie. J’ai effectivement compris que celle-ci était une arme. Je devais choisir : soit ne pas combattre, c’est-à-dire ne pas écrire, soit lutter et donc écrire de la poésie. J’ai opté pour la lutte, et cela a forgé mon rapport à l’autorité.
Plus tard, lorsque je suis allé à l’école secondaire, j’ai constaté que les Israéliens nous enseignaient la manière parfaite de devenir sionistes. J’ai étudié tout ce qui concerne le peuple juif, mais pas grand-chose de l’islam et de l’histoire du peuple arabe. J’ai par exemple étudié la plupart des œuvres du poète juif Haïm Nahman Bialik (4). J’apprenais sa poésie par cœur. Je ne connaissais en revanche qu’un seul poème d’Al-Moutanabbi (5). Il fallait que j’apprenne la Bible par cœur pour réussir les examens, tandis que je n’ai jamais étudié le Coran. Tous les ouvrages littéraires qui abordaient la question nationale étaient interdits. Des professeurs arabes enseignaient à des élèves quelques poèmes anciens qui exaltaient la gloire de notre culture. Lorsqu’ils étaient pris « en faute », on leur interdisait d’enseigner et on les chassait.
Le jeune Arabe ne choisit pas de faire de la politique, c’est plutôt la politique qui vient à lui. Partout : à l’école, dans vos déplacements, lors de vos voyages, à l’intérieur même du pays, vous êtes confronté à des problèmes politiques. Quand vous êtes jeune bien sûr, vous ne ressentez pas la nécessité, l’importance de l’organisation. Vous considérez que vous refusez l’état de fait et qu’exprimer votre refus en paroles ou en poésie suffit largement. Mais, lorsque j’ai commencé à lire des livres, à me cultiver sur le plan politique, j’ai compris la nécessité de s’affilier à un parti révolutionnaire qui combat cette politique et qui rassemble les aspirations nationales du peuple arabe palestinien. C’est ainsi que je suis entré au Parti communiste israélien (PCI), immédiatement après la fin de mes études secondaires (6). Je suis devenu rédacteur à Al-Jadid, un journal affilié à ce parti, puis rédacteur en chef de sa revue littéraire. Entre le parti et moi, l’accord fut total.
L’action du PCI part du principe, cristallisé par la suite, que la politique israélienne sioniste mène à la catastrophe et qu’il n’y a pas de solution sioniste au problème israélo-arabe. Que la seule solution réside dans la reconnaissance des droits nationaux légitimes du peuple palestinien. Par ailleurs, il donne son appui constant aux luttes sociales des masses contre l’exploitation et le capitalisme israélien. Mes relations avec l’organisation ont perduré jusqu’en 1970, date à laquelle j’ai décidé d’abandonner cette réalité, de manière radicale. J’ai rejoint les rangs de la résistance palestinienne (7). Ainsi, ma relation avec le parti a toujours été un choix intellectuel et idéologique, en harmonie parfaite. Je n’ai pas démissionné du PCI, mais je n’en suis plus membre, simplement parce que je ne suis plus présent en terre occupée.
En 1973, j’étais au Liban. J’étais l’un des rares types à croire dès le premier jour que les Arabes vaincraient ou remporteraient quelque victoire (8). J’ai rapidement décidé d’opter pour un rôle « littéraire » dans la guerre. J’ai écrit des poèmes pendant les combats. Si n’importe quel obus demeure bien entendu plus fort qu’un poème le temps de son explosion, par la suite la situation peut changer. Je consignais chaque jour les effets que la guerre avait sur moi. Les émissions arabes comme les journaux reprenaient ce que j’écrivais quotidiennement. Cela était alors considéré comme une arme psychologique puissante dans le combat.
La poésie est une arme. C’est indiscutable. Mais si cette arme est rouillée, si cette poésie n’est pas bonne, elle ne pourra jamais accomplir son rôle. Je crois que la mauvaise poésie, quelles que soient les intentions de son auteur vis-à-vis de l’impérialisme, lui rend en fin de compte plus service qu’elle ne le gêne. Pour qu’une poésie soit révolutionnaire, et qu’elle puisse accomplir son rôle, il faut avant tout qu’elle soit belle. La mauvaise poésie s’accorde avec l’impérialisme et avec la laideur de l’influence qu’il exerce dans nos âmes, dans l’âme humaine. La poésie de combat n’existe qu’à partir du moment où elle épouse les problèmes du peuple, l’essence des choses, les phénomènes historiques. Il faut qu’il y ait un absolu faisant de la poésie un objet esthétique permanent qui émeuve les gens et les pousse à embrasser une cause, une lutte, un combat contre un ennemi ou un obstacle. La question de la poésie de combat est devenue une évidence chez nous, chez les révolutionnaires, mais elle nécessite un examen au niveau artistique : il faut que l’arme soit affûtée et bonne, élégante, belle et émouvante.
Je travaille donc sur deux plans : j’approfondis mes relations avec la cause palestinienne et mes relations avec le langage poétique. Je marche sur deux voies parallèles. Parfois, la beauté de mon poème — son degré artistique — est à ce point abstraite qu’il passe à côté de sa fonction.
Le poète a toujours un rôle d’agitateur, mais ce rôle précisément se termine très vite. Le problème se pose avec force dans le tiers-monde. Dans le monde arabe, 80 % des gens sont analphabètes (9). Ils ne peuvent pas lire un journal. Comment pourrais-je aller jusqu’à eux ? Puis-je n’écrire qu’en dialectal ? Chaque fois que le niveau de poésie s’élève, le nombre des lecteurs diminue. La position du poète est très délicate. Comment faire pour concilier son progrès artistique personnel et le niveau culturel de ses lecteurs ? Cette question ne peut être résolue que par l’expérience individuelle. Personnellement, je ne peux prétendre avoir totalement résolu ce dilemme. J’ai écrit une poésie très en avance par son contenu et par sa portée révolutionnaire, mais son langage est difficile. Je n’écris pas pour les hommes du présent, pour un présent ignorant, mais pour le futur. Mes relations avec les masses sont des relations du futur. Je considère que l’évolution de la littérature ne se joue pas uniquement au niveau de la seule littérature, mais aussi au niveau du travail révolutionnaire. C’est pourquoi la lutte ne peut renoncer à l’élévation générale du niveau culturel.
Il y a quelques années, j’étais un mythe dans les pays arabes, pour la presse, pour le monde littéraire et pour les peuples. Les citoyens arabes, lorsqu’ils lisaient ma poésie, me jugeaient comme un héros mettant sa vie en danger, alors qu’il n’y a absolument rien d’héroïque dans ma vie.
Mon père, lui, est un héros. Il est passé d’un niveau de vie raisonnable à une grande misère en quelques jours. Il a eu six enfants. Il possédait une terre, mais il a toujours refusé de la vendre. Elle est aujourd’hui confisquée. Les autorités israéliennes l’ont achetée de force, ont déposé l’argent dans une banque à la disposition de mon père qui s’est toujours refusé à y toucher, même aux moments critiques où il en aurait eu le plus besoin. Il préférait mourir que de prendre un seul centime de cet argent. C’est là, je crois, une position patriotique très belle.
Je rends personnellement hommage à l’héroïsme, mais je n’ai rien fait pour mériter cette qualité. Bien entendu, j’aurais très bien pu m’y complaire, devenir une sorte de héros sans héroïsme. Mais, étant très fier, je suis heureux aujourd’hui d’avoir été le premier à refuser et à dénoncer ce mythe.
J’ai écrit un article célèbre dans le monde arabe, intitulé « Épargnez-nous cet amour cruel » (10). J’y expliquais que je n’étais qu’un poète débutant, un poète qui essaie continuellement d’améliorer son style et qui tente de mieux comprendre les problèmes humains, dont le plus grand reste pour lui la cause palestinienne. J’ajoutais dans cet article que je n’avais jamais cessé d’être l’élève des grands pionniers de la poésie arabe et que l’apparition de ce mythe n’était pas due à un mérite quelconque, mais à des sympathies politiques avec les citoyens arabes qui vivaient sous l’occupation israélienne.
Lorsque s’éleva la voix d’un poète — ma voix en l’occurrence — défiant cette occupation et cette suprématie de l’autorité d’Israël à l’intérieur même de la patrie occupée, il y eut des effets magiques sur l’âme des foules arabes. Les critiques ont passé outre la nécessité d’examiner ma poésie en tant que poésie, se contentant de me considérer comme un héros sans héroïsme.
Je refuse cette étiquette. Je refuse le « mythe Mahmoud Darwich » et je refuse l’exagération dans cette appréciation que je ne mérite pas.
Je préférerais que la Palestine soit libre et ne jamais avoir écrit un seul poème.
(Traduit de l’arabe par Michel Seurat)
Mahmoud Darwich
Notes
(1) Ville portuaire de Galilée occidentale, à une vingtaine de kilomètres de Haïfa. (Les notes sont de la rédaction.)
(2) La première guerre israélo-arabe débute le 15 mai 1948, au lendemain de la proclamation de l’État d’Israël. Rapidement, les forces israéliennes occupent la Galilée occidentale, notamment le village d’Al-Birwa, où vit la famille Darwich.
(3) Les « présents absents » désignent des Palestiniens demeurés sur leurs terres après la guerre de 1948, mais absents de leur domicile ou de leur village au moment du recensement de novembre 1948. Bien que présents sur le territoire, ils subirent la confiscation de leurs propriétés en vertu de la loi sur les propriétaires absents adoptée en mars 1950.
(4) Né en Ukraine, Bialik (1873-1934) est considéré comme le poète national d’Israël. Sur son œuvre et son itinéraire, cf. Arianne Bendavid, Haïm Nahman Bialik. La prière égarée. Biographie, Aden, Bruxelles, 2008.
(5) Al-Moutanabbi (915-965), ou « Celui qui se dit prophète », est considéré comme le plus grand poète arabe de par sa maîtrise de la langue, sa vie aventureuse et ses descriptions, souvent incisives ou satiriques, des sociétés et des pouvoirs proche-orientaux au Xe siècle.
(6) Darwich adhère au PCI en 1961, à 20 ans. Il vit alors à Haïfa.
(7) Darwich quitte Israël pour étudier à Moscou en 1970, puis s’installe au Caire en 1971. En 1973, il rejoint l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Il vit à Beyrouth de 1972 à 1982.
(8) La guerre israélo-arabe de 1973 débute le 6 octobre. Darwich, installé à Beyrouth au cœur des institutions de l’OLP, devient l’une des principales voix littéraires du mouvement national palestinien.
(9) En 2020, selon plusieurs sources (États, Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture [Unesco], Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences [Alecso]…), le pourcentage d’illettrés y oscille entre 30 % et 40 %.
(10) Ce texte avait été publié dans la revue Al-Jadid, n° 6, Haïfa, 1969 (sous le titre original « Unqidhuna min hadha al-hubb al-qasi »).

