Après l’ouverture de son antenne à Séoul, le Centre Pompidou sous pression

lundi 6 juillet 2026

L’institution française est mise en cause pour avoir noué un partenariat à Séoul avec un conglomérat lié à des groupes de sécurité israéliens. La direction assume son besoin d’argent, alors que ses travaux parisiens doivent durer jusqu’en 2030. La contestation, y compris en interne, croît.

Ludovic Lamant, 30 juin 2026

L’enseigne du Centre Pompidou Hanwha, recouverte de drapeaux palestiniens, lors d’une manifestation le 4 juin 2026. © Photo Simon Shin / SOPA Images/SIPA

Le Centre Pompidou espérait peut-être passer inaperçu, misant sur l’éloignement géographique. Mais l’appel au boycott de sa nouvelle antenne ouverte à Séoul, en Corée du Sud, le 4 juin, est en train de gagner en intensité. En cause : le partenariat conclu pour l’occasion avec Hanwha, un conglomérat sud-coréen présent dans de nombreux secteurs industriels, dont l’espace, l’énergie solaire, les chantiers navals ou encore... l’armement.

Ce groupe – un chaebol emblématique des succès de l’économie sud-coréenne –, vient d’annoncer une alliance avec le Français Thales au dernier salon mondial de l’armement en juin. Il est surtout critiqué pour s’être rapproché, depuis les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, de certaines sociétés d’armement et de sécurité israéliennes, dont Elbit Systems. La valeur en Bourse de ce marchand d’armes a explosé, profitant de la multiplication des conflits sur la planète, depuis l’automne 2023.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/300626/apres-l-ouverture-de-son-antenne-seoul-le-centre-pompidou-sous-pression?utm_source=&utm_medium=email&utm_campaign=relance_article_offert&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5B%5D&M_BT=21598519925523

C’est une coalition de collectifs sud-coréens qui, la première, a pris position en mai contre l’ouverture du centre Pompidou-Hanwha, dans un bâtiment conçu par l’architecte français Jean-Michel Wilmotte – en réalité, une simple extension du siège de Hanwha : « L’art ne peut pas servir à masquer la violence », lit-on dans leur manifeste. L’antenne, qui propose une première exposition sur le cubisme, est censée rester ouverte au moins durant quatre ans.

« Nous condamnons la collaboration de Hanwha avec des fabricants d’armes israéliens, Elbit Systems et Elta Systems, des entreprises dont les technologies contribuent à l’assassinat en cours de Palestinien·nes », explique à Mediapart l’artiste siren eun young jung, l’une des figures de la contestation, basée à Séoul. Elle insiste : « Le Centre Pompidou – une institution publique, et le cœur de la culture en France – ne doit pas financer son développement à l’international en s’associant avec un complice de génocide. »

La mobilisation a aussi pris en France. Même si la fermeture du centre pour travaux complique la donne. Dans une tribune publiée dans Libération fin mai, un collectif d’artistes, activistes et universitaires, d’Ali Cherri à Élisabeth Lebovici, de Théo Mercier à Marin Fouqué, écrit : « Nous dénonçons la transaction que ces politiques imposent à la culture : en échange du financement de l’art, les institutions blanchissent l’image d’acteurs néfastes. »

Également signataire du texte, la plasticienne et performeuse Lili Reynaud Dewar, prix Marcel Duchamp 2021, précise à Mediapart : « La stratégie d’internationalisation de Pompidou prend, avec ce projet en Corée, des proportions inacceptables. Il n’y a même pas eu de discussions avec les équipes en interne, encore moins avec le public, ou les artistes, dont nos œuvres figurent pourtant dans les collections. Alors que le centre est un lieu que l’on n’a cessé de parcourir, au fil des années, et auquel nous sommes très attaché·es. »

Dans une seconde tribune, destinée à interpeler plus précisément « les ami·es et mécènes » du centre, les signataires, dont Annie Ernaux, Adèle Haenel, Laure Murat ou encore Chowra Makaremi, se disent « horrifié·es et affligé·es » par ce partenariat. Et d’exhorter, au lieu de cet accord, à la mise en place de deux fonds – l’un « de soutien aux artistes palestiniens et libanais en exil », l’autre « de réserve destiné à un futur centre d’art contemporain à Gaza ».

De son côté, la cinéaste Céline Sciamma a transformé le moment de discussion prévu avec Adèle Haenel, dans le cadre de la rétrospective que lui a organisée le centre en juin à Paris, en une discussion à bâtons rompus, avec le public, sur les manières de mettre fin à ce partenariat. Y furent convié·es des membres de la Coordination française du boycott universitaire, culturel et sportif d’Israël (FRACBI), qui joue un rôle de relais entre la France et la Corée du Sud dans ce dossier.

Beaubourg assume

Ces actions n’ont suscité, à ce stade, aucune réaction officielle de Pompidou. Nos sollicitations n’ont pas plus abouti. La direction – Laurent Le Bon, le président, ou Julie Narbey, la directrice générale – n’ont pas non plus proposé de rencontrer les signataires. Du côté des syndicats, beaucoup ont découvert la nature exacte de ce partenariat, pourtant en gestation depuis près de trois ans, en lisant la tribune du 27 mai.

SUD s’est ainsi fendu d’un communiqué remonté au nom des agent·es du centre, « refusant que le nom de [leur] institution soit associé à une entreprise qui prospère sur l’économie de la guerre ». « Quelles conséquences cette association produit-elle sur l’image du Centre Pompidou auprès des artistes, des intellectuels, des publics et de ses propres agents ? », lit-on dans un autre communiqué conjoint, publié fin juin (CFDT, FO, Unsa).

Courant juin, les personnels de Beaubourg ont tout de même reçu un message interne de leur direction, laquelle assume sans ciller. Elle avance deux arguments. D’abord, le partenariat n’est pas noué avec Hanwha, mais sa fondation culturelle. Cette structure, fondée en 2007, est longtemps restée en sommeil, servant surtout de réceptacle à la collection d’œuvres d’art des dirigeant·es du groupe. Mais les choses ont changé depuis peu, avec l’ouverture en particulier d’un espace d’exposition à New York, le ZeroOne. L’alliance avec Pompidou marque un changement d’échelle.

Autre élément mis en avant par le centre parisien : la nécessité de financer ses onéreux travaux. Le centre est fermé depuis fin 2025, et en théorie jusqu’en 2030, contraint à rénover de fond en comble son bâtiment historique de Piano et Rogers. Coût des travaux : 463 millions d’euros, pris en charge à 60 % par l’État. Il restait donc 180 millions à trouver. À ce stade, Laurent Le Bon et ses équipes ont déjà sécurisé 150 millions, par exemple grâce à un investissement de 50 millions de l’Arabie saoudite, ou encore en nouant un partenariat avec Chanel.

« On nous vend le récit du coût des travaux qu’il faut financer, avance Lili Reynaud Dewar. Mais il y a aussi des stratégies de soft power de la France en Asie. Cela s’insère totalement dans la politique d’Emmanuel Macron de soutien à l’industrie militaire, lui qui veut faire de cette industrie le fer de lance de notre économie. » Emmanuel Macron s’était d’ailleurs rendu en personne à Séoul le 3 avril, posant avec le PDG du groupe, Kim Dong-won, sur le site du nouveau musée.

Joints par Mediapart, les ministères de la culture et des affaires étrangères, parties prenantes de cet accord depuis le départ, assurent à l’unisson qu’il s’agit là de « diffuser à l’échelle internationale la culture française ainsi que ses valeurs démocratiques », ou encore de « renforcer les échanges culturels » entre les deux pays. Le Quai d’Orsay précise encore, bottant en touche sur le fond, renvoyant au Centre Pompidou : « Chaque partenariat est évalué avec rigueur et les choix artistiques du Centre Pompidou restent indépendants. »

C’est assez compliqué de se mobiliser face à un lieu fermé, de structurer une mobilisation face à un bâtiment vide. Lili Reynaud Dewar, artiste

À ce stade, la mobilisation française reste un peu plus discrète qu’en Corée du Sud. La liste d’artistes engagé·es, si elle s’allonge, reste encore modeste. « Tout le monde était globalement d’accord avec nous, mais cela reste difficile de parler, pour des artistes qui redoutent, non pas de se faire remercier, mais de ne plus être rappelé·es » par les musées, décrit Shanti Mouget, du FRACBI.

« Il est très compliqué pour les artistes de prendre des positions publiques, confirme Lili Reynaud Dewar. Par peur de se retrouver isolé·es. Par peur d’être empêché·es de travailler avec le centre par la suite. À cause de répercussions plus larges aussi – quand on voit le dédain ou la suspicion qui peuvent accueillir des prises de position de soutien à la Palestine, de la part de certaines personnes qui composent le monde de l’art. »

Elle ajoute encore : « C’est assez compliqué de se mobiliser face à un lieu fermé, de structurer une mobilisation face à un bâtiment vide. » En interne, des syndicalistes confirment que ces tensions nées du projet sud-coréen viennent s’ajouter à celles produites, depuis des mois, par la réorganisation des services, à la faveur des travaux.

Mais le Centre Pompidou aurait tort de penser que la polémique passera avec l’été. Une seule preuve : la programmation du Festival d’automne, manifestation parisienne de premier plan, est en train d’être remaniée, pour prendre en compte le désistement d’artistes qui ne souhaitent plus travailler dans le cadre de coproductions avec Pompidou.

« Tout part de la demande des artistes. On a donc réagi au cas par cas, en fonction des demandes de chacun·e, pour repenser au mieux chaque production », explique-t-on au Festival d’automne. Le nouveau spectacle des Palestinien·nes Basel Abbas et Ruanne Abou-Rahme, montré à Bruxelles en mai, a été reporté pour l’édition 2027. Celui de la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen, qui devait avoir lieu au Panthéon, là aussi en coproduction avec le Centre Pompidou, va être déplacé dans un autre lieu, et dans une autre économie, sans les apports et les équipes du centre.

Quant aux conférences et ateliers assurés cette année par le collectif Forensic Architecture, là encore en partenariat avec Beaubourg, l’ensemble est en train d’être repensé. La direction du Festival d’automne, elle, se garde de tout commentaire.

Avec cette antenne en Corée du Sud, le Centre Pompidou a ouvert sa troisième succursale à l’étranger, après Malaga en Espagne et Shanghai en Chine. En attendant l’inauguration, annoncée pour novembre, d’un gigantesque bâtiment à Bruxelles – déjà très contesté par la scène locale. Bref, c’est aussi toute une politique de déploiement à l’international, autour de la marque Pompidou, qui se trouve ici contestée.

Ludovic Lamant


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