À France Culture, Guillaume Erner absout le RN sur l’antisémitisme et fait l’unanimité contre lui

lundi 29 juin 2026

Les salariés de France Culture ne décolèrent pas après la diffusion par Guillaume Erner d’un montage trompeur qui prêtait à Jean-Luc Mélenchon des propos antisémites. Producteurs comme journalistes de la station réclament des mesures plus fermes qu’un message d’excuses.

Yunnes Abzouz, 26 juin 2026

"Chaque matin, on se demande dans quelle polémique il va encore nous entraîner." Mercredi 24 juin, au petit matin, le service communication de France Culture a été pris de bouffées de chaleur. Et les températures caniculaires de la période n’y sont pour rien. En cause : l’interview matinale de Guillaume Erner. L’animateur des « Matins » de France Culture recevait ce jour-là Marine Le Pen pour discuter de politique étrangère, entre autres.

Après que le matinalier a passé en revue les sujets brûlants du moment, la relation envisagée avec Giorgia Meloni et Donald Trump notamment, il décide de passer à un tout autre thème, plus national. « J’ai trouvé sur les réseaux sociaux ce petit montage comparant Jean-Marie Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sur le sujet de l’antisémitisme », lance-t-il. Est alors diffusé un son où l’on entend le fondateur du Front national glosant sur le supposé « pouvoir des juifs dans la presse », entrecoupé de propos sélectionnés du leader de La France insoumise (LFI).

On l’y entend, dans un extrait tiré d’une interview menée par Natacha Polony datant de 2017, vitupérer contre ce qu’il appelle « la caste, c’est-à-dire les tout-puissants financiers, et leur marionnettes médiatiques, politiques ». Le montage, manipulatoire, tente de faire croire que la tirade de Jean-Luc Mélenchon vise les personnes de confession juive, en y accolant un autre bout d’interview où il évoque « des traditions liées au judaïsme ».

Guillaume Erner dans un studio de France culture, le 23 mai 2025. © Photo Nicolas Krief / Divergences

Sauf que les deux extraits n’ont rien à voir entre eux et ont été complètement sortis de leur contexte, dans l’intention de mettre sur un même plan l’antisémitisme viscéral de Jean Marie Le Pen (le père de Marine Le Pen a été plusieurs fois condamné pour ses propos antijuifs et négationnistes sur la Shoah) et celui dont Guillaume Erner accuse régulièrement LFI.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/260626/france-culture-guillaume-erner-absout-le-rn-sur-l-antisemitisme-et-fait-l-unanimite-contre-lui?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=9777123807459

Manque de rigueur journalistique
Le montage trompeur provient du média en ligne Leon, fondé par des militants pro-israéliens et animé par des journalistes collaborant notamment avec la chaîne israélienne I24News. Les publications du pure-player consistent pour beaucoup à accuser LFI d’antisémitisme et à offrir une lecture des conflits au Proche-Orient favorable à Israël.

« Un montage fallacieux, ce que nous avons réalisé a posteriori », et repris sans vérification, comme l’a reconnu la direction de France Culture dans un message d’excuses publié jeudi sur les réseaux sociaux, puis mis en ligne sur la page de l’émission.

En fin d’après-midi, l’extrait incriminé a été retiré de la rediffusion de l’émission disponible en ligne. La version intégrale et non éditée de l’interview est, en revanche, toujours en ligne, sur la page YouTube de Marine Le Pen.

« La malhonnêteté et l’indécence de tels procédés n’ont rien à faire sur le service public d’information », a réagi sur son compte X le coordinateur de La France insoumise, Manuel Bompard, qui a annoncé saisir l’Arcom, l’autorité de régulation des médias.

Vendredi matin, soit deux jours après les faits, Guillaume Erner s’est à son tour fendu d’un message d’excuses enregistré et diffusé sur les antennes de France Culture – il était absent de l’antenne vendredi matin, en raison d’un week-end prolongé, prévu de longue date. « Je n’avais pas vérifié scrupuleusement le contenu de ce montage audio, il s’avère qu’il était fallacieux », a-t-il reconnu, avant de promettre aux auditeurs et auditrices plus de vigilance à l’avenir, « pour que ça ne se reproduise plus ».

« On attend toujours les excuses à Jean-Luc Mélenchon », a commenté Manuel Bompard.

Le problème, ce n’est pas seulement le montage fallacieux que Guillaume Erner diffuse, mais surtout la façon dont il s’en sert pour absoudre le RN de tout antisémitisme.

Un syndicaliste de Radio France
Les sociétés de journalistes de France Culture et Radio France, à l’unisson des producteurs et productrices des émissions de la station, ont déploré que Guillaume Erner « n’ait pas vérifié l’origine et la véracité de ce montage, dont la diffusion entache la crédibilité de l’antenne de France Culture ». « Les critiques contre Guillaume Erner sont d’autant plus unanimes qu’on se situe sur le terrain de la vérification des faits, la base de notre métier », fulmine une journaliste de France Culture.

Après la douloureuse séquence de la commission d’enquête conduite par Charles Alloncle, où l’extrême droite a tenté, des mois durant, d’installer l’idée que les médias publics roulent pour la gauche, « on donne à La France insoumise un prétexte pour [leur] faire un procès en partialité », enrage une autre voix de l’antenne. « Quand on déboule en reportage avec le micro de France Culture, on est bien accueillis, les gens nous disent : “Au moins, vous êtes sérieux, vous.” Ce genre de polémique entache notre crédibilité et notre image de sérieux. »

Pour l’immense majorité des salarié·es de la station, les excuses formulées par la direction de France Culture sont insuffisantes. Ils et elles attendent « des mesures » plus fermes, comme la mise en retrait de Guillaume Erner, au moins temporaire, pour restaurer l’image d’exemplarité de leur antenne. « Ce n’est pas une erreur, c’est une faute, s’accordent à constater plusieurs salarié·es de France Culture. La direction n’arrête pas de nous dire qu’on n’est pas des rédactions d’opinion. Et puis nous, on s’embête à tout vérifier. Force est de constater que tous ne s’appliquent pas la même exigence. »

Plusieurs sources internes indiquent que la direction n’envisage pas, pour l’instant, de prendre des sanctions disciplinaires à l’égard de Guillaume Erner, qui continue à bénéficier du soutien de la présidence de Radio France, notamment en raison des bonnes audiences de la matinale, que le sociologue de formation dirige depuis 2015. « Le problème, ce n’est pas seulement le montage fallacieux que Guillaume Erner diffuse, mais surtout la façon dont il s’en sert pour absoudre le RN [Rassemblement national – ndlr] de tout antisémitisme et prendre pour acquis que le RN a rompu avec l’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen », remarque un syndicaliste de la Maison de la radio.

Car, au sortir de la diffusion de l’extrait trompeur, Guillaume Erner enchaîne en demandant à Marine Le Pen quand elle avait décidé de rompre avec l’antisémitisme de son père, reprenant sans distance la communication de « dédiabolisation » du RN. Alors même qu’une proche de Marine Le Pen, Caroline Parmentier, a publié pendant trente ans des écrits racistes, antisémites et homophobes, comme nous le révélions l’année dernière.

Ce n’est pas la première fois que les « bourdes » de Guillaume Erner suscitent l’indignation en interne. En septembre, il avait comparé, dans un billet sobrement titré « Je suis Charlie Kirk », l’assassinat de l’influenceur Maga (« Make America Great Again ») avec ceux des dessinateurs de Charlie Hebdo. À l’époque, la société des journalistes de France Culture avait déploré un billet « qui tend à ériger l’influenceur en symbole de la liberté d’expression », estimant que cette chronique était celle du « malaise et de la confusion ».

Plus récemment encore, le présentateur de la tranche matinale de France Culture avait rejeté, au cours d’une émission consacrée au meurtre de Lyhanna, la dimension « systémique » des violences sexuelles et sexistes, face à ses deux invitées, une historienne et une avocate spécialistes de ces sujets.

Le problème avec Guillaume Erner, c’est qu’on ne peut ni débattre ni discuter avec lui.

Un producteur de la station
Enfin, la veille de l’interview de Marine Le Pen, la matinale de France Culture consacrait son émission à la panthéonisation de Marc Bloch et invitait Alya Aglan et Patrick Boucheron pour en parler. Guillaume Erner tente alors d’interroger l’historien sur le lien entre l’antisémitisme de la Seconde Guerre mondiale et ses manifestations contemporaines, « sous couvert » de lutte pour les droits des Palestinien·nes, et l’emploi de termes comme « sionistes » ou « génocidaires ». Rejetant ce parallèle qui revient à amalgamer à de l’antisémitisme toute critique de la guerre génocidaire qu’Israël mène à Gaza, Patrick Boucheron a alors répliqué : « On vous laisse parler tout seul. »

Une réponse qui lui vaut désormais une campagne de dénigrement des médias de droite et d’extrême droite – Le Point, L’Express, Causeur, Boulevard Voltaire – et de comptes sur les réseaux sociaux, généralement pro-israéliens, qui souscrivent à l’idée qu’antisémitisme et antisionisme se confondent.

Des polémiques à répétition qui ont poussé le bureau de la société des producteurs de France Culture (SPDC) à prendre la plume pour s’adresser directement à sa direction. Il pointe « une faute déontologique sérieuse » et interpelle la directrice de France Culture, Emelie De Jong, et Florian Delorme, délégué aux programmes de la station, pour savoir comment elle et il envisagent de traiter cette faute, « au-delà de la “Note aux auditeurs” publiée sur la page des “Matins” ». « C’est notre crédibilité vis-à-vis de nos auditrices et auditeurs qui est en jeu. »

« Le problème, avec Guillaume Erner, c’est qu’on ne peut ni débattre ni discuter avec lui », s’exaspère un producteur de la station, qui regrette que le patron de la matinale de France Culture soit aux abonnés absents des réunions hebdomadaires du mardi matin où les producteurs et productrices de la station échangent sur l’actualité.

Plusieurs journalistes interrogé·es estiment d’ailleurs que c’est la « toute-puissance » de Guillaume Erner sur la matinale qui explique vraisemblablement comment le montage truqué sur Jean-Luc Mélenchon a pu être diffusé en passant les étapes habituelles de validation. « Comme Alain Finkielkraut, il ne vient jamais, ce qui rend tout échange impossible, notamment sur la manière de traiter l’extrême droite sur nos antennes », constate encore le même producteur.

D’autant qu’il y a tout juste un mois, les sociétés de journalistes et les syndicats de Radio France avaient demandé à rencontrer la direction après avoir été informés de la possible invitation d’Éric Zemmour dans la matinale de France Culture, alors « qu’une règle non écrite [les] a conduits à renoncer aux invités politiques depuis plusieurs saisons », comme le notent les producteurs et productrices dans leur courrier.

Finalement, le projet d’interview du polémiste d’extrême droite, multicondamné pour provocation à la haine, avait été rangé dans les cartons, sans que les journalistes sachent trop pourquoi. « La commission d’enquête d’Alloncle a agrandi chez nous la fenêtre d’Overton, et certains n’hésitent pas à s’y engouffrer », s’inquiète un journaliste de Radio France.

Yunnes Abzouz


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