Visa pour l’image : le drame des civils de la bande de Gaza sous les projecteurs

dimanche 6 septembre 2026

La 38e édition du Festival international du photojournalisme de Perpignan braque une grande partie de son objectif sur les guerres du Proche et Moyen-Orient. Parmi les dizaines d’expositions, celle du Palestinien Khames Alrefi sur le drame des civils dans la bande de Gaza.

Visa pour l’image se tient à Perpignan jusqu’au 13 septembre 2026. © Anne Bernas/RFI

De notre envoyée spéciale à Perpignan,

Le public défile en silence dans une salle de la Casa Xanxo, maison gothique de la vieille ville de Perpignan. Certaines personnes restent figées et silencieuses devant des photographies que l’on n’a pas l’habitude de voir dans les médias français grand public, dits « mainstream ».

C’est pourtant le quotidien des civils palestiniens de la bande de Gaza depuis le 8 octobre 2023 qui s’affiche. Ruée sur les distributions de nourriture, enterrements de journalistes, enfants blessés dans les bras de leur mère, nuages de poussière et habitants fuyant les bombardements, prière du ramadan sur les ruines d’une mosquée. Ces images de la faim, des bombardements, des déplacements, des pertes et de la lutte quotidienne pour la survie mettent ici en lumière le coût humain pour des familles et des communautés dont les conditions de vie sont insupportables. Mais parce que la bande de Gaza ne doit pas être réduite uniquement à la mort et à la destruction, derrière chaque image de guerre apparaissent des êtres humains qui veulent simplement vivre, aimer, rire et retrouver une vie normale.

« Civils : les premières victimes » témoigne ainsi de la détresse des habitants de la bande de Gaza. En bientôt trois ans, plus de 73 000 d’entre eux ont été tués ou sont morts à la suite de raids, de maladies, de privations, dont plus de 21 000 enfants. Le nombre des blessés est tout aussi terrifiant : plus de 180 000. Cette exposition témoigne de cette tragédie entre janvier 2025 et mai 2026, date à laquelle un « cessez-le-feu » était pourtant censé être en place.

Les combats sporadiques se poursuivent pourtant, Israël a tué plus de mille Palestiniens et les conditions de vie à Gaza restent extrêmement précaires. Des centaines de milliers de personnes déplacées s’entassent toujours dans des camps surpeuplés, vivant sous des tentes dégradées à cause de leur utilisation prolongée et des déplacements répétés. L’accès aux biens essentiels, comme la nourriture et l’eau potable, constitue un défi quotidien.

Visa d’Or du CICR

À l’origine de ce projet, le Palestinien Khames Alrefi. Agé de 23 ans, il exerce le photojournalisme depuis plusieurs années, et depuis le 7-Octobre, il se consacre à documenter la situation dans la bande de Gaza. Une expérience qui a profondément transformé son travail et sa manière de regarder les événements. Travailleur indépendant, ses images ont été publiées par plusieurs agences, notamment Reuters, Anadolu Agency, Channel 4 News, Getty Images. Ses photographies ont également été publiées par différents médias internationaux, notamment The Guardian, BBC, The Independent, Los Angeles Times, Middle East Eye...

Par son travail remarquable, le jeune homme s’est ainsi vu décerner cette année le Visa d’or humanitaire du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), un prix de photojournalisme qui récompense une fois par an un photojournaliste professionnel ayant couvert une problématique humanitaire en lien avec un conflit armé. Pour la deuxième année consécutive, le jury met ainsi en lumière cette crise humanitaire qui n’en finit pas. « Le travail photographique de Khames Alrefi est aussi une œuvre pour la mémoire, pour que Gaza et ses habitants ne tombent jamais dans l’oubli », affirme le CICR.

Mais Khames Alrefi n’a pas pu se rendre dans le sud-ouest de la France pour recevoir son prix et aller à la rencontre des visiteurs. « Je suis toujours à Gaza. Je n’ai pas pu quitter le territoire en raison de la situation actuelle, du siège et de la fermeture des points de passage, raconte-t-il à RFI depuis le territoire palestinien. J’aurais profondément souhaité être présent à Perpignan, rencontrer les visiteurs, les photographes et les personnes qui suivent mon travail. Mais aujourd’hui, je ne peux tout simplement pas voyager. Mon exposition est donc présentée en France alors que moi, je suis toujours à Gaza, au milieu de la réalité que je photographie. »

« Civils : les premières victimes » témoigne de la détresse des habitants de la bande de Gaza. © Anne Bernas/RFI

« Une réalité dont je fais moi-même partie »

Une réalité dont il est témoin, mais aussi victime. «  C’est probablement la partie la plus difficile de mon travail, explique-t-il à ce sujet. Je ne suis pas un photographe extérieur qui arrive dans une zone de guerre puis repart dans un endroit sûr. Je vis exactement la même réalité que les personnes que je photographie. » La maison du photojournaliste a été détruite, il a été déplacé et vit aujourd’hui lui aussi sous une tente, comme sa famille et ses proches. « Il m’arrive de photographier une personne qui souffre et de penser à ma propre famille. Il est parfois très difficile de séparer le photographe de l’être humain. Mais justement, cette proximité me permet aussi de comprendre ce que vivent les gens que je photographie. Je ne photographie pas seulement des victimes : je photographie une réalité dont je fais moi-même partie. »

Les clichés de Khames Alrefi ne laissent personne indifférent. Selon Visa pour l’image, ils constituent « un témoignage visuel des souffrances, de la résilience et de la dignité des civils pris dans la guerre ». Une guerre qui tend à disparaître de l’actualité. « J’espère que mes photos et les histoires qu’elles racontent permettront de faire connaître les souffrances des civils de la bande de Gaza au plus grand nombre, insiste Khames Alrefi. Surtout à un moment où les douleurs de la population locale font l’objet d’une couverture médiatique de plus en plus réduite. »

Fin août, un cliché du photographe palestinien Jehad Alshrafi a été retiré du Deauville Sport Images Festival. À la suite de pressions, l’image a été censurée « pour ne heurter personne », a déclaré la direction. Elle représentait un champ de ruines et de dévastations au milieu duquel deux équipes de football s’affrontaient sur un terrain de foot flambant neuf et verdoyant, soit la vie, coûte que coûte, malgré la destruction. Ou comment étouffer le drame qui continue dans le territoire palestinien.

À ce jour, plus de 210 journalistes ont été tués par l’armée israélienne, selon le décompte de RSF (Reporters sans frontières). Et la presse internationale est toujours interdite d’accès à l’enclave palestinienne. « J’ai perdu des collègues, des amis et des personnes que je connaissais, témoigne Khames Alrefi. Chaque fois qu’un journaliste est tué, on sent que l’on pourrait être le prochain. J’ai peur. Je ne pense pas qu’un journaliste ou un photographe puisse travailler dans une situation comme celle-ci sans avoir peur. Mais malgré cette peur, je sens que je dois continuer à témoigner. Je me dis souvent que si nous ne photographions pas ce qui se passe, beaucoup de ces histoires risquent de disparaître. La photographie est devenue pour moi une manière de résister à l’effacement et de dire : "J’étais là, j’ai vu cela, et le monde doit le savoir". »

Par son travail remarquable, Khames Alrefi s’est vu décerner cette année le Visa d’or humanitaire du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). © Anne Bernas/RFI

Des hommes derrière les chiffres

Le photojournaliste entend avant tout montrer les êtres humains derrière les chiffres, car chaque personne tuée, chaque famille déplacée, chaque enfant photographié a une histoire, une famille, des rêves et une vie qui existait avant la guerre. Il essaie aussi de montrer des joies, pour signifier au monde la résilience du peuple palestinien. Parmi ses images, notamment, une photographie montrant une « pluie d’étincelles », digne d’un feu d’artifices, lancée des décombres d’un immeuble pour fêter le ramadan. « Cette photographie représente pour moi quelque chose de très important : malgré la guerre, la peur et les pertes, les gens essaient encore de préserver des moments de vie, de lumière et de communauté. L’espoir à Gaza n’est pas forcément quelque chose de grand. Parfois, c’est simplement un enfant qui sourit, une famille qui partage un repas, ou quelques étincelles dans l’obscurité. Tant que ces petits moments existent, cela signifie que la vie n’a pas complètement disparu. »

À travers ses photographies des civils de la bande de Gaza, Khames Alrefi transmet ainsi la voix des personnes qui n’ont souvent plus la possibilité de parler au monde. En parcourant l’exposition, le public ne voit pas seulement Gaza comme une guerre ou comme des chiffres, mais comme une société composée de femmes, d’hommes et d’enfants qui n’ont plus la possibilité de vivre en sécurité et dans la dignité. « C’est peut-être la raison pour laquelle je continue à photographier, conclut Khames Alrefi, malgré la peur et les difficultés : parce que je crois que témoigner est aussi une responsabilité. »

Visa pour l’image se tient à Perpignan jusqu’au 13 septembre 2026

Source : RFI
https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/...


Agenda

Array

<<

2025

>>

<<

Avril

>>

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
282930