Sumoud au féminin : La résilience des jeunes filles d’un village en Cisjordanie

mercredi 9 septembre 2026

Le lieu résonne du tumulte des enfants  : leurs rires s’élèvent comme si ces instants étaient les seuls moments d’espoir de leur journée. Je les observe cachée derrière mon écran, en train d’écrire l’histoire de cet endroit. Autour de moi, des livres, des jouets pour les petits et devant moi un théâtre d’ombres itinérant, installé au Centre des jeunes filles de Beit Sira.

Plus de trente enfants se rassemblent pour écouter une nouvelle histoire, lue par Mai Ghussein, fondatrice de la bibliothèque. J’écoute leurs réponses sur leurs émotions quant à des situations semblables à celles du récit, puis je reprends l’écriture lorsque le silence s’installe  : ils ont commencé à dessiner.

Il y a sept ans, la bibliothèque du centre était mon refuge préféré, tout comme pour de nombreux de jeunes et enfants. Elle abrite près de 8 000 ouvrages, soit au moins deux livres par habitant du village. On y prête avec intensité et régularité, raconte Mai Ghussein avec fierté.

«  Les élèves de l’école des filles du village ont participé au concours de lecture en arabe et sont allées loin dans la compétition   », dit‑elle. «  Tous les livres qu’elles ont lus provenaient de cette salle. La petite Zanjabil Anqawi a même écrit sa propre histoire. Elle avait rejoint la bibliothèque dès l’âge de sept ans.  »

Je connais bien cet endroit. J’y ai été bénévole plusieurs années, fuyant le bruit de la ville pour retrouver le calme de mon village, Beit Sira, à quarante minutes de Ramallah et quinze de Jérusalem. Mais Beit Sira est encerclé par l’occupation  : le mur de séparation israélien a englouti une large partie de ses terres et les confiscations se poursuivent. Il y a moins de deux mois, les colons ont établi une nouvelle zone industrielle sur les terres saisies du village.

Le village de Beit Sira, au nord-est de Ramallah / Page Facebook du village de Beit Sira

Pour atteindre Beit Sira, il faut franchir un poste de contrôle militaire israélien permanent, puis traverser un tunnel d’évacuation des eaux. À la sortie, une tour de surveillance israélienne vous accueille, avant que le village ne s’ouvre, avec ses champs de blé à droite, ses vignes à gauche, et au loin les plaines de Latroun, un village voisin de Beit Sira, dépeuplé et détruit par les forces israéliennes en 1948.

Dans ce quotidien marqué par les restrictions, les incursions et les stigmates de la Nakba, grandit une génération de jeunes filles et garçons. Ils incarnent la continuité et l’avenir du village, mais l’occupation rend leur présence chaque jour plus difficile. Ici, «  résister   » signifie aussi renforcer le lien des jeunes avec leur terre et leur communauté. L’histoire du Centre des jeunes filles de Beit Sira dépasse donc celle d’un simple centre social  : elle s’inscrit dans la longue chaîne des récits de résilience palestinienne face à l’une des tentatives les plus brutales d’effacement d’un peuple dans l’histoire contemporaine.

Dans le village, la première chose qui frappe le visiteur, c’est la coupole de la grande mosquée, vaste et lumineuse. Au rez-de-chaussée de l’édifice se trouvent une petite clinique et le Centre des jeunes filles. Dans les villages palestiniens, la mosquée n’est pas seulement un lieu de prière  : elle est aussi un centre de vie sociale. Autrefois, avant l’apparition des écoles modernes, elle servait également à l’éducation des enfants. À Beit Sira, elle a conservé une part de cet héritage.

Le Centre des jeunes filles a été fondé en 2006. Ses activités étaient alors destinées aux femmes du village, avec le soutien du conseil municipal pour obtenir des financements pour des projets agricoles, des formations en couture et en artisanat. Mais en 2016, les projets financés se sont arrêtés et le centre a failli fermer. Les jeunes femmes ont alors décidé de s’appuyer sur leurs propres forces et sur la solidarité de la communauté.

Le barrage militaire israélien bloquant l’entrée de Beit Sira /Page Facebook du village de Beit Sira

«  Je suis allée voir le président du conseil municipal et je lui ai demandé la clé de la salle municipale pour organiser des activités pour les enfants  », raconte Mai Ghussein. », raconte Mai Ghussein.

Peu à peu, les activités du centre se sont construites sur l’engagement bénévole des habitants. J’en faisais partie. Étudiante en arts, je voulais proposer des ateliers manuels. Progressivement, j’ai découvert des institutions éducatives travaillant avec les enfants à Ramallah, où je me formais avant de revenir au village pour animer des activités au centre.

Je n’étais pas seule. D’autres habitants se sont joints au projet et le centre a pris part aux événements du village, comme la cérémonie de remise des diplômes du secondaire. Les gens associaient le centre à la personne de Mai Ghussein et l’appelaient “le centre d’Oum Khattab”  ». «  J’ai insisté pour qu’il garde son nom de Centre des jeunes filles de Beit Sira, afin qu’il continue après moi,   » se souvient elle.

Pour les jeunes filles d’un petit village comme Beit Sira, bâtir un centre communautaire par leurs propres moyens était une source de force et d’espoir. Rapidement, toute la communauté s’est impliquée. «  En 2019, nous avons décidé d’ouvrir une bibliothèque au centre   », raconte Mai. Les jeunes ont proposé une campagne de dons de livres. Au départ, environ 500 ouvrages ont été rassemblés.

Les dons se sont multipliés. Un enfant a offert tous les livres de sa famille et un écrivain du village, Hamza Dhib, a donné ses propres publications. Mai se souvient de sa visite à la fondation éducative Tamer à Ramallah pour récupérer des cartons de livres offerts au centre. «  Il y en avait tellement  ! J’ai demandé au responsable  : tout cela pour notre bibliothèque  ? Il a ri et répondu en plaisantant  : non, seulement deux cartons.  »

Le centre-village à Beit Sira / Page Facebook du village de Beit Sira

Le jour de l’inauguration de la bibliothèque restera gravé dans la mémoire du village. «  Il y avait tant de monde que la salle était trop petite. Les femmes étaient à l’intérieur, les hommes dehors. Le conseil municipal a accueilli la cérémonie dans sa propre salle. L’un de ses membres a déclaré que c’était un jour où l’on déroulait le tapis rouge pour célébrer cette victoire.  »

Ce mot de «  victoire   » n’était pas exagéré. Un habitant a offert 1 000 shekels, un autre a financé l’installation d’un climatiseur et la ville a pris en charge les frais d’eau et d’électricité. Les femmes du village, elles, venaient proposer des activités bénévoles. Aujourd’hui, sept ans plus tard, l’élan de cette inauguration se poursuit.

Dans un coin de la bibliothèque, Dania Dar al‑Hajj, 23 ans, s’affaire. Elle appartient à la première génération de lectrices du centre, mais aujourd’hui elle organise des activités pour les enfants. «  J’ai commencé à fréquenter le centre lorsque j’avais neuf ans, passionnée par les sciences   », raconte‑t‑elle. «  Mai m’a permis d’emprunter tous les livres que je voulais. Mon univers s’est transformé, je suis devenue plus curieuse et plus informée.  »

À quatorze ans, Dania a demandé à Mai al-Ghussein de rejoindre l’équipe en tant que bénévole. Sa première mission fut d’archiver les activités du centre. Depuis, elle n’a jamais cessé son engagement. Diplômée en informatique de l’université de Birzeit, elle est aujourd’hui une jeune professionnelle, mais une part essentielle de sa vie reste son bénévolat au Centre des jeunes filles, où elle encadre les plus jeunes et partage ses connaissances.

Dania et Mai observent les dessins des enfants. Mai leur a demandé de se représenter comme ils le souhaitent. Une fillette se dessine face à la mer, un garçon sur son vélo avec ses parents. Avant de partir, Mai photographie chacun avec son œuvre. Je retourne à mon clavier, entouré des voix d’enfants épris d’art, d’histoires et de jeux.

Une activité pour les enfants au centre des jeunes filles de Beit Sira / Page Facebook du centre

À mes côtés, un grand cahier coloré. Je l’ouvre  : ce sont des notes que j’avais rédigées en 2021, signées de mon nom en tant que bibliothécaire. Je me souviens des difficultés financières et administratives qui ont failli interrompre la trajectoire du centre, mais qui, chaque fois, ont été surmontées.

Les initiatives fondées sur la solidarité communautaire ne disparaissent pas facilement, car elles naissent pour répondre à un besoin vital. Le Centre des jeunes filles de Beit Sira est né de cette nécessité, porté par les habitants. Il est le fruit d’une véritable entraide villageoise, qui relie la communauté à son avenir, ancre sa jeunesse dans sa terre et renforce ce petit coin de Palestine face aux épreuves, pour qu’il demeure et résiste.

Vous pouvez soutenir la narration de jeunes Palestiniens et Palestiniennes en vous abonnant, puis en faisant un don. Merci !

Source : HARA 36
https://hara36.substack.com/p/sumou...


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