Palestine : le « droit à la vie » contre la guerre reproductive

vendredi 24 juillet 2026

Pour Layal Ftouni, spécialiste des questions de genre, la transmission clandestine de sperme depuis les prisons israéliennes est l’une des revendications les plus saisissantes du droit à la vie, qu’elle distingue d’un « appel nataliste à la procréation ».

Rachida El Azzouzi, le 22 juillet 2026

© Illustration Émilie Seto pour Mediapart

Professeure assistante en études de genre et théorie critique à l’université d’Utrecht (Pays-Bas), membre fondatrice du réseau Dutch Scholars for Palestine, qui appelle au boycott des universités israéliennes, la chercheuse libano-britannique Layal Ftouni s’intéresse à la politique de la vie dans des contextes de proximité avec la mort – guerre, colonisation, incarcération –, notamment en Palestine.

Elle analyse la transmission clandestine de sperme par des prisonniers palestiniens pour contourner l’interdiction des visites conjugales comme un acte d’affirmation de vie face à ce qu’elle appelle le « reprocide », c’est-à-dire les mécanismes mis en place par Israël pour entraver la capacité des Palestinien·nes à se reproduire et à perpétuer leur présence. Cette notion est empruntée aux mots du prisonnier palestinien Walid Daqqa, mort en détention en 2024, dont la fille Milad a été conçue ainsi.

« Mediapart » : Comment analysez-vous ce phénomène de procréation par-delà les barreaux des prisons israéliennes ?

Layal Ftouni : J’ai commencé à approfondir ce sujet, guidée par une question académique et politique plus large : comment la vie se reproduit-elle, biologiquement et socialement, dans un contexte de proximité avec la mort et de destruction des infrastructures causée par la violence coloniale ? En effectuant des recherches sur le sujet, je suis tombée sur une lettre du prisonnier palestinien Walid Daqqa adressée à son enfant à naître, Milad.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/220726/palestine-le-droit-la-vie-contre-la-guerre-reproductive?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=9777123807459

Écrite au nom de Milad, cette lettre dit : « Ils engendrent la mort et je suis l’œuvre de la vie. » J’ai été intriguée par cette proclamation d’un « droit à la vie » à travers le travail de reproduction, depuis les barreaux, que j’ai perçue comme distincte d’un appel nataliste à la procréation. Il s’agit d’une affirmation ontologique et politique de la vie face à l’emprise de la violence coloniale sur la vie palestinienne.

Par ailleurs, la reproduction ne doit pas être comprise ici comme une simple question de choix personnel. Réduire une pratique complexe à une perspective libérale et individualiste simpliste, c’est ignorer qu’il s’agit d’un acte collectif qui mobilise la volonté de différents acteurs sociaux, notamment les proches, les médecins, les avocats, ainsi que les technologies et les cérémonies juridiques et religieuses.

Les femmes participent pleinement à cette pratique, mais dans quelle mesure leur participation est-elle structurée, voire contrainte, par les normes sociales et par un discours nationaliste qui présente la maternité comme un acte de résistance ? La chercheuse et féministe palestinienne Nadera Shalhoub-Kevorkian affirme que la résistance nationale peut à la fois émanciper et contraindre les femmes.

Je souhaiterais répondre en inversant, ou peut-être en complexifiant quelque peu, cette question. La question sous-jacente est de savoir si la femme a choisi ou a été contrainte d’agir ainsi. Aborder la question de la reproduction en ces termes adopte une perspective libérale qui réduit le processus à un choix individuel. La liberté devient alors la liberté de choisir.

Mais que signifie poser cette question du choix dans un contexte où les souverainetés individuelles et collectives sont bafouées quotidiennement par la violence du colonialisme de peuplement ?

Pour les Palestiniens, en particulier à Gaza, donner la vie et assurer la reproduction sociale – par le travail de soin, les tâches ménagères, l’éducation des enfants, l’enseignement, l’alimentation, les soins médicaux – ne relève pas simplement d’un choix individuel.

Cela fait partie d’une conscience sociale et politique façonnée par des circonstances où l’accès aux ressources nécessaires à la régénération de la vie est systématiquement restreint. J’entrevois la contrebande de sperme à travers ce système. Ces pratiques doivent être considérées comme des modes de vie face à l’adversité, et non réduites à une simple question de consentement individuel.

La violence coloniale peut inciter les femmes à vouloir plus d’enfants par crainte de les perdre, ou au contraire à en vouloir moins pour éviter la douleur de la perte.

Cela dit, je partage votre avis : les mouvements de libération nationale n’ont pas toujours fait des femmes et de la libération féministe une priorité, que ce soit en Palestine ou ailleurs, et ont même parfois glorifié la reproduction biologique comme un devoir national. Mais en déduire que les femmes ont été normativement contraintes de se reproduire, c’est négliger la complexité des facteurs sociaux, psychiques et politiques qui entrent en jeu dans la décision de procréer ou non.

La chercheuse états-unienne Frances Hasso aborde ce sujet dans un ouvrage où elle montre comment, à Gaza par exemple, la violence coloniale israélienne peut inciter les femmes à vouloir plus d’enfants par crainte de les perdre par la mort ou l’emprisonnement, ou au contraire à en vouloir moins pour éviter la douleur de la perte.

Il convient également de noter une déclaration souvent attribuée à Yasser Arafat, selon laquelle « l’utérus des femmes palestiniennes est une arme contre le sionisme ». Cette déclaration circule principalement dans les sources sionistes pour renforcer l’idée d’une menace démographique palestinienne. À ce jour, aucun chercheur n’a pu vérifier ces affirmations.

Depuis le 7-Octobre, un terme s’impose de plus en plus dans la recherche académique pour désigner certains des crimes commis par Israël à l’égard du peuple palestinien : le « reprocide », soit un « génocide reproductif ». L’utilisez-vous ?

Tous les génocides, d’une certaine manière, sont des génocides reproductifs. Bien que le génocide soit défini par les conventions de Genève de 1949 comme un acte délibéré visant à tuer des membres d’un groupe et à imposer des mesures affectant la natalité, je trouve cette définition restrictive. Les génocides ne se limitent pas aux meurtres et aux restrictions des naissances.

Dans le cas du génocide perpétré aujourd’hui par Israël à Gaza, cette violence brutale vise à infliger une mort reproductive, c’est-à-dire à détruire la capacité d’une population à se reproduire, tant aujourd’hui que demain.

Le génocide reproductif opère à trois niveaux : biologique (la capacité de concevoir, entravée par l’incarcération, la mort et la désintégration familiale) ; social (les institutions nécessaires à la reproduction des individus en tant que sujets sociaux et politiques) ; et environnemental (la terre rendue infertile par les produits chimiques et le phosphore, perdant ainsi sa capacité à soutenir la vie).

La violence reproductive exercée par Israël sur les Palestiniens est indissociable de l’incitation, par l’État, à la procréation des juifs israéliens.

La bande de Gaza est emblématique à cet égard. Elle est un laboratoire à ciel ouvert, victime d’attaques systématiques contre ses infrastructures de santé, ses cliniques de fertilité, ses écoles, ses exploitations agricoles et ses habitations. Ce ne sont pas seulement les corps qui sont visés, mais les conditions mêmes qui permettent à la vie de se reproduire, tant sur le plan biologique que social.

Depuis 2007 et l’instauration du blocus, Gaza subit des attaques régulières qui plongent sa population dans une lente agonie. La situation s’est aggravée après le 7 octobre 2023. Un véritable système économique lucratif s’est développé autour de cette situation : les profits proviennent des industries de l’armement, du bâtiment et des prothèses.

Refus des visites conjugales aux détenus palestiniens dits sécuritaires, destruction des maternités et des infrastructures de santé reproductive à Gaza, contrôle des déplacements aux checkpoints, y compris pour les femmes enceintes en urgence obstétricale... Comment les obstacles à la procréation palestinienne s’inscrivent-ils dans une guerre reproductive ?

La violence reproductive exercée par Israël sur les Palestiniens est indissociable de l’incitation, par l’État, à la procréation des juifs israéliens, souvent présentée de manière alarmiste comme un devoir de contrer la menace démographique palestinienne, voire une potentielle « intifada démographique ».

Depuis plus d’un siècle, diverses politiques incitatives sont mises en œuvre. Par exemple, au début des années 1950, David Ben Gourion [un des fondateurs d’Israël – ndlr] offrait des incitations financières aux familles de plus de dix enfants.

Il est intéressant de noter également l’échange de lettres de cette époque entre Ben Gourion et le gynécologue Joseph Meir au sujet de cette politique, où Meir affirme que « produire la nation ne signifie pas avoir plus d’enfants, mais avoir plus d’enfants ashkénazes ». La reproduction sélective était déjà au cœur du projet ethno-nationaliste.

Des subventions, des incitations financières et un accès facilité aux techniques de procréation médicalement assistée sont toujours en vigueur aujourd’hui. Chaque mère reçoit une allocation de naissance à l’accouchement, en plus des allocations familiales mensuelles.

Israël détient aujourd’hui le record mondial du nombre de fécondations in vitro (FIV) par habitante et est reconnu pour développer les technologies et les traitements médicaux les plus avancés en matière de procréation assistée.

Survivre [à Gaza] est une forme de résistance discrète, certes, mais bien réelle.

Autrement dit, la reproduction en Israël est à la fois hiérarchisée et sélective. Outre le fait d’être conditionnées idéologiquement à jouer le rôle de reproductrices de la nation, les femmes israéliennes donnent également leurs ovules, sont mères porteuses et fournissent d’autres éléments biologiques pour la recherche et les traitements médicaux.

Cette guerre reproductive est également alimentée par la diffusion d’une idéologie de la peur : « Les Palestiniens sont des terroristes », « ils représentent une menace existentielle pour notre sécurité », etc. Même les bébés et les enfants palestiniens sont présentés comme des terroristes potentiels.

Les exemples de politiciens qualifiant publiquement des enfants de terroristes et incitant à leur meurtre sont trop nombreux pour être cités ici. Tous ces facteurs contribuent à racialiser les Palestiniens et justifient la violence reproductive brutale d’Israël.

Comment le 7-Octobre et ce qui a suivi ont-ils modifié votre analyse ?

Quand on parle de la Nakba, on sait qu’il ne s’agit pas d’un événement, mais d’une structure. Or, ce qui s’est déroulé comme un lent génocide au cours des décennies qui ont suivi 1948 est devenu aujourd’hui un génocide accéléré. La question est la suivante : à quoi ressemble la reproduction biologique et sociale quand Gaza est devenue un champ de ruines ?

Et pourtant, on voit encore des mères s’occuper d’enfants qui ne sont pas les leurs, des écoles reconstruites sous des tentes, des femmes qui allaitent des nourrissons qui ne sont pas les leurs. Ces actes témoignent d’une obstination à survivre, d’un refus de disparaître. Survivre dans ces conditions est une forme de résistance discrète, certes, mais bien réelle.

Vous appelez au boycott des universités israéliennes. Comment justifiez-vous cette position sur le plan académique ?

Face à l’urgence de la situation, poursuivre des recherches universitaires, si importantes soient-elles, semblait vain. Un groupe d’universitaires néerlandais, dont je fais partie, a fondé Dutch Scholars for Palestine afin d’organiser des événements éducatifs, mais aussi d’exercer une pression concrète : inciter les universités à suspendre leurs collaborations de recherche, à se désinvestir et à rompre leurs contrats d’approvisionnement avec les entreprises figurant sur les listes de boycott.

Le silence auquel nous avons été confrontés, l’indifférence des milieux libéraux, le recours à la violence policière contre les étudiants et le personnel manifestant, et d’autres pratiques d’intimidation, ont révélé les limites des démocraties libérales et de la liberté académique.

Nous pouvons hisser le drapeau ukrainien dans nos universités – et c’est légitime –, mais la Palestine demeure une exception. Cette exception s’explique par des alliances géopolitiques évidentes auxquelles nos universités sont alignées, mais aussi par l’instrumentalisation par Israël du sort des juifs en Europe et du souvenir de l’Holocauste pour s’immuniser contre toute critique.

Que répondez-vous à celles et ceux qui vous accusent de confondre recherche et militantisme ?

Cette accusation surgit systématiquement dès qu’on aborde la question palestinienne – jamais, par exemple, lorsqu’un historien néerlandais blanc écrit sur le prétendu « siècle d’or néerlandais », c’est-à-dire la période marquée par de brutales conquêtes commerciales, l’esclavage et le colonialisme.

La prétendue neutralité du chercheur européen est un mythe. Toute recherche est intrinsèquement située. La question n’est pas de savoir si l’on est partial ou impartial ; il s’agit d’une fausse dichotomie dont le but est de discréditer ceux qui racontent l’histoire du point de vue des opprimés. La question est : de quel côté de l’histoire vous situez-vous ?

Écrire, documenter et analyser du point de vue de ceux qui souffrent du colonialisme de peuplement, du capitalisme et du patriarcat est aussi une forme de rigueur intellectuelle. Ce n’est pas du militantisme déguisé ; c’est un refus de laisser l’histoire être écrite uniquement par ceux qui l’ont façonnée par la force et la domination brutale. En bref, c’est une quête de vérité contre ceux qui détiennent le pouvoir sur le récit.

Rachida El Azzouzi


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