À l’ONU, la rage de Nétanyahou détruit les illusions françaises

mardi 30 septembre 2025

Le dirigeant israélien s’est exprimé vendredi à New York, s’enfonçant dans sa logique génocidaire. En face, Paris exprime son désaccord avec des mots choisis, sans sanctions ni changement de ton. La résurgence d’un inconfort diplomatique ancien à l’égard de l’allié israélien.

Par Ilyes Ramdani, le 26 septembre 2025

À la tribune de l’Organisation des Nations unies (ONU), vendredi 26 septembre, Benyamin Nétanyahou n’a pas cité la France, mais il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre à qui s’adressaient ses flèches. « Aux leaders occidentaux » qui ont reconnu la Palestine, le premier ministre israélien a lancé : « Le message que vous leur avez envoyé est très clair : tuer des juifs paie. Ça devrait être un motif de honte pour vous tous. » Et le dirigeant de se lancer dans une imitation : « ttendez, Monsieur le premier ministre, on promeut une solution à deux États ! »

Alors que Donald Trump le pousse à conclure un accord de cessez-le-feu, Benyamin Nétanyahou a redit devant l’Assemblée générale de l’ONU son refus clair de cette solution qualifiée de « suicide national » pour Israël. « Nous ne vous laisserons pas nous faire avaler la création d’un État terroriste », a-t-il affirmé, avant d’accuser les chancelleries occidentales d’avoir « cédé » par « faiblesse » à la pression de « médias hostiles » et de « masses antisémites qui exigent le sang d’Israël ». Allant toujours plus loin dans la provocation, il a affirmé vouloir « finir le travail » contre le Hamas à Gaza.

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Les mots du leader israélien n’ont pas constitué, pour la diplomatie française, une grande surprise, au vu des interactions récentes entre les deux capitales. Dans une chorégraphie soigneusement montée de part et d’autre, Emmanuel Macron a quitté New York avant que Benyamin Nétanyahou n’y atterrisse. Et les diplomates français présents à New York n’ont pas plus échangé avec leurs homologues israéliens, dont plusieurs étaient présents dans les couloirs de l’ONU dès lundi.

Un des derniers échanges, épistolaire, entre les deux dirigeants a résumé la tonalité actuelle de la relation bilatérale. « Votre appel à un État palestinien alimente le feu antisémite », a accusé le leader israélien dans un courrier adressé à l’Élysée le 19 août et immédiatement rendu public. Emmanuel Macron lui a répondu une semaine plus tard, dénonçant une « instrumentalisation » de la lutte contre l’antisémitisme, actant leurs « graves désaccords » et reprochant à son interlocuteur sa « fuite en avant meurtrière et illégale », qui expose Israël « à l’indignité ».

La confiance est profondément abîmée entre le président de la République et « Bibi », ce surnom qu’il continue à lui donner malgré la sévérité des propos qu’il tient à présent à son sujet. Emmanuel Macron pense aujourd’hui de Benyamin Nétanyahou ce qu’en pensait Nicolas Sarkozy à la fin de son propre quinquennat, quatorze ans en arrière. « Je ne peux plus le voir, c’est un menteur », avait alors lancé le chef de l’État à Barack Obama, président des États-Unis, dans un échange « off » capté par la presse.

Depuis 2017, les tentatives furent nombreuses, mais la greffe n’a jamais pris entre ces deux dirigeants que vingt-huit ans séparent. L’un trouve l’autre accroché à de vieilles lunes du siècle dernier, terriblement manœuvrier. L’autre méprise l’inconséquence de son cadet, son goût pour les « coups » qui tombent parfois à plat. Quand Emmanuel Macron débarque à Tel-Aviv deux semaines après le 7-Octobre – un délai qui a crispé son allié –, sa proposition de construire une « coalition internationale anti-Hamas » suscite le silence interloqué de l’Israélien, qui n’y donnera pas suite.

L’épouvantail des sanctions

Comment comprendre, dès lors, l’incompréhensible paradoxe de la position française, tout à la fois hostile et amicale, désespérément velléitaire ? Malgré tout cela, les courriers hostiles, l’inimitié, les menaces de représailles, la reconnaissance de l’État de Palestine et, surtout, le génocide à l’œuvre à Gaza, Emmanuel Macron continue un inconfortable pas de deux avec Israël, invoquant toujours l’amitié entre les deux pays pour ne jamais aller trop loin sur le terrain du bras de fer.

Dernier exemple en date : lorsque l’avion de Benyamin Nétanyahou a contourné les côtes françaises pour rejoindre New York, jeudi, certains défenseurs d’une action plus dure envers Tel-Aviv ont cru à un sursaut français. Las, le Quai d’Orsay a indiqué au Monde avoir « autorisé le survol de son territoire par l’avion du premier ministre israélien », en dépit du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) dont le dirigeant fait l’objet.

Et tout est à l’avenant. Quand deux gendarmes français ont été arrêtés à Tel-Aviv, juste après une visite du ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, en novembre 2024, Paris a fait le choix du silence. Un communiqué de protestation, une convocation au quai d’Orsay et rien d’autre. À l’époque, une source officielle française de premier rang s’emporte lorsqu’on interroge cette tempérance : « Mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse d’autre ? Bombarder Jérusalem ? »

Depuis, le logiciel français n’a pas évolué. Pire : alors que la reconnaissance aurait pu la placer en fer de lance d’une réaction européenne aux massacres en cours, Paris se retrouve à la remorque des autres chancelleries européennes. Les Pays-Bas, pourtant alliés d’Israël, ont interdit de séjour sur leur territoire deux ministres suprémacistes, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, tout comme le Royaume-Uni. L’Espagne a décidé un embargo total sur les ventes d’armes et l’importation des produits issus des colonies.

Même l’Italie, habituellement sur une ligne pro-israélienne, a changé de braquet et surpris son monde. Dans son adresse à l’Assemblée générale des Nations unies, mercredi, Giorgia Meloni, la présidente du Conseil, a annoncé que son pays allait « approuver certaines des sanctions proposées par la Commission européenne à l’encontre d’Israël », accusé d’être « allé trop loin ». Et tandis que Madrid et Rome se disent prêts à porter assistance à des navires de la flottille humanitaire pour Gaza, Paris reste passif.

La question des sanctions s’est nichée dans l’angle mort de la diplomatie française au Proche-Orient. À chaque fois qu’ils sont interrogés sur le sujet, les conseillers de l’exécutif bottent en touche, renvoient à l’échelon européen, jurent que « ceux qui ont avancé seuls sur les sanctions n’ont pas été efficaces ». Paris continue à « tendre la main » à Tel-Aviv, à souhaiter que tout se fasse « en coordination avec Israël », à marteler « l’amitié intangible et indiscutable » entre les deux pays.

Une tétanie très nationale

Le discours d’Emmanuel Macron annonçant la reconnaissance de la Palestine, lundi 22 septembre, a d’ailleurs été émaillé d’adresses à Tel-Aviv. « Je sais [les] réticences et [les] craintes » des dirigeants israéliens, a dit Emmanuel Macron, rappelant son « amitié » à l’égard de l’État hébreu et sa « main tendue ». Dans son allocution, le chef de l’État a multiplié les concessions censées rassurer le gouvernement Nétanyahou : l’État palestinien et le Hamas seraient démilitarisés, les manuels scolaires revisités, l’Autorité palestinienne réformée… « C’était un discours largement tourné vers Israël », reconnaissait peu après un de ceux qui ont contribué à son écriture.

Difficile de démêler les ressorts d’une telle incapacité de la France à aller au bout de sa logique. L’histoire n’y est évidemment pas pour rien, répondent en chœur plusieurs sources, de l’affaire Dreyfus au traumatisme de la Seconde Guerre mondiale. « L’amitié » franco-israélienne « peut conduire à des désaccords et même à des fâcheries », avait lancé Emmanuel Macron à son « cher Bibi » lors d’un discours à Paris, en juin 2018, « mais elles ne durent jamais bien longtemps parce qu’au-delà il y a ce qui nous a fait, ces valeurs plus fortes que tout, ce passé conjoint ».

Comme un indice, à l’Élysée, ce sont les conseillers chargés de la politique intérieure qui se sont faits les plus sceptiques à l’égard de la démarche du chef de l’État vis-à-vis de la Palestine. « Attention à ce que ça peut créer au sein de la communauté juive », l’a alerté l’un d’eux, moins enthousiaste que l’aile des diplomates au Château. Les craintes en la matière ont traversé tous les présidents de la République depuis huit décennies que dure ce conflit.

À chaque fois (ou presque) que la question palestinienne revient à l’agenda, les liens entre les deux pays se distendent.

Dans sa thèse publiée en décembre 2024 et consacrée à l’histoire de la cause palestinienne en France, le chercheur Thomas Maineult rappelle les conditions de la visite de Yasser Arafat, au printemps 1989. À l’époque, l’émotion de la communauté juive est vive face à ce qu’elle perçoit comme un « lâchage » de l’exécutif. Tel-Aviv accuse Paris de cautionner le terrorisme. Rue des Rosiers, les commerçants font sonner leurs alarmes en signe de protestation. Le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) organise un rassemblement rue Copernic. François Mitterrand décide alors d’accueillir le leader palestinien sans s’afficher avec lui sur le perron de l’Élysée.

Trente-cinq ans plus tard, la même « crainte pour l’unité nationale », dixit un conseiller élyséen, traverse la présidence de la République. Emmanuel Macron a reçu plusieurs fois Haïm Korsia, le grand rabbin de France, et Yonathan Arfi, le président du Crif. Il a demandé à ses équipes de lui organiser des déjeuners et des entrevues avec un échantillon représentatif de la diversité politique de la communauté juive. Ainsi a-t-il vu, seuls ou ensemble, Pascal Bruckner, Bernard Henri-Lévy, Danièle Thompson, Denis Olivennes, Alain Finkielkraut, Maurice Lévy ou encore Valérie Zenatti.

Conscient de l’impopularité de sa décision du 22 septembre, le chef de l’État cherche surtout à éviter la déchirure, avec le gouvernement israélien autant qu’avec la communauté juive de France. C’est toute l’histoire de la relation bilatérale entre les deux pays, une sorte de « yo-yo » entre des moments d’amitié, fondée sur la coopération culturelle, économique et technologique, et des moments de tensions. Ceux-ci n’arrivent jamais par hasard : à chaque fois (ou presque) que la question palestinienne revient à l’agenda de la communauté internationale, les liens entre les deux pays se distendent.

"[La France doit] poser à Israël la question centrale, celle de sortir de l’état d’exception politique et religieuse." Dominique de Villepin

Une alternance dont a paru s’accommoder au fil du temps la diplomatie française. C’est l’histoire de ces « fâcheries » qui « ne durent jamais bien longtemps » dont parlait Emmanuel Macron en 2018. Mais l’élastique peut-il encore tenir, alors que la cause palestinienne fait un retour si perçant au sommet de l’agenda international ? La stratégie du « délinkage » (autrement dit, la séparation de la question palestinienne et des relations bilatérales), tentée par le Quai d’Orsay à partir des années 2000, semble avoir fait long feu.

L’équation ressemble à celle qu’a dû affronter la France dans sa stratégie maghrébine depuis 2022. Pendant des décennies, Paris a oscillé entre l’Algérie et le Maroc, multipliant les domaines de coopération pour mieux éviter les sujets les plus sensibles – la question mémorielle pour l’un, le Sahara occidental pour l’autre. L’équilibre a tenu jusqu’à ce que le Maroc, renforcé par ses initiatives diplomatiques récentes, somme son partenaire français de trancher. Paris a fini par reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara ; un an plus tard, la relation avec Alger est à son niveau le plus critique depuis les accords d’Évian (1962).

Toutes proportions gardées, c’est à ce genre de carrefour stratégique que se trouve l’équation diplomatique entre la France et Israël. Fort du soutien inlassable des États-Unis, Benyamin Nétanyahou a adopté une diplomatie binaire, triant le monde entre ses alliés et ses ennemis. Est-il possible de poursuivre une relation bilatérale comme si de rien n’était, à l’heure de massacres qui pourraient conduire les dirigeants de l’État hébreu à être traduits devant les tribunaux internationaux ?

Artisan du réchauffement des relations lorsqu’il dirigeait la diplomatie française, de 2002 à 2004, Dominique de Villepin estime que le rôle de la France est à présent de « poser à Israël la question centrale, celle de sortir de l’état d’exception politique et religieuse, qui serait suspendu à l’exercice de la force ». Un tournant historique auquel la France doit participer, selon l’ancien premier ministre de Jacques Chirac. « Israël doit réfléchir à sa place comme État, avec ses droits mais aussi ses obligations, ses frontières, ses relations avec ses pays voisins. Il est temps de sortir Israël de sa logique d’hybris et de démesure. »

Ilyes Ramdani


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