Quand les empires font naufrage dans des voies d’eau

lundi 27 juillet 2026

Série, Épisode 2 : EP. 2 Suez, au miroir d’Ormuz

Les États-Unis sont-ils en train de vivre leur « moment Suez », selon les termes de l’historien Harold James ? C’est-à-dire un moment où une puissance majeure, qui se pense comme le gendarme du monde, fait l’expérience de son incapacité à vaincre une puissance inférieure ?

Joseph Confavreux, 26 juillet 2026

Lorsqu’il est reçu à l’Académie française, le 23 avril 1885, l’ingénieur et diplomate Ferdinand de Lesseps, artisan du percement de l’isthme de Suez, est déjà entré dans sa quatre-vingtième année. L’historien Ernest Renan, chargé du discours de réception du nouvel impétrant, respecte la tradition et le couvre d’éloges. Mais, à la fin de son discours, le ton change et Ernest Renan ne cache pas son inquiétude.

Le canal de Suez dans les années 1910. © Photo Bain News Service / Bibliothèque du congrès américain

« L’isthme coupé devient un détroit, c’est-à-dire un champ de bataille. Un seul Bosphore avait suffi jusqu’ici aux embarras du monde ; vous en avez créé un second, bien plus important que l’autre, car il ne met pas seulement en communication deux parties de mer intérieure ; il sert de couloir de communication à toutes les grandes mers du globe. En cas de guerre maritime, il serait le suprême intérêt, le point pour l’occupation duquel tout le monde lutterait de vitesse. Vous aurez ainsi marqué la place des grandes batailles de l’avenir. »

Ernest Renan anticipe ainsi la façon dont le canal de Suez deviendra un enjeu primordial des deux premiers conflits mondiaux. « Dès 1914, juste après que du pétrole a été découvert en Iran, la Grande-Bretagne met tout en place pour sécuriser la zone allant de Suez à Ormuz pour garantir ses approvisionnements, explique Caroline Piquet, maîtresse de conférences en histoire à Sorbonne Université et autrice d’une Histoire du canal de Suez (Perrin 2009). Aujourd’hui, les puissances ont changé, mais les problématiques sont restées et les enjeux sont similaires. »

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Renan prophétise aussi la crise de Suez de 1956, lors de laquelle le canal deviendra l’épicentre d’une guerre que les puissances impériales d’alors, la France et la Grande-Bretagne, alliées d’Israël, finiront par perdre. Crise qui fit sentir comme rarement à quel point le contrôle des voies d’eau, détroits ou canaux, et la puissance géopolitique sont corrélés. De la même façon que la situation à Ormuz le manifeste aujourd’hui

Les États-Unis sont-ils en train de vivre leur « moment Suez », selon les termes d’une tribune récente de l’historien Harold James ? C’est-à-dire un moment où une puissance majeure, qui se pense comme le gendarme du monde, fait l’expérience de son incapacité à vaincre une puissance inférieure, et où la manifestation de cette impuissance sonne le glas d’une vision et d’une gestion de la planète ?

Les ressorts de la crise de Suez
L’idée que la crise de Suez marque un tournant dans l’histoire de la géopolitique mondiale est devenue un lieu commun, au point que le chercheur Raphaël Liogier va jusqu’à parler de « syndrome de Suez » pour évoquer ce qu’a produit sur l’Europe la crise de 1956, en ayant acté la fin de sa domination sur le monde. Et ainsi renforcé son sentiment de frustration, prolongé d’une façon de se vivre comme une citadelle assiégée, qui pourrait ressembler aux États-Unis de Donald Trump…

Cette crise de Suez trouve son origine dans la décision prise par Gamal Abdel Nasser de nationaliser le canal de Suez, annoncée le 26 juillet 1956. « Cette nationalisation se préparait depuis des années, explique Caroline Piquet. Les Égyptiens avaient formé des pilotes susceptibles de faire passer les navires sur le canal. Mais elle a néanmoins pris de court toutes les puissances qui pensaient que l’Égypte attendrait 1968. » C’est-à-dire la date prévue pour la rétrocession du canal au pays, en raison du bail emphytéotique de quatre-vingt-dix-neuf ans censé le régir depuis l’ouverture de l’isthme en 1869.

« L’Égypte préparait la fin de la concession, enchaîne Caroline Piquet, mais voyait bien que la France cherchait en réalité à faire passer le canal sous une forme de gestion internationale et que celui-ci – et les revenus qu’il générait – allait lui échapper. »

Pour Robert Solé, auteur de nombreux ouvrages sur l’Égypte et notamment de Suez. Histoire d’un canal à la croisée des mondes (Perrin, 2024), ni la France ni la Grande-Bretagne « ne s’attendaient à un tel coup d’éclat. Nasser, en nationalisant le canal, a joué un véritable coup de poker ».

Il y avait en France une unanimité sur le fait qu’il fallait renverser [Nasser] et qu’il suffisait d’une chiquenaude pour cela. Gilles Gauthier, écrivain et ancien diplomate

Audace qui, à des yeux occidentaux, ne pouvait rester impunie, au risque d’un effet domino dévastateur pour les intérêts européens dans la région. Lorsque le premier ministre iranien Mossadegh avait voulu nationaliser le pétrole iranien en 1951, il avait été déchu sous pression occidentale deux ans plus tard…

L’effet de surprise passé, la diplomatie secrète et la propagande politique se mettent donc en branle. Gilles Gauthier, diplomate, traducteur et écrivain, ancien consul de France à Alexandrie et cocommissaire de la grande exposition intitulée « L’épopée du canal de Suez » organisée en 2018 au Mucem, à Marseille, explique : « Je suis né en 1944 et j’ai l’âge de me souvenir de ce moment où l’on comparait Nasser à Hitler. Il y avait en France une unanimité sur le fait qu’il fallait le renverser et qu’il suffisait d’une chiquenaude pour cela. L’idée derrière était que montrer ainsi les muscles permettrait que l’Algérie, qui avait commencé à se soulever, demeure française. »

Dans son ouvrage intitulé Les Secrets de l’expédition de Suez (CNRS Éditions, 2019), l’historien Denis Lefèvre analyse comment la comparaison récurrente entre Nasser et Hitler facilitait le fait d’embarquer Israël aux côtés de la Grande-Bretagne et de la France, et permettait de dire aux opinions publiques française et britannique que laisser faire Nasser équivaudrait à se comporter en « munichois ». Une référence aux accords de 1938 qui entérinèrent l’annexion de la région tchécoslovaque des Sudètes par l’Allemagne nazie.

Gamal Abdel Nasser salue la foule descendue l’acclamer dans les rues de Port-Saïd (Égypte), le 22 juin 1956. © Photo INTERCONTINENTALE / AFP

Aventure militaire et faillite diplomatique
Une alliance secrète put donc être scellée par le protocole de Sèvres, où se sont tenus les entretiens entre représentants français, britanniques et israéliens. Il était convenu qu’Israël attaquerait le 29 octobre 1956, et que la France et le Royaume-Uni suivraient avec l’opération Mousquetaire, destinée à reprendre le contrôle du canal de Suez et à provoquer la chute de Nasser.

L’armée israélienne parvient à occuper rapidement la péninsule du Sinaï, et prend pied pour la première fois de son histoire sur la bande de Gaza, qui appartenait alors à l’Égypte, commettant notamment dans la ville Khan Younès un massacre d’ampleur qui a marqué les mémoires.

Paris et Londres lancent alors également leurs avions à l’assaut, travaillant main dans la main comme rarement dans leur histoire, au point que Guy Mollet, alors président du Conseil, alla jusqu’à proposer à son homologue britannique Anthony Eden que la France adhère au Commonwealth, comme l’ont révélé des archives récemment exhumées.

La crise de Suez de 1956 a été une sacrée claque. Elle incarne l’échec et l’impuissance de la IVe République. Robert Solé, écrivain et journaliste

Cependant, les deux vieilles puissances impériales qui dominaient la région depuis des décennies ont mal anticipé la réaction des deux nouveaux géants planétaires. Le premier secrétaire du Parti communiste de l’URSS, Nikita Khrouchtchev (1894-1971), reste ferme sur son soutien à Nasser, allant jusqu’à menacer de faire usage de la bombe nucléaire. Et il se sent encore plus autorisé à envoyer ses chars en Hongrie, le 4 novembre 1956, pour y écraser le soulèvement démocratique naissant.

De leur côté, les États-Unis, alors dirigés par Dwight Eisenhower, dont Paris et Londres escomptaient le soutien tacite, expriment en réalité leur colère vis-à-vis d’une action militaire qui détourne l’attention de ce qui est, pour eux, le principal défi géopolitique, à savoir l’URSS et ses ambitions en Europe de l’Est.

Lâchées par Washington, la France et la Grande-Bretagne doivent s’incliner et accepter, dès le 6 novembre, un cessez-le-feu élaboré sous l’égide de l’ONU. « La crise de Suez de 1956 a été une sacrée claque, commente Robert Solé. Elle incarne l’échec et l’impuissance de la IVe République. Le seul effet positif a été l’accélération de la mise en place d’une union européenne. »

Écrasé militairement, brisé économiquement par la perte des revenus des puits de pétrole du Sinaï occupé par Israël, Nasser peut néanmoins triompher sur la scène mondiale. Et radicaliser son agenda politique interne, accélérant les nationalisations et la réforme agraire, en commençant par s’en prendre aux grands propriétaires d’origine étrangère.

« L’Égypte a changé de visage après 1956, commente Gilles Gauthier, qui vient de publier La Dame d’Alexandrie (Riveneuve), un ouvrage qui raconte la transformation du pays à travers le destin d’une habitante de la ville méditerranéenne. La plupart des étrangers, et quasiment tous les juifs, ont été forcés au départ, même si les écoles en langues étrangères ont été préservées. »

De Suez en 1956 à Ormuz en 2026
Peut-on, au regard de cette histoire, dresser certaines analogies entre la crise de Suez de 1956 et celle d’Ormuz en 2026 ?

Pour Robert Solé, le parallèle ne peut être qu’imparfait : « Ormuz, c’est un détroit naturel qui n’appartient à personne. Le canal de Suez a été creusé et appartient à l’Égypte. Mais cela illustre les enjeux conflictuels et militaires qui se cristallisent autour de ces artères navales. Et on peut aussi se questionner sur le bouleversement géostratégique que produira la crise actuelle autour d’Ormuz quand on mesure à quel point celle de Suez a modifié les rapports de force dans toute la région. »

Pour Caroline Piquet, il existe néanmoins « des ressemblances » : « Quand on voit aujourd’hui l’Iran demander des droits de passage pour les bateaux empruntant le détroit d’Ormuz, c’est la même logique que lorsque l’Égypte veut contrôler le canal de Suez. Même si, dans ce dernier cas, cela peut davantage se justifier par une logique d’entretien des voies navigables et des infrastructures qui n’existe pas pour Ormuz. »

Selon l’historienne, ce que la comparaison des deux moments de guerre cristallisés sur une voie navigable traduit à soixante-dix ans de distance, c’est que « le droit de la guerre l’emporte immédiatement sur le droit international. En 1914 et 1939, les Britanniques se sont immédiatement emparés du canal de Suez. Dès qu’une guerre se déclenche, les puissances belligérantes cherchent à s’approprier les voies de passage ».

Une fois la nationalisation du canal acquise après l’échec de l’opération franco-britannique, ajoute l’historienne, « l’Égypte s’est aussi servie de cette voie d’eau comme d’une arme politique, laissant passer ou refusant certains bateaux militaires appartenant à tel ou tel pays ».

On ne peut pas jouer avec des pays comme l’Égypte ou l’Iran en les considérant comme de simples pions dont on pourrait décider facilement du destin. Gilles Gauthier, écrivain et ancien diplomate

Suez comme Ormuz, ajoute-t-elle, « sont des voies stratégiques et donc des enjeux géopolitiques permanents. Lorsque Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, a accédé à la présidence égyptienne en 2011, les pays du Golfe craignaient qu’il ne limite le trafic dans le canal de Suez en fonction de nouvelles alliances ».

Pour Gilles Gauthier, ce que suggère surtout un regard sur la crise de Suez de 1956 depuis la situation d’Ormuz en 2026 est plus profond : « Cela montre que la supériorité militaire ne fait pas tout, pas plus pour les États-Unis aujourd’hui face à l’Iran que pour les Franco-Britanniques face à l’Égypte hier. Et qu’en l’occurrence, les erreurs d’appréciation des Occidentaux tiennent en grande partie à la mauvaise connaissance qu’ils ont de ces pays. »

On ne peut pas, ajoute-t-il, « jouer avec des pays comme l’Égypte ou l’Iran en les considérant comme de simples pions dont on pourrait décider facilement du destin. Il existe des civilisations, des histoires, des territoires, des frontières, des peuples qu’une aviation, même puissante, ne saurait détruire depuis le ciel ».

Ce que racontent ainsi les histoires parallèles du détroit d’Ormuz en 2026 et du canal de Suez soixante-dix ans auparavant, c’est la façon dont les ambitions impériales, obsédées par le contrôle des approvisionnements et des artères de circulation maritime, peuvent échouer et sombrer dans ces mêmes voies d’eau.

Ainsi que l’écrivait, à chaud, le journaliste et diplomate Éric Rouleau, né au Caire, dans Le Monde diplomatique en 1956 : « Les vives réactions, en faveur de la thèse égyptienne, qui se sont manifestées ces dernières semaines dans tous les pays arabes et asiatiques sont significatives. Elles démontrent, en effet, que la question de Suez a débordé son cadre pour se transformer en une épreuve de force entre “colonisés” et “colonialistes”. » Les basculements planétaires peuvent ainsi commencer dans d’étroites voies maritimes…

Joseph Confavreux


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