Oman s’émancipe prudemment des États-Unis

dimanche 26 juillet 2026

Fin juin 2026, la visite officielle du sultan Haitham en France a mis en lumière la singularité de la politique étrangère d’Oman dans un Golfe arabo-persique chahuté par la guerre. À rebours d’une tradition de neutralité et de discrétion, une nouvelle ligne à Mascate s’est d’abord attirée les foudres du président des États-Unis Donald Trump, mais semble porter ses fruits.

Sylvain Mercadier > 13 juillet 2026

Paris, le 29 juin 2026. Le sultan d’Oman, Haïtham Ben Tarek (centre), au côté du président français Emmanuel Macron (à gauche), lors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise.
Royal Oman Family / Facebook

Ses multiples prises de parole avaient décontenancé les cercles diplomatiques habitués à une diplomatie omanaise feutrée. En pleine guerre entre l’Iran et les États-Unis, le ministre omanais des affaires étrangères, Badr Al-Busaidi, s’est notamment fendu mi-mars 2026 d’une tribune dans l’influent hebdomadaire britannique The Economist pour dénoncer une guerre illégale orchestrée par Washington et Tel-Aviv1. Il avait un peu plus tôt critiqué dans un entretien télévisé l’option militaire israélo-états-unienne en affirmant que celle-ci avait brisé dans leur élan des négociations à Genève qui étaient sur le point d’aboutir. « Ce discours détonnait tellement de la partition que joue normalement Oman que nous avons cru à une initiative personnelle de la part du ministre, avant de réaliser que Mascate haussait vraiment le ton sur cette affaire », relève un diplomate en poste à Mascate.

« La prise de parole du ministre était d’autant plus frappante qu’elle était inhabituellement directe selon les standards omanais. Mascate n’a pas seulement appelé à la réserve, mais a émis un jugement vis-à-vis du danger de l’escalade israélienne et de l’échec de la solution militaire », analyse Andreas Krieg, enseignant à la School of Security Studies du King’s College de Londres.

Cette critique des États-Unis a pu être perçue comme une manière de se protéger du courroux de Téhéran qui a durement frappé les monarchies du Golfe qui hébergent des bases états-uniennes — ce qui n’est pas le cas d’Oman. Les quelques frappes iraniennes sur le sultanat ont fait l’objet d’une communication ambivalente de la part des gardiens de la Révolution qui ont blâmé l’armée iranienne pour des erreurs de ciblage.

Les Omanais ont choisi de ne pas trop en faire et de ne pas mettre les Iraniens dans l’embarras, y compris quand le port industriel stratégique de Duqm, éloigné de 1 000 kilomètres du détroit d’Ormuz a été touché par un drone. Par ailleurs, les condoléances omanaises officielles adressées au peuple iranien à la suite de la mort dans un bombardement israélo-états-unien du Guide suprême Ali Khamenei puis les félicitations envoyées au nouveau Guide, son fils Mojtaba, ont donné lieu à une insultante embardée de Donald Trump. Sur les réseaux sociaux, le président états-unien a accusé le sultan Haitham de « lécher le cul des terroristes ».

Par-delà cette quête d’un équilibre, liée notamment à la position géographique du sultanat qui partage avec l’Iran l’accès au détroit d’Ormuz par sa péninsule du Musandam, Oman est ainsi sorti de son rôle habituel de médiateur neutre et discret. « Le temps de la diplomatie behind closed doors ("à huis clos") n’est plus de mise désormais », selon les mots du diplomate en poste à Mascate. Mais la rupture avec la tradition omanaise de gestion des relations extérieures, toutefois, n’est pas entièrement consommée.

Le sultanat n’a d’ailleurs pas cherché à briser le semblant de consensus avec ses partenaires du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) pris entre deux feux, ceci malgré les tensions évidentes avec les Émirats arabes unis. Il a continué à plaider, officiellement au moins, pour une architecture régionale de sécurité. Mais il a, par petites touches, testé les limites de sa politique singulière, maintenant les liens avec les Iraniens. Andreas Krieg prévient :

"Pour Mascate, un ordre international dans lequel les pays du Golfe s’appuient sur une domination militaire israélo-états-unienne et une pression permanente sur l’Iran n’est pas un ordre stable. Pour Abou Dhabi et Riyad, Oman a fait cavalier seul sur les enjeux sécuritaires en refusant d’affronter l’Iran publiquement et en gardant des canaux de communication ouverts avec Téhéran. Cette tension ne va pas se dissiper rapidement."

Si les dirigeants saoudiens ont pu comprendre tout l’intérêt de la position médiatrice d’Oman, ils ont certes pu craindre un temps un double jeu des diplomates omanais, ou leur fragilité.

Pour lire la suite : https://orientxxi.info/Oman-s-emancipe-prudemment-des-Etats-Unis

Un isolement temporaire

Ballotté par les invectives de Donald Trump, en opposition avec nombre de ses alliés du Golfe, Oman s’est retrouvé un temps tenu à l’écart des négociations qui ont succédé au cessez-le-feu début avril 2026. Les tensions avec ses voisins, mais surtout avec les États-Unis, ont culminé durant la guerre lorsque Donald Trump s’en prit violemment au sultanat en menaçant directement de le « pulvériser » s’il continuait à négocier de manière bilatérale avec Téhéran concernant la gestion du détroit d’Ormuz et l’imposition de tarifs pour son passage. Du jamais vu pour ce pays stable et allié traditionnel des pays occidentaux dans la région depuis les années 1970 — un État où la famille de Trump elle-même a investi ces dernières années.

Selon Abdallah Baabood, chercheur en relations internationales à l’Université Waseda de Tokyo, la frustration de la Maison Blanche vient de son besoin irrépressible de contrôle :

"Les canaux diplomatiques entre Téhéran et Mascate sont robustes, mais ils produisent aussi de l’anxiété pour Washington qui ne supporte pas qu’un petit État du Golfe puisse impacter les négociations sur des dossiers aussi cruciaux que le détroit d’Ormuz, le nucléaire et la désescalade militaire en dehors de son contrôle."

Si l’approche de Trump est transactionnelle et coercitive, celle d’Oman est graduelle, légaliste et historiquement basée sur la discrétion. Ces antagonismes expliquent en partie la tension actuelle. Selon Andreas Krieg, Oman doit trouver un nouvel équilibre entre sa réserve habituelle et son rôle de médiateur international à l’aune de l’intensification des tensions régionales :

"Dans une période calme, la discrétion omanaise est précieuse. Mais dans un environnement saturé d’informations, elle peut rendre Oman vulnérable. Le pays va devoir s’adapter sans se décrédibiliser. Il n’a pas besoin de s’égosiller pour s’exprimer, mais bien d’être clair avec Washington, l’Europe et le CCG concernant les limites de son engagement avec l’Iran."

L’Iran en position de force

La position stratégique incontournable de co-gérant du détroit d’Ormuz a rapidement permis à Oman de retrouver une place de choix dans le bal des diplomates œuvrant pour la sortie de crise. Mascate affirme garder les négociations ouvertes avec Téhéran dans le but de garantir la liberté de navigation, éviter la guerre et faire respecter le droit international et non pas en vue d’aider l’Iran à refonder les règles de la circulation dans le détroit d’Ormuz.

Ce pragmatisme explique qu’Oman ait reçu la visite d’une délégation iranienne emmenée par le président du parlement Mohammed Bagher Ghalibaf à Oman, le 23 juin 2026. Pour Andreas Krieg :

"Cette visite s’inscrit dans une tentative iranienne de préserver la place d’Oman dans l’architecture diplomatique découlant du mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran. […] La visite de Ghalibaf montre que l’Iran voit trois utilités à l’inclusion d’Oman : garder le dossier du détroit d’Ormuz actif, tester le niveau d’acceptabilité de ses demandes auprès des pays du Golfe et en Occident et signaler que l’Iran n’entend pas rejeter tout processus de négociations."

Mais l’Iran, probablement galvanisé par le sentiment d’avoir fait plier les puissants États-Unis dans la région, n’a de cesse de tester les limites de son autorité sur ses voisins du Golfe. Récemment, la publication d’une carte par la toute jeune Autorité de gestion de la voie navigable du golfe Persique fondée par l’Iran a jeté un froid dans les négociations2. Elle montre que l’étendue de la zone que la République islamique entend contrôler s’étend jusqu’aux côtes omanaises et émiraties en flagrante violation de la souveraineté maritime de ces deux pays.

Cette carte illustre la position de force de l’Iran et renforce les craintes de Riyad et Abou Dhabi, convaincues que Téhéran entend transformer l’ordre maritime régional. C’est d’autant plus sensible que l’Iran cherche à sous-entendre que Mascate est impliqué dans cette déclaration. Andreas Krieg analyse :

"Oman ne peut pas accepter un système maritime qui viole le droit international ou compromet la liberté de navigation. Oman se considère comme le gardien du détroit, mais cela signifie garantir la liberté de passage et non la mise en place d’un péage ou fournir à l’Iran un vernis de légalité pour mettre la pression sur les autres. La carte iranienne a donc mis Mascate dans l’embarras : Oman doit poursuivre les négociations avec l’Iran tout en étant claire qu’elle ne va pas donner du crédit à un projet iranien démesuré."

Le droit international comme pilier
En s’impliquant largement dans les négociations régionales, notamment au travers des instances onusiennes comme l’Organisation maritime internationale (OMI), Oman a rappelé qu’il ne souhaitait pas voir la force prendre le pas sur le droit. Le modèle de gestion de la navigation dans le détroit d’Ormuz prôné par Mascate se rapproche d’ailleurs de celui du détroit de Malacca, symbole de coopération réussie entre Singapour, la Malaisie et l’Indonésie facilitant le commerce international. Mais alors que les acteurs régionaux ont démarré des discussions au Qatar pour tenter de trouver un accord durable sur la navigation maritime dans le détroit d’Ormuz, des divergences perdurent. Pour amadouer ses alliés, Mascate semble souhaiter que les fonds levés soient volontaires, une forme de contribution qui permettrait de couvrir notamment les dommages environnementaux causés par les navires. Téhéran entend pour sa part imposer une taxe de passage.

En insistant sur la place fondamentale du droit international, Oman se désolidarise de la volonté de puissance états-unienne et israélienne d’une part, et de celle de l’Iran d’autre part. Par ce positionnement, Oman a retrouvé de nombreux partenaires à l’échelle internationale dont la France qui a fait l’objet d’une première visite officielle du sultan Haitham les 28 et 29 juin 2026 — 37 ans après celle de son prédécesseur Qabous en 1989. « La France offre à Oman un partenaire utile : elle est active sur les questions de sécurité régionale et moins polarisante que Washington. C’est aussi un moyen pour Mascate de signaler que sa politique n’est pas isolationniste, mais plutôt indépendante, diversifiée et engagée, » soutient Abdallah Baabood.

La force ayant montré ses limites, la diplomatie reprend peu à peu ses droits. Les accords de défense des pays du Golfe avec les États-Unis n’ont, en effet, jamais réussi à les protéger de la réplique iranienne, la conciliation avec l’encombrant voisin perse paraît inéluctable. Dans ce schéma, au même titre que le Qatar, Oman semble avoir fixé un cap différent de ses alliés du Golfe. De son côté, l’Arabie saoudite tente de combler son retard. Une source diplomatique a ainsi annoncé l’organisation prochaine d’un sommet de réconciliation avec l’Iran, une perspective qui n’a toutefois pas encore été confirmée.

Dans ce contexte, les Émirats arabes unis sont les grands perdants de cet imbroglio. Fortement bombardés et coupés du commerce international pendant la guerre, ils rechignent à infléchir leur politique de collaboration étroite avec les États-Unis, mais surtout avec Israël avec qui le renseignement et la coopération sécuritaire se sont accentués malgré les contradictions de ces choix. L’heure est certes à l’apaisement avec l’Iran, marquée par la reprise des vols commerciaux entre Dubaï et Abou Dhabi et Téhéran, mais les stratégies des six monarchies convergent difficilement.

La source diplomatique à Mascate rapporte :
"L’alliance avec Israël et les États-Unis est une impasse déstabilisante dans la région et Oman s’oppose à valider son emprise. Le bilan de cette guerre est que les bases américaines dans la région servent plus à protéger Israël qu’à défendre les monarchies arabes. À plusieurs reprises, les systèmes de défense aériens ne se sont pas enclenchés lorsque des installations arabes étaient visées dans la région alors qu’elles neutralisaient presque systématiquement les missiles dirigés vers Israël. Pis, il semblerait bien que le plan à 300 milliards de dollars (262 milliards d’euros) prévu par le mémorandum pour la reconstruction des infrastructures iraniennes sera principalement financé par les caisses des pays du Golfe. […] Les Émiriens devraient se poser de sérieuses questions quant à leur positionnement géostratégique. Il n’y aura pas un retour au “business as usual” d’avant-guerre. Leur modèle de défense a montré ses limites."

Autant de facteurs qui poussent Riyad à revoir ses priorités et qui confortent Mascate dans ses choix de politique extérieure. En n’hésitant plus à contredire les États-Unis et à s’attirer les foudres de Donald Trump, Oman a dorénavant un temps d’avance pour contribuer à la reconfiguration sécuritaire du Golfe arabo-persique.

Sylvain Mercadier
Journaliste, membre du comité de rédaction du média indépendant The Amargi.


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