“Depuis le 7 Octobre, j’ai perdu le clown”

jeudi 13 février 2025

Blanche Gardin explique son passage à vide : “Depuis le 7 Octobre, j’ai perdu le clown”

Hantée par la situation à Gaza, minée par la montée de l’extrême droite, l’humoriste est en panne. Et depuis un sketch critiqué sur l’antisémitisme, une partie du cinéma lui a tourné le dos. Une artiste secouée, qui ne mâche pas ses mots dans cet entretien que nous publions en complément de son portrait.

Blanche Gardin, le 4 février 2025 à Paris.

Blanche Gardin aurait-elle perdu la main ? Elle qui remplissait les salles en un clin d’œil, surfant avec brio sur la vague du rire malaisant, semble désormais susciter l’incompréhension et la colère. En cause : un sketch controversé, interprété en juillet dernier avec Aymeric Lompret lors d’une soirée de soutien à la population gazaouie. Elle voulait y dénoncer la façon dont les soutiens de la politique d’Israël instrumentalisent la lutte contre l’antisémitisme pour neutraliser les défenseurs de la cause palestinienne. Elle sera harcelée et accusée par certains de suivre la même pente qu’un certain Dieudonné… Aujourd’hui, la stand-uppeuse et comédienne de 47 ans s’estime blacklistée par une partie du cinéma. Hantée par la situation à Gaza, elle n’a plus envie de rire, et reconnaît que « la mécanique de la vanne est grippée ». Rencontre avec une artiste engagée, au bord de la rupture.

Blanche Gardin, du rire aux larmes : une humoriste proche du point de rupture

Pour lire la suite : https://www.telerama.fr/cinema/depuis-le-7-octobre-j-ai-perdu-le-clown-blanche-gardin-explique-son-passage-a-vide-7024327.php

En juillet dernier, votre sketch sur l’antisémitisme a suscité de violentes polémiques…
J’ai reçu des insultes, des menaces sur les réseaux sociaux, et de nombreux appels en provenance d’Israël, m’expliquant que des types allaient débarquer chez moi. J’ai aussi été agressée verbalement dans la rue, plusieurs fois. Depuis, ça s’est tassé. Et je me préserve : j’ai un profil Facebook, sur lequel je poste des messages, mais je ne regarde jamais les commentaires. J’ai vite compris qu’on ne gagnait rien à scruter les réactions, à s’enfermer, voire à se complaire dans un statut de victime. J’ai conscience d’avoir pris des risques en m’exprimant, mais franchement j’estime qu’ils sont minimes par rapport à ce que vivent les Palestiniens ou les quelques Israéliens antisionistes qui dénoncent le génocide perpétré par Israël.

La violence des réactions vous a-t-elle surprise ?
La violence en elle-même ne m’a pas étonnée. En revanche, je ne m’attendais pas à être si seule, si peu soutenue. Lorsque j’ai fait ce sketch avec Aymeric Lompret, j’étais persuadée que des artistes, des célébrités allaient réagir, s’exprimer. Je pensais qu’il y aurait un sursaut. Mais en dehors de quelques humoristes de mon entourage, et de comédien.ne.s comme Océan, Ariane Labed, Maud Wyler, ou Anna Mouglalis, ce sursaut n’est jamais arrivé. C’est ça qui m’a complètement estomaquée.

De l’extérieur, on a l’impression que vous avez été beaucoup plus attaquée qu’Aymeric Lompret…
Même si Aymeric est en passe de devenir beaucoup plus connu que moi, c’est vrai qu’on tape d’abord sur la personne la plus célèbre. Et oui, je pense qu’il y a aussi une forme de misogynie dans les attaques que j’ai subies. C’est quand même plus facile de dire à une femme de fermer sa gueule qu’à un homme. Ou de la renvoyer à des menaces sexuelles. On dit moins facilement à un mec d’aller se faire enculer à Gaza par exemple. Mais bon, en tant que femme de 47 ans, ce type de harcèlement ne m’étonne pas.

Referiez-vous aujourd’hui ce sketch de la même manière ?
Oui car il n’a strictement rien de problématique du point de vue de ceux qui militent pour la justice, contre le racisme sous toutes ses formes, contre le colonialisme et de manière générale pour la dignité humaine. Moi, je suis du côté d’Angela Davis, de Rony Brauman, de Judith Butler, de tous les Juifs qui refusent de se laisser embastiller dans le projet sioniste. Dans ce camp, nous ne tortillons pas du cul pour qualifier le geste d’Elon Musk [lors de la cérémonie d’investiture de Donald Trump, ndlr] de nazi et d’antisémite, contrairement aux journalistes mainstream. Aujourd’hui, l’extrême droite dicte son agenda. On fonce tête la première dans les ténèbres, c’est un fait, mais il est important d’y aller sans être trompé. Le nettoyage ethnique de Gaza n’est pas « le combat des fils de la lumière contre l’obscurantisme », comme l’a dit Netanyahou, c’est un génocide colonial. Il faut rétablir la vérité des faits. Au final, c’est cela qu’on ne me pardonne pas.

Aujourd’hui règne une sorte de police de la pensée et du langage, qui a contribué à confisquer nos émotions.

Vous referiez donc ce sketch à l’identique, y compris le tacle contre l’humoriste et chroniqueuse de France Inter Sophia Aram, que vous taxez d’islamophobie ?
Il faut contextualiser un peu… On a vu ce que France Inter est en train de devenir, avec une direction capable de virer un humoriste pour une blague comparant Netanyahou à un nazi sans prépuce. Sur la même antenne, pourtant, les blagues sur les musulmans ne gênent personne. Je n’ai rien contre Sophia Aram personnellement. Je ne la connais pas. Mais elle a choisi son camp : celui du pouvoir. Ce faisant, elle a perdu sa liberté. J’ajoute qu’être en lutte pour la sacro-sainte liberté d’expression, ça voudrait dire normalement soutenir les collègues, Guillaume Meurice, Merwane Benlazar, qui se font censurer, pas les finir quand ils sont déjà à terre.

Ce sketch a-t-il eu un impact sur votre carrière ?
Au cinéma, oui. Du jour au lendemain, je n’ai plus reçu aucune sollicitation, sauf de la part de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, qui m’ont engagée sur un film peu de temps après le sketch. Économiquement pour moi, les conséquences sont bien réelles, mais encore une fois je ne veux pas m’inscrire dans la plainte. D’une manière ou d’une autre, je sais que personnellement, je vais rebondir. En revanche, j’ai très peur pour nous, collectivement, en tant que société.

Qu’est-ce qui vous fait si peur ?
Pour moi, ce que nous vivons depuis le 7 Octobre relève de la capitulation morale. Ce n’est pas une question militante, ni politique, c’est une question humaine. Ce qui me désespère, c’est cette espèce d’autocensure émotionnelle, et donc de désensibilisation, qui a été massivement fabriquée par les médias et les gouvernants. Aujourd’hui règne une sorte de police de la pensée et du langage, qui a contribué à confisquer nos émotions. On nous impose une manière de percevoir les choses, certains mots sont autorisés, d’autres interdits, et cela finit par court-circuiter toute empathie envers les populations massacrées. Pour moi, le plus important est de retrouver le chemin de nos émotions mais je ne suis pas très optimiste pour l’instant.

En tant qu’humoriste, la situation actuelle vous inspire-t-elle ?
Non, au contraire. En ce moment, la mécanique de la vanne est grippée. Même si je m’astreins à écrire tous les jours, c’est très très sombre. Pour l’instant je ne me vois pas du tout remonter sur scène pour donner mon point de vue sur le monde ou sur ma vie. Depuis le 7 Octobre, j’ai perdu le clown. Mais j’avais déjà senti un glissement vers plus de sérieux dans mon dernier spectacle, qui, à mon sens, versait déjà dans le commentaire social.

Je pense avoir suffisamment parlé de moi dans mes spectacles.

Depuis plusieurs années, vous semblez ne plus vouloir vous exprimer dans les médias que pour défendre des causes…
C’est assez naturel pour moi. J’ai été éduquée par des intellectuels de gauche qui avaient une lecture marxiste du monde. Je me suis d’abord intéressée à ce que faisait la Fondation Abbé Pierre [devenue la Fondation pour le logement des défavorisés, ndlr], notamment leur politique du housing first (logement d’abord), inspirée du modèle finlandais, qui consiste à faire du logement le préalable à toute réinsertion sociale et professionnelle. Des gens dorment dehors, et n’ont pas à manger : à quel moment a-t-on décidé qu’un toit se mérite alors qu’on parle de besoins fondamentaux de l’individu ? Les personnes à la rue ont une espérance de vie de 40 ans.

Même lorsque vous avez des projets artistiques personnels à promouvoir, vous préférez prendre la parole sur d’autres sujets…
Je pense avoir suffisamment parlé de moi dans mes spectacles. Par ailleurs je n’ai jamais été très à l’aise avec la promotion des films. J’ai du mal à me glisser dans la peau d’un agent du divertissement. Le monde du cinéma est devenu tellement marchand que ses stars ne s’appartiennent plus, à tel point qu’elles ne peuvent plus prendre position sur quoi que ce soit. Elles s’apparentent désormais à des produits en série, sponsorisés par des marques de luxe, gérés par des agents d’image. Pour que je fasse de la promo, il faut vraiment que l’expérience de tournage ait été particulièrement forte, comme ce fut le cas pour le film de Sébastien Betbeder L’Incroyable Femme des neiges, tourné au printemps dernier au Groenland [pas encore sorti en France, le film est présenté à la Berlinale, ndlr]. Mais je n’ai jamais totalement réussi à faire partie du sérail, j’ai toujours l’impression désagréable d’être un singe qui a mis un costard.

Vous avez quand même accepté, en 2021, de réaliser une série d’autofiction, La Meilleure Version de moi-même, pour Canal+, donc pour Bolloré…
C’est vrai, mais Bolloré ne savait pas ce qu’il achetait ! C’était une époque où, comme on dit, j’avais « la carte » grâce à mes spectacles qui avaient très bien marché. Canal+ a acheté ma série sur la base de quelques synopsis de quatre lignes, sans aucun droit de regard sur le contenu, sans aucun pouvoir de changer quoi que ce soit. Donc j’ai eu une indépendance artistique totale. Ceci dit, étant donné le pouvoir de Bolloré aujourd’hui, ses orientations politiques de plus en plus affichées, je ne me verrais plus accepter un financement de sa part en tant que scénariste-réalisatrice.

Les pavés dans la mare, ça m’a toujours amusée.

Dans cette série, vous passiez à la moulinette certaines injonctions contemporaines au bien-être, ou des thèmes comme la sororité et le « féminin sacré ». Comment avez-vous reçu les accusations d’anti-féminisme qui s’en sont suivies ?
En réalité, je me considère comme profondément féministe. Il me semble que sur scène j’ai contribué à raconter des choses que les femmes ne racontaient pas avant et que j’ai ouvert des portes. Dans ma vie personnelle, je n’ai jamais dépendu d’un homme. Je vis une vie de femme célibataire. Je pense avoir une certaine liberté de pensée et j’embrasse toutes les revendications féministes depuis toujours. En revanche, je suis assez opposée au féminisme antagoniste, c’est-à-dire à un féminisme qui exclut les hommes, parce que je pense qu’il amène plus de problèmes qu’il n’en résout. Moi, j’aime beaucoup ce que dit Marguerite Yourcenar : elle expliquait que les mouvements qui consistent à améliorer le sort des femmes tendent parfois à se radicaliser et à devenir des moyens de justifier une certaine haine à l’égard des hommes. On ne gagnera rien à faire des hommes et des femmes deux communautés hermétiques.

Vous avez parfois sciemment cherché à provoquer des réactions, par exemple lorsque vous faites tourner dans votre série l’humoriste américain Louis C.K., tombé en disgrâce pour s’être masturbé devant des femmes sans leur consentement éclairé… Cela vous amusait de jouer avec ça ?
Les pavés dans la mare, ça m’a toujours amusée. Cela dit, en dehors du fait qu’il est mon meilleur ami, j’estime que Louis a été un exemple typique des dérives de ce féminisme antagoniste dont je parlais. Il fallait des gens dans la charrette Weinstein et on est allé le chercher pour lui infliger une punition sans commune mesure avec sa faute.

Est-ce à votre indépendance que vous tenez le plus ?
Oui car je veux rester un sujet et ne pas devenir un objet. Depuis quatre ans, je vis la plupart du temps en Seine-et-Marne, où j’ai rencontré des gens très différents. Dans mon voisinage immédiat, les trois quarts des gens appartiennent à la classe ouvrière et un quart à la classe moyenne. C’est une petite ville alors on est en contact, on se rend des services, on parle. Je me retrouve parfois à avoir des discussions plus intéressantes avec des ouvriers du BTP qui votent RN qu’avec des intermittents du 11e arrondissement de Paris. Plus intéressantes parce que cela permet de comprendre comment les gens en sont arrivés à intégrer l’ennemi désigné, en l’occurrence les immigrés. Souvent, ils s’informent sur CNews ou BFMTV… Mais dès qu’on prend le temps de parler avec eux, on s’aperçoit que ce que ces chaînes ont pu faire dans leur tête peut être défait. Encore faut-il pour cela une volonté politique.

Avez-vous des pistes sur la manière dont vous voulez continuer à exercer votre métier ?

J’ai des envies, mais pas le carburant nécessaire pour faire avancer la machine. Sans ma créativité, je suis un peu comme une astronaute qui se détache de la navette. Mais j’essaie de garder confiance. En tout cas, ça me plairait bien de refaire une série parce que je me suis vraiment amusée sur La Meilleure Version de moi-même. Et je sais qu’on peut le faire avec très peu de moyens. Quant à la scène, je l’envisage aussi, peut-être plus toute seule. Pour l’instant, tout ce que je sais, c’est que les chocs que j’ai pu causer dans ma vie m’ont toujours permis de prendre la tangente. Et de me réinventer.


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