À Gaza, nous perdons littéralement notre capacité à parler

dimanche 5 octobre 2025

Face à une douleur incessante, l’esprit humain érige des barrières invisibles. Ici, au milieu d’un génocide, l’une d’entre elles est la capacité à exprimer notre traumatisme à voix haute.

Les rues de Gaza ne vibrent plus des bruits familiers du quotidien. Depuis le 7 octobre 2023, elles résonnent des bruits de la destruction, suivis d’un silence si profond qu’il paraît presque physique – une absence qui étouffe les mots avant même qu’ils ne puissent se former. Coincés entre les murs écroulés de Gaza, nous vivons dans une tempête où le langage lui-même s’est effondré. En d’autres termes, nous perdons notre capacité à parler.

Je ne l’entends pas de façon métaphorique. Tout cela n’est que trop réel.

Par Taqwa Ahmed Al-Wawi, le 1er octobre 2025

Photo : Des Palestiniens fouillent leurs affaires parmi les décombres des bâtiments détruits par une attaque israélienne dans la rue Abu Hasira à Gaza, dans la bande de Gaza, le 30 septembre 2025.
(Saeed M. M. T. Jaras / Anadolu via Getty Images)

Source : Agence Media Palestine
publié le 3 octobre 2025
https://agencemediapalestine.fr/blog/2025/10/03/a-gaza-nous-perdons-litteralement-notre-capacite-a-parler/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=gaza_jour_719_les_tanks_israeliens_s_enfoncent_dans_gaza_ville_et_detruisent_tout_sur_leur_passage&utm_term=2025-10-03

Dans ma vie, j’ai l’impression d’être constamment dans un brouillard. Je sais souvent ce que je veux dire, mais les mots ne viennent pas. Mes pensées s’embrouillent, et même lorsque j’essaie de parler, ma voix vacille ou s’éteint dans ma gorge. Parfois, mon corps réagit aussi : ma poitrine se serre, mes mains tremblent, ou je me retrouve figée, incapable d’avancer. Il ne s’agit pas seulement de chagrin ou de peur ; c’est la sensation d’être réduite au silence de l’intérieur. J’ai l’impression que mon paysage intérieur est enveloppé de silence, et même tenir des conversations simples ou exprimer mes besoins devient épuisant. Chaque tentative de parler à voix haute me donne l’impression de franchir une barrière invisible, et la frustration d’être prisonnière de mon propre esprit est accablante.

Ce à quoi nous sommes confrontés est plus qu’une simple perte de mots ; c’est l’effondrement du système symbolique que représente le langage – le cadre commun à travers lequel nous donnons sens à nos émotions et à nos expériences. Cet effondrement approfondit le silence, rendant la communication non seulement impossible, mais inconcevable.

Engourdissement émotionnel : la psyché en retrait

L’esprit humain, confronté à une douleur incessante, érige des barricades invisibles. La difficulté que nous rencontrons pour exprimer notre douleur est une réponse reconnue à un traumatisme extrême. Une exposition prolongée et intense à la violence, à la destruction et à la perte, comme celle vécue à Gaza, conduit souvent à ce que les psychologues appellent un «  engourdissement émotionnel  » ou un « émoussement psychique ». Il s’agit d’une tentative de protéger l’esprit d’une douleur et d’une terreur insupportables.

L’engourdissement émotionnel fait plus qu’atténuer les sentiments : il modifie fondamentalement le paysage intérieur, rendant les mots familiers moins significatifs, tandis que les expériences qu’ils représentent deviennent inaccessibles.

Des études neurologiques sur des survivants de traumatismes montrent qu’un stress prolongé affaiblit les centres cérébraux du langage, rendant l’expression verbale extrêmement difficile. Nous le ressentons quotidiennement : une incapacité généralisée à trouver les mots justes, comme si notre vocabulaire interne avait diminué. Cet engourdissement va au-delà de l’expression du chagrin et de la peur ; il émousse la perception elle-même, rendant le monde muet et notre propre paysage intérieur difficile à appréhender.

La perte de notre capacité à parler n’est pas seulement un phénomène cognitif ou philosophique : un choc continu modifie le rythme cardiaque, rend la respiration irrégulière, ralentit nos pas et se grave sur nos visages. La faim affaiblit la voix, l’insomnie brouille la pensée et le froid fait trembler les lèvres avant même qu’elles ne puissent former les mots. Nous ne nous taisons pas parce que nous ne trouvons pas ce que nous voulons dire, mais parce que notre esprit et notre corps sont trop épuisés pour porter le langage.

Un traumatisme persistant remodèle le sens des mots, les transformant en coquilles d’angoisse creuses.

Le « chez-soi », autrefois lieu du refuge, du réconfort et de la famille, n’est plus qu’un amas de pierres et de poussière où les souvenirs sont enfouis.

« Ami », autrefois source de compagnie et de soutien, s’est réduit à un nom murmuré sur des lèvres tremblantes, à un souvenir qui s’estompe ou à une question glaçante : sont-ils encore en vie ?

« Espoir », autrefois attente d’un avenir meilleur, est désormais une flamme fragile luttant contre le vent hurlant du désespoir. La « sécurité  » s’est transformée en illusion, une ombre fugace brisée par les bombes ou les portes verrouillées qui ne peuvent empêcher le danger d’entrer. Ce que nous appelions autrefois « normal » s’est dissous dans un passé perdu, remplacé par le rythme incessant des génocides.

J’ai un jour pensé que si les mots ne pouvaient véritablement exprimer notre souffrance, c’est parce que j’essayais de l’exprimer en anglais, une langue insuffisante pour dire l’intensité de notre douleur. Mais même notre langue arabe, qui regorge de termes riches et nuancés, ne parvient pas à restituer l’immensité de notre angoisse. Prenons par exemple des mots comme qahr, ghussa et faj‘a : des termes lourds de sens, évoquant l’oppression, une boule dans la gorge et un chagrin soudain. Même ces mots ne peuvent exprimer pleinement la douleur vive et accablante que nous endurons. Une douleur profonde transcende tous les langages, défiant toute expression et échappant à tout vocabulaire.

Ce lexique brisé reflète une réalité brisée. Le langage, autrefois archive vivante de l’expérience humaine, peine aujourd’hui à suivre le rythme d’une destruction si vaste qu’elle efface les fondements mêmes du sens. Les mots eux-mêmes ont été érodés, nous poussant vers un état de nihilisme où la vie semble dépouillée de sa valeur intrinsèque. Ils deviennent un « langage de l’indicible », ne laissant que le néant là où devrait se trouver la communication, révélant ainsi la profondeur de notre désespoir.

Les enfants se tiennent immobiles, le regard vague, la voix étouffée par le choc, tandis que les bombes tombent autour d’eux. Les mères serrent leurs mains vides, leur chagrin trop profond pour s’exprimer à voix haute. Les pères errent dans les ruines, leurs mots étranglés par le poids de l’épuisement et du chagrin. Nos cerveaux, accablés par l’ampleur de la dévastation, ralentissent leur rythme, transformant le langage en une bougie vacillante luttant contre une nuit sans fin.

L’état constant d’hyperconscience, les troubles du sommeil et les souvenirs intrusifs inhérents aux zones de génocide sapent les ressources cognitives nécessaires à une articulation éloquente. Il en résulte ce que l’on appelle un « blocage psychologique » des centres du langage, qui nous empêche de traduire avec cohérence l’énormité de notre souffrance.

Dans de tels moments, une rupture profonde se produit entre l’être même et la capacité du langage à le représenter.

Le langage, fondamentalement, est un outil que nous utilisons pour donner du sens à nos expériences, construire des récits et nous connecter aux autres. Lorsque les éléments fondamentaux de notre existence sont systématiquement anéantis – nos foyers réduits en poussière, nos liens sociaux rompus par la perte, notre sentiment d’identité pulvérisé –, les cadres linguistiques sur lesquels nous nous appuyions deviennent insuffisants, voire obsolètes. Des mots autrefois si lourds de sens s’effondrent désormais, incapables de traduire la réalité brute.

Le philosophe Alan Tormey décrit les émotions comme étant intentionnelles, tournées vers quelque chose de réel et de communicable. Le traumatisme brise cette intentionnalité. Nos émotions perdent leur clarté, s’éparpillant comme des fragments impossibles à recoller.

L’abîme silencieux

La rupture entre l’expérience et le langage nous plonge dans un abîme où les mots échouent et où règne le silence. Ce calme ne naît pas de la paix, mais de l’angoisse. C’est un silence qui pèse sur la poitrine, un silence qui hurle.

Cet effondrement de la communication nous isole encore davantage. Nous vivons derrière un mur de tourments indicibles que peu de personnes extérieures peuvent franchir. Nos voix résonnent comme de faibles échos, perdues dans l’immensité d’un monde qui ne veut ou ne peut nous écouter.

Le génocide n’est pas seulement un combat personnel ; c’est un combat collectif. Comment pouvons-nous expliquer la peur incessante, la menace constante, le chagrin omniprésent, lorsque les mots eux-mêmes semblent inadéquats ? Nous avons l’impression de parler une langue différente, née du traumatisme et de la perte, que les autres ne parviennent pas à saisir.

De nombreux penseurs ont soutenu que la douleur est un état existentiel trop vaste pour le langage ; son acuité, sa nature globale et pourtant intime, résistent aux limites strictes de la parole. Nous le ressentons chaque jour : notre chagrin n’est pas difficile à exprimer, mais indicible par nature. C’est pourquoi nous nous tournons vers d’autres moyens d’expression – le silence, le langage corporel, les liens muets entre survivants –, non pas comme des formes d’expression mineures, mais comme les seules capables de contenir l’indicible.

Nous nous en remettons à des signaux subtils et à une compréhension tacite. Un regard, un contact, un geste peuvent en dire tellement plus que des mots. Parfois, c’est la façon dont nous nous accordons de l’espace en silence, conscients que l’autre ressent la même douleur. D’autres fois, ce sont les rythmes du quotidien – les routines et les petits gestes d’attention – qui expriment la solidarité. Nous parlons par la présence plutôt que par la parole, par des actes plutôt que par des déclarations. Même sans mots, il existe entre les survivant-es un langage qui exprime l’indicible, une conversation discrète qui se nourrit de regards partagés, de réactions corporelles et d’une compréhension mutuelle.

Les mots que nous parvenons à prononcer ressemblent à des images fanées aux couleurs dont personne ne se souvient, des tentatives désespérées de retenir ce qui ne peut l’être. Non seulement ils échouent à communiquer, mais ils trahissent leur raison d’être, nous laissant dans un double emprisonnement : celui de l’agonie et celui de l’absence de voix pour la transmettre.

Parler sans mots

Sur les murs en ruines, des fresques s’épanouissent – ​​des couleurs vives défiant les décombres gris. Des dessins d’enfants, bruts mais vivants, évoquent des rêves qui refusent de mourir. Des chansons renaissent des cendres lors de rassemblements silencieux, des fils de mémoire et de résistance tissés en mélodies. Des mains se serrent en silence, portant le chagrin et l’espoir dans un souffle partagé.

Ces langages non verbaux – art, rituel, silence partagé – deviennent des bouées de sauvetage. Ils retiennent ce que les mots ne peuvent retenir. Ils tissent un fil fragile entre les blessures intérieures invisibles et le monde extérieur.

Témoigner : l’écriture comme forme de résistance

Entourés d’un silence lourd de perte et de chagrin, nombre d’entre nous, moi y compris, se tournent vers l’écriture dans une tentative désespérée de combler le fossé entre notre expérience intérieure et le monde extérieur. Pourtant, même cet acte révèle les profondes limites du langage. Mes mots, et ceux des autres, semblent souvent trop faibles pour contenir l’immensité de la douleur, le poids du témoignage et de l’expérience du démantèlement systématique d’un peuple.

Nous persistons dans l’illusion du langage, sachant qu’il ne pourra jamais pleinement saisir notre vérité. Malgré tout, c’est aussi un acte de profonde résistance à l’emprise du traumatisme, une tentative de retrouver une part d’humanité et de faire en sorte que notre histoire, aussi difficile à articuler soit-elle, ne reste pas inaudible. Nous écrivons non pas pour prétendre que la douleur peut être contenue, mais pour laisser la porte légèrement entrouverte entre le monde que nous habitons et celui au-delà du siège.

Un cri collectif : apprendre à écouter

Le silence de Gaza est un appel. Entendre ce silence, c’est reconnaître une humanité partagée, mise à rude épreuve par la souffrance.

Le monde extérieur s’intéresse souvent à des bribes d’informations – statistiques, gros titres, images fugaces – mais passe à côté des profondeurs cachées. Le silence nous invite à écouter différemment : à prêter attention aux non-dits et à comprendre les limites du langage. Ce n’est qu’alors que la solidarité peut transcender les mots et devenir une réponse authentique à la douleur humaine.

Je ne veux pas que ceux qui vivent hors de Gaza se contentent de lire les nouvelles et de continuer leur vie comme si de rien n’était. Au contraire, arrêtez-vous un instant. Un enfant a été tué. Voyez au-delà des gros titres. Considérez ce qui reste non-dit : les rêves de cet enfant, ses amis, sa famille, la vie qu’ils imaginaient, les choses qu’ils espéraient accomplir. Chaque personne représente une histoire, une vie, des aspirations – pas seulement une statistique ou un fait divers. La véritable solidarité naît du respect de cette réalité humaine, de la prise de temps pour reconnaître son existence et ses rêves.

Le silence parle quand le langage échoue

Même si le langage faiblit, l’esprit humain perdure. Sous le silence se cache un battement de cœur féroce et obstiné qui refuse de s’éteindre. Nous portons le poids du souvenir et de la perte, mais nous avons confiance dans le plan divin qui guide l’avenir. Nous gardons l’espoir qu’un jour, « chez-soi  » sera à nouveau synonyme de sécurité et de chaleur. Qu’« ami » reviendra sous la forme d’un sourire, et non d’un fantôme. Qu’« espoir » brillera, inébranlable.

Notre silence est porteur de souvenirs, de perte et d’espoir, et en dit long à ceux qui veulent l’entendre. Il nous rappelle que l’expression transcende la parole et que la résistance prend de multiples formes, y compris le langage profond du silence.

Il dit : « Nous sommes toujours là. Nous endurons. Écoutez – non seulement nos mots, mais ce qui les sépare. Dans ce silence réside la vérité de Gaza. »

Taqwa Ahmed Al-Wawi est une écrivaine, poétesse et éditrice palestinienne de 19 ans originaire de Gaza, qui étudie la littérature anglaise à l’Université islamique de Gaza.


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