Après les violences contre les activistes de la flottille pour Gaza, Jean-Noël Barrot annonce saisir la justice

Le ministre des affaires étrangères français a annoncé la saisine du procureur de la République en raison des violences infligées aux dizaines de militants arrêtés et conduits en Israël. Il a évoqué un rapport du consul général de France en Turquie corroborant ces sévices.
Laura Wojcik, le 29 mai 2026
Invité de la matinale de France Inter vendredi 29 mai, le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a évoqué les « agissements inqualifiables » d’Itamar Ben Gvir, ministre de la sécurité nationale israélien et figure de l’extrême droite, et a précisé qu’il faisait l’objet d’une « interdiction d’accès au territoire français », mesure déjà annoncée le 23 mai.
Le 20 mai, Itamar Ben Gvir, coutumier des démonstrations de haine, avait publié une séquence d’une grande violence sur les réseaux sociaux. Il y parade dans le centre de détention d’Ashdod, devant des militant·es de la flottille, interceptée en mer en tentant de rejoindre la bande de Gaza sur une cinquantaine de navires partis de Turquie quelques jours plus tôt. « Bienvenue en Israël, nous sommes chez nous ! », leur lance le ministre. Devant son sourire, des dizaines de corps agenouillés, poings liés. Un jeune homme est plaqué au sol sous ses yeux. Le dirigeant fait flotter le drapeau israélien devant la forêt de corps suppliciés, privés de toute forme de dignité. Il chante, se réjouit.
« Ils sont venus en tant que héros, regardez-les maintenant », interpelle-t-il. La séquence témoigne d’une petite fraction des violences physiques infligées à ces 430 militant·es, dont 41 sont français·es, par l’appareil d’État israélien durant plusieurs jours, avant leur expulsion du pays.
Des membres de la flottille à destination de Gaza arrivent à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, le 22 mai 2026. © Photo Simon Wohlfarht / AFP
Au micro de France Inter, Jean-Noël Barrot a détaillé la riposte judiciaire française : « Sur la base d’un rapport que j’ai demandé à notre consul général en Turquie, qui m’a fait état de violences sexuelles, d’exposition au froid, de coups, mais aussi d’humiliations répétées à l’encontre de ressortissants français, autant de faits susceptibles de qualifications pénales, j’ai décidé hier de saisir la procureure de la République en vertu de l’article 40 du Code de procédure pénale. »
Contacté par Mediapart pour savoir si une enquête a été ouverte, le parquet de Paris ne nous a jusqu’à présent pas répondu.
Aucune des quatre avocates de la Global Sumud France, délégation française de la Global Sumud Flotilla, n’a pris connaissance du rapport évoqué par Jean-Noël Barrot, un document produit par le consulat général de France en Turquie. Camille Duprié, Prisca Ancion, Hanna Bouchareb et Mathilde Lanté assurent avoir découvert son existence lors de l’interview du ministre. « Les navigants passés par la Turquie ont pu, pour certains, déposer des plaintes là-bas et passer des examens médicaux. Donc j’imagine que le rapport du consulat se base sur ça », suppose l’une d’elles, Prisca Ancion, interrogée par Mediapart. « Les navigants ont pris des récépissés de chacun des actes qu’ils et elles ont fait réaliser en Turquie », poursuit-elle.
Sévices répétés
Ces éléments sont en cours de traduction et de consignation du côté des défenseuses de l’organisation, qui espèrent déposer une plainte collective la semaine prochaine. « Si le gouvernement veut nous communiquer des éléments, on est évidemment prêts à les recevoir pour étayer les plaintes des navigants », poursuit l’avocate.
Contactés, ni le consulat général de France en Turquie ni le ministère des affaires étrangères n’ont livré à Mediapart de plus amples détails sur le contenu ou la méthodologie du rapport.
Parmi les récits qui ont pu nourrir ce document, celui d’Adrien Pain, 31 ans, l’un des 41 activistes français de la flottille. Ce navigant raconte à Mediapart l’envers de la séquence capturée par Itamar Ben Gvir. Alors que le ministre s’apprête à promener son téléphone entre les militant·es recroquevillé·es, le jeune marin vient de recevoir « des petits coups d’humiliation dans les côtes, dans l’estomac ». « Ils m’ont écarté les jambes, m’ont fouillé. À la fin, un agent m’a donné deux coups de pied très douloureux dans les testicules. »
« À côté de moi, je vois pas mal de camarades par terre. Ils me mettent aussi dans cette position contraignante, me disent “à genoux, la tête au sol”. Et à partir de là, on attend. Ça dure des heures. Et c’est là que Ben Gvir est passé. »
Au bout de la deuxième nuit sur le bateau, ils ont sorti les tasers. Adrien Pain, militant arrêté par Israël
Le militant, rentré en France le 23 mai, est là quand le ministre filme la foule, mais il ne voit rien. « On lève un peu la tête. Un soldat passe derrière moi et me rabat violemment le visage au sol, avec sa main. C’est là que j’ai eu des blessures à la tête. » Ces sévices répétés, qui corroborent le récit d’autres militant·es, ont débuté le 18 mai, lors de son transfert vers un vaste bateau-prison utilisé pour les conduire vers le port d’Ashdod.
Un petit box sombre du navire a été utilisé comme « container de torture », résume Adrien Pain, qui évoque des « coups de pied, de poing », perpétrés par « trois ou quatre soldats qui se défoulent » sur lui dans l’obscurité. « Ils m’ont aussi frappé avec le bout de leur fusil. »
« Les fractures, les abus sexuels ont eu lieu après mon passage. Au bout de la deuxième nuit sur le bateau, ils ont sorti les tasers », poursuit Adrien Pain, qui raconte avoir été « mis en joue » à plusieurs reprises au moyen d’armes « du même genre que les LBD, avec des petits sacs de billes en guise de munition ». « Plusieurs fois, ils ont tiré sur des personnes. » Ces passages à tabac systémiques, assortis de privations de sommeil, de médicaments, d’eau et de nourriture s’accompagnent d’une quinzaine de récits de violences sexuelles, qu’a pu collecter Mediapart dès le 24 mai.
Une militante française raconte avoir été frappée et « touchée de partout », y compris sur les fesses et la poitrine, par des hommes armés, dans ce conteneur sombre. Une autre décrit avoir été « mise à nu » par des policières qui lui auraient « touché le sexe » pour « vérifier qu’elle était une femme » alors qu’elle était accroupie. Arrivé à la prison de Ketziot, Adrien Pain raconte aussi avoir été forcé de se dénuder pour des fouilles et obligé de faire « une vingtaine de squats » pour l’humilier.
« Effets d’annonce »
Le premier ministre, Sébastien Lecornu, avait déjà réagi lors des questions au gouvernement du 26 mai : « On a tous vu les images, et plus que les images, les actes absolument odieux, choquants, et qui n’appellent aucune forme de réserve dans la condamnation », dénonçait-il. « Le ministre [des affaires étrangères] va recevoir les différents avocats concernés », poursuivait-il.
L’invitation a été lancée le 28 mai, selon Prisca Ancion. « On l’a reçue hier par mail. On nous invitait à rencontrer son directeur de cabinet », détaille-t-elle. Les quatre avocates ont annoncé dans un communiqué refuser cette invitation. Elles fustigent « les effets d’annonce du ministre » et un « simulacre de condamnation », qui « ne [leur] fera pas oublier que le gouvernement français a soutenu l’État d’Israël depuis le début du génocide ».
« Réduire la responsabilité de ces violences à la seule personne de M. Ben Gvir est une manœuvre politique que la Global Sumud France dénonce fermement. Nous refusons d’en être la caution », indique le document.
Prisca Ancion précise : accepter l’invitation serait « faire comme si le gouvernement français était prêt à dialoguer avec les navigants. Alors qu’on sait pertinemment qu’il est absolument hostile à tous les militants propalestiniens en France ».
Il faut que ce soient des corps blancs qui soient filmés, exposés, pour qu’on s’intéresse un petit peu à la violence systémique, raciste et génocidaire de l’État d’Israël. Adrien Pain
Elle ajoute : « Ils sont au pied du mur parce que des vidéos sortent et un scandale commence à éclater. Ils sont obligés de réagir. Et se concentrent beaucoup sur Ben Gvir pour faire comme si c’était lui le responsable du scandale, que c’était son comportement à lui qui est inadmissible. Or, il n’est pas du tout séparé du reste de la politique israélienne. »
L’avocate regrette aussi une « logique de protection des [seuls] ressortissants français », évoquant « une hypocrisie » du ministère, « qui connaît la violence de l’armée israélienne et de son gouvernement ». « Ce que les navigants ont subi sur ces bateaux-prisons, et même après à Ashdod, c’est vraiment sans commune mesure par rapport aux traitements des Palestiniens dans les prisons israéliennes. »
Ces traitements sont d’ailleurs largement documentés. Dans un rapport titré « Bienvenue en enfer » et publié en 2024, l’ONG israélienne de référence B’Tselem décrivait des prisons israéliennes comme « des espaces dans lesquels chaque détenu est intentionnellement condamné à des souffrances intenses et incessantes, qui fonctionnent de facto comme des camps de torture ». Le document livrait les détails d’« une politique institutionnelle et systémique centrée sur la torture et les abus continuels contre tous les prisonniers palestiniens détenus par Israël ».
« Mais il faut que ce soient des corps blancs qui soient filmés, exposés, pour qu’on s’intéresse un petit peu à la violence systémique, raciste et génocidaire de l’État d’Israël, confie Adrien Pain. La mise en danger de nos corps peut servir à ça, tout en rappelant qu’on a vécu une petite fraction de ce que subissent les Palestiniens. »
Laura Wojcik

