Archéologie d’un vrai-faux silence :

mardi 28 juillet 2026

... Michel Foucault, Israël et les Palestiniens [1/3]

Alain Brossat et Alain Naze
paru dans lundimatin#528, le 25 juillet 2026

Inspirés l’un et l’autre de longue date par le travail de Michel Foucault [1], nous avons récemment été intrigués, actualité oblige, par la rareté des interventions et commentaires (pour ne pas parler d’analyses) de celui-ci concernant le conflit entre Israël et les Palestiniens. Une rareté qui, sur toute la durée de la période dans laquelle les recherches philosophiques de Foucault semblent trouver un débouché tout naturel dans le domaine idéologique et politique et y susciter débats et controverses - disons de l’Histoire de la folie à l’âge classique (1961) à la mort du philosophe en 1984 -, s’apparente à une absence marquée, un silence soutenu. Or, au fil de ce court quart de siècle, la pratique philosophique de Foucault devient de plus en plus intervenante, indissociable d’implications et d’engagements aussi nombreux que variés, généralement inscrits dans l’horizon de la résistance à l’ « intolérable » - un motif lancinant dans ce qu’il faut bien appeler la politique pleine de panache de Foucault, avec ses lignes de continuité autant que de fracture.

[Cet article sera publié en trois parties, au fil de l’été.]

Pour Philippe Chevallier

Ce contraste fort entre cette quasi-absence de traces tangibles et manifestes [2] de positions adoptées par Foucault à propos de ce conflit dont les origines précèdent ses propres engagements (son bref passage par le PCF) et qui se poursuit, hélas, bien au-delà de sa disparition a nourri un récit, plus ou moins légitimé par la qualité de ses auteurs (biographes, proches de Foucault, témoins directs de ses interventions politiques...), et qui tient en peu de mots : de notoriété publique, Foucault sympathisait avec Israël et cet attachement à tout ce que ce signifiant englobe ne s’est jamais démenti.

Ce qui nous a frappés, c’est la récurrence de cet énoncé, dans des textes de statuts variés (biographies de Foucault, autobiographies ou souvenirs personnels, témoignages ponctuels...). Et tout autant, la relative homogénéité de son mode d’énonciation – celui de l’évidence, de la chose solidement établie, indiscutable ; tout se passant ici, précisément, comme si plus les sources, les documents, les traces écrites (à commencer par les milliers de pages qui composent les Dits et Ecrits...) étaient rares, plus la chose serait, paradoxalement, irrécusable.

Pour lire la suite : https://lundi.am/Archeologie-d-un-vrai-faux-silence-Michel-Foucault-Israel-et-les-Palestiniens-1

Du coup, c’est bien à quelque chose comme une insistante rumeur qu’il nous a bien semblé avoir affaire, en première approche. Et comme nous l’ont enseigné les spécialistes de la rumeur, l’insistance de celle-ci ne nous renseigne en rien sur les relations qu’elle est susceptible d’entretenir à la vérité des faits. Ici, tout particulièrement, le terrain est à ce point miné que, face à une rumeur d’autant plus péremptoire dans ses modes d’expression (ponctuée d’expressions définitives destinées à clore tout débat à propos de l’évidence alléguée), notre premier mouvement fut de réclamer un droit d’inventaire détaillé ; comme toujours en pareil cas, le scrupule du chercheur l’incite à laisser la rumeur de côté et à reprendre l’enquête ab ovo, en réexaminant toute la généalogie de l’affaire, en revenant sur les traces, aussi infimes celles-ci soient-elles. Le caractère lapidaire de ces assertions, non documentées ou documentées de façon fragile, faisant référence à des sources invérifiables (« untel m’a dit que... ») incite sinon à la méfiance, du moins à la prudence – on est tout naturellement porté à s’interroger sur le traitement expéditif du dossier, vu l’importance de la question en jeu – quel contraste avec le luxe de détails et d’informations à propos des engagements de Foucault sur le front de la prison et de la justice, en faveur de la dissidence soviétique et des boat people vietnamiens, des militants de Solidarnosc au temps de l’état de siège, sans oublier les « reportages d’idées » dans le contexte du soulèvement iranien contre le Shah (1978-79) !

La recherche prend ici une tournure tout à fait particulière – non pas celle du commentaire et de l’interprétation des textes ou d’autres traces tangibles, matériau de l’archive, mais bien plutôt celle de l’archéologie d’un silence – l’expression nous vient de Foucault lui-même, à propos du silence des fous (de la folie) à l’âge classique [3]. Que ce silence soit recouvert par la mince pellicule que constitue ce que nous désignons comme la rumeur facilite moins la recherche que cela ne la complique. La rumeur demande elle aussi à être déchiffrée et interprétée, à nos risques et périls... Elle ajoute à l’énigme du silence, plutôt qu’elle ne l’éclaire. On est porté à s’attarder sur le soupçon : quel but le biographe, le proche, l’ami de Foucault recherche-t-il en traitant si expéditivement la question qui nous préoccupe ici et dont la pleine actualité historique ne s’est jamais démentie, de décennie en décennie, depuis 1948 ? Quel est son intérêt à expédier la question en peu de mots et sans s’attarder plus d’un instant sur la présentation des évidences soutenant l’affirmation d’un constant parti-pris de Foucault en faveur d’Israël ?

La stratégie du soupçon (qui est aussi une méthode indissociable, dans le domaine des sciences humaines et sociales ou, a fortiori, dans le champ analytique, de la connaissance indiciaire et de l’interprétation) peut bien, à l’examen, être mise en échec, les assertions non démontrées s’avérant, au terme de l’enquête, pour l’essentiel véridiques. Mais elle n’en trouve pas moins sa pleine justification méthodologique dès lors que s’est établie une doxa qui, à défaut de preuves, met en œuvre la rhétorique de l’initié – croyez-moi sur parole, je sais de quoi je parle, je suis dans la confidence (vue ma proximité avec l’intéressé, mon accès à des sources privées, etc.). Ce n’est pas que nous soyons a priori portés à tenir en défiance les témoins et les scribes, ce serait plutôt que nous avons voulu en avoir le cœur net. C’est dans cette disposition que nous nous sommes mis au travail.

Il ne nous échappe pas que le motif de l’archéologie du (d’un) silence est, dans cette topographie, d’un maniement particulièrement délicat. C’est, d’abord, que la disposition qui nous conduit à le mobiliser est elle-même sujette à caution ; nous nous sommes interrogés en effet, avec une certaine incrédulité, aujourd’hui, arc-boutés que nous sommes à la défense de la cause palestinienne dans le contexte du génocide perpétré par Israël à Gaza, révulsés par la brutalité de la colonisation en cours en Cisjordanie, l’agression israélo-états-unienne contre l’Iran, la dévastation du sud Liban et la volonté toujours plus évidente de l’État hébreu de placer tout le Proche-Orient sous son talon de fer : comment serait-il concevable que Foucault, diagnosticien éprouvé de son époque sur les fronts les plus exposés, et davantage que cela, prenant des risques de tous ordres dans les engagements qui découlaient de ces diagnostics, ait pu à ce point et avec une telle constance s’être tellement fourvoyé dans cette configuration ?

Il ne s’agit pas ici de cultiver l’anachronisme – le génocide à Gaza vient de loin. La dépossession des Palestiniens est un processus continu, inauguré par une campagne de purification ethnique d’une grande brutalité en 1948, scandée de guerres, d’annexions et de massacres, l’objectif jamais démenti de cette colonisation de la Palestine étant de réduire le peuple qui y vit à une condition résiduelle. Comment se pourrait-il que, de la création de l’État d’Israël, indissociable de la Nakba, à l’invasion du Liban, scandée par le bombardement de Beyrouth et le massacre de Sabra et Chatila (1982), Foucault n’ait, pour reprendre la formule consacrée, rien vu qui soit susceptible d’infléchir son parti-pris en faveur du fait israélien – comme État, comme colonie de peuplement ?

Notre recherche est donc partie d’une certaine incrédulité et surtout d’une crainte : que cette question vienne mettre à mal notre relation à Foucault, perçu par nous durablement comme non pas un maître, mais un constant stimulateur mental et philosophique (au sens où l’on parle de stimulateur cardiaque). Notre relation à Foucault n’est pas seulement, de longue date, fondée sur l’empathie, le respect et une réelle admiration pour sa pratique de la philosophie et la puissance de la pensée qui s’exprime dans ses livres, mais aussi pour sa façon d’engager la philosophie dans l’actualité – l’ontologie du présent dans ses débouchés pratiques. Si donc se confirmait ce qui, à nos yeux, constituerait une sérieuse défaillance en matière d’ontologie du présent, ce serait tout ce domaine de proximité et de connivence philosophique et politique qu’il nous faudrait réévaluer – perspective éprouvante et mortifiante s’il en fut.

Et puis, il y a cet énorme obstacle épistémologique : faire l’archéologie d’un silence, cela s’appelle en langue moins noble, faire parler un mort, exercice douteux par définition, que non seulement le respect humain réprouve, mais que rejette le souci de la rigueur dans l’établissement du vrai. Une précision s’imposerait donc ici : il ne s’agirait de procéder à cette archéologie, de faire parler ce grand mort que sous ses propres conditions, c’est-à-dire non pas imaginant ou fictionnant des positions supposées, mais en collationnant des traces, des fragments, à la manière, précisément d’un.e archéologue reconstituant une poterie à partir de tessons épars ; en nous en tenant au tangible, au vérifiable, à l’archive, fût-elle infiniment fragmentaire.

Mais, à la réflexion, la comparaison avec le travail de l’archéologue est boiteuse – précisément du fait que nous n’avons pas affaire ici à un objet dont n’ont été retrouvés que des fragments, mais ayant bel et bien existé un jour comme un objet plein, complet ; ce à quoi nous avons affaire est au contraire un discours ou un ensemble de gestes n’ayant pas pris consistance. Si les traces sont infimes, ce n’est pas que le discours se soit perdu, c’est qu’il n’a jamais pris consistance, comme si ce sujet ou cet objet n’avait jamais rien « dit » à notre auteur, ne l’avait jamais, si les choses peuvent être ainsi dites, « inspiré » - comme s’il s’en était, sur ce sujet, tenu à une sorte de quant-à-soi persistant mais muet...

C’est donc sur une quasi-absence, un creux, un manque qu’il nous faut travailler, avec tous les risques inhérents à cet exercice – il est toujours à craindre que l’arbitraire ou le pré-jugé soit au bout de l’interprétation d’un silence non pas absolu mais infiniment pesant.

Mais, bien sûr, et pour en venir maintenant au fait, la supposée israélophilie inconditionnelle de Foucault ne se sépare pas de son appréhension de ce qui, par convention, se désigne comme la question juive.

***
Il est intéressant que, dans la première biographie de Foucault, celle de Didier Éribon [4], le qualificatif de « proisraélien », appliqué à Foucault en vue de définir une position constante et invariante, survienne de façon oblique, sous la forme d’une sorte d’incise, dans un développement où il est question d’autre chose : commentant la création du comité Djellali, du nom d’un jeune Algérien tué en 1971 par un voisin dans le quartier de la Goutte d’Or, comité rassemblant nombre d’intellectuels en renom et dont Foucault est un des animateurs, Éribon écrit :

« Les réunions du comité sont parfois tendues : les travailleurs arabes qui y participent sont presque tous membres des “comités Palestine” et souhaitent que la dénonciation du racisme soit élargie à une dénonciation d’Israël. Mais Foucault, comme Sartre d’ailleurs, a toujours été fermement proisraélien. Et il le restera toujours. Ce fut sans doute l’un de ses points de divergence avec le mouvement maoïste, activement propalestinien, et qui souvent cherche à “manipuler” le comité et le sens de ses actions » [5].

La proposition générale - « Foucault a toujours... » - proférée sur un ton sans réplique est ici introduite comme en passant, sans qu’il soit nécessaire de s’y arrêter. Et pourtant, il s’agit bien d’établir ce qui se présente comme un fait massif et immuable, et dont l’importance ne peut pas échapper au lecteur. Le mode vivement assertorique, le ton catégorique de l’énoncé frappent d’emblée - « mais », « toujours » (deux fois), « fermement » ... Tout se passe comme si le biographe souhaitait s’épargner un développement argumenté et documenté sur ce point, en le traitant sur ce mode un peu désinvolte du by the way - tout en établissant ce point une fois pour toutes, de manière à ce qu’il soit considéré comme acquis, indiscutable, par le lecteur.

Le fait qu’au passage Sartre se trouve embarqué au côté de Foucault (en règle générale, c’est plutôt l’inverse – Foucault qui taille des croupières à Sartre) renforce l’effet rhétorique inhérent à l’énoncé – tout se passe comme si, étant l’un et l’autre proisraéliens, Sartre et Foucault incarnaient ici la force de l’évidence et une sorte de sens commun. C’est aussi que la partie adverse (ou le contrechamp) n’est pas présentée sous le jour le plus favorable : des travailleurs dont le parti-pris antiisraélien trouve tout naturellement son origine dans leur condition - ils sont arabes - et des maoïstes passés maîtres dans l’art de la manipulation. Ici, le biographe ne se donne pas beaucoup de mal pour dissimuler l’empathie que lui inspire la position qu’il prête à Foucault.

Pourtant, dans le paragraphe suivant, toujours à propos du comité Djellali, Éribon porte l’accent sur la « brève association » qui se serait produite à cette occasion (et jamais reproduite) entre Foucault et Genet dont les engagements au côté des Palestiniens sont notoires et tout aussi constants... Peut-être donc les choses se sont-elles alors présentées, sur le terrain, d’une façon un peu plus compliquée que ce qu’en suggère le résumé produit par Éribon... [6].

Il est frappant (et tant soit peu ironique) que la formule elliptique ciselée par Éribon se grave aussitôt dans le marbre de la doxa foucaldienne au point de se retrouver pratiquement à l’identique dans une autre biographie [7] de Foucault, celle de James Miller, essayiste états-unien, un essai que tout oppose à celle d’Éribon, au point que ce dernier ne ménagea aucun effort pour s’opposer à la traduction en français du livre de Miller, n’obtenant en fin de compte que son caviardage – l’édition française est amputée du plus litigieux des chapitres de l’ouvrage...

Toujours est-il que Miller, évoquant l’éloignement de Foucault du PCF (auquel il avait adhéré après son admission à l’École normale de la rue d’Ulm), met en avant l’affaire des Blouses blanches, en URSS, un procès aux connotations grossièrement antisémites, à l’occasion des médecins en renom, très majoritairement juifs, ont été accusés d’avoir conspiré en vue d’empoisonner Staline. Il souligne, s’appuyant sur des témoignage probants (comme le font les autres biographes de Foucault), que cet épisode joua un rôle déterminant dans l’éloignement définitif de Foucault tant du PCF que de l’URSS. Il insiste alors, non sans raison, sur ce fait : que ce procès ait été partie intégrante d’une vague d’antisémitisme suscitée par les sommets du pouvoir soviétique, cela a alors été un facteur déterminant dans la genèse de l’allergie radicale de Foucault au stalinisme et, par extension, au communisme (tel qu’incarné tant par le PCF que par l’Union soviétique et les pays du glacis socialiste d’Europe orientale). Mais la chose intéressante est qu’à cette occasion, et sur le même mode de l’ « à propos... », il reprenne à peu près mot pour mot, la formule d’Éribon destinée à faire autorité : « Throughout his life (nous soulignons), Foucault was intensely hostile to any hint of Antisemitism » - « Toute sa vie durant, Foucault fut intensément hostile à toute forme d’antisémitisme » [8].

Un peu plus loin dans son essai, à propos d’incidents antisémites dont Foucault fut le témoin direct en Tunisie [9], Miller cite un témoignage privé de Daniel Defert - « Michel was profoundly philo-Semitic » et commente, reprenant la même formule que plus haut : « Throughout his life (nous soulignons), he [Foucault] was haunted by the memory of Hitler’s total war and the Nazi death camps : in his view, the legitimacy of the Zionist state was simply not open to debate » [10] - « Sa vie durant, il [Foucault] fut hanté par le souvenir de la guerre totale d’Hitler et des camps de la mort nazis : pour lui, la question de la légitimité de l’État sioniste ne se discutait pas ».

Sur ce point, donc, Éribon et Miller sont à l’unisson (comme Sartre et Foucault), alors même qu’ils sont à couteaux tirés sur tous les autres. Mais ce que le commentaire de Miller déploie davantage, c’est la si décisive chaîne d’équivalence : hostilité à l’antisémitisme → philosémitisme → pro-sionisme → pro-israélisme. A aucun moment, ni Éribon ni Miller ne questionnent cet enchaînement qui n’a pourtant rien d’évident – l’aversion à l’antisémitisme est-elle nécessairement équivalente au philosémitisme ? La sympathie ou l’empathie pour les Juifs, en général, entraîne-elle automatiquement l’engagement en faveur de l’État d’Israël et l’approbation du projet sioniste ? [11] Mais n’est-ce pas précisément à cela que servent les chaînes d’équivalence – lisser, raboter les seuils et les paliers, éliminer les goulots d’étranglement et les points de contention – simplifier les choses au point que l’horreur du préjugé racial et des discriminations débouche tout naturellement sur le soutien inconditionnel à une puissance étatique fondée sur la dépossession d’un peuple tout entier.

Dans sa biographie de Foucault [12], David Macey parvient, à la suite de son évocation de l’épisode des Blouses blanches, à une conclusion assez proche de celle de Miller : « Ses sentiments [ceux de Foucault] pro-israéliens furent aussi inébranlables que son aversion pour le P.C.F. et l’on a peine à croire qu’il n’y avait aucun lien » [13]. Ainsi, là encore, l’expérience de l’antisémitisme (du pouvoir stalinien) vécue par Foucault en 1953, aurait en quelque sorte eu pour effet de cristalliser ses sentiments pro-israéliens. Ici, pourtant, le passage de l’idée d’un rejet de l’antisémitisme à celle d’un soutien apporté à l’État d’Israël ne s’effectue pas sans justification, l’auteur prenant la peine d’évoquer la position de Foucault, en cette année 1953, à l’égard d’Israël : « […] en 1953 il dénonçait déjà l’attitude “odieuse” des deux superpuissances envers Israël » [14]. Si donc, formellement, il n’y a pas de passage en force, d’assertion gratuite, en revanche, il y a bien un forçage, qui intègre dans une chaîne d’équivalences l’antisémitisme et un positionnement pro-israélien – puisque le rejet du PCF par Foucault et ses positions favorables, de façon inébranlable, à Israël ne sont pas sans « lien », ce lien sous-entendu ne peut être que le spectacle de l’antisémitisme.

Or, la phrase de Macey, censée justifier sa conclusion, est tirée d’un texte de Maurice Pinguet, qui ne se réfère pas explicitement aux événements ayant précipité la démission de Foucault du Parti communiste : « Au cours de cette année 1953, il [Foucault] me donnait en général le spectacle apaisant de l’indifférentisme politique – mais il lui arrivait de s’indigner. Un jour, au détour d’une conversation, il se mit à flétrir la conduite, qu’il jugeait odieuse, des grandes puissances à l’égard d’Israël » [15]. La phrase de référence évoque ainsi « un jour » de 1953, un simple « détour » lors d’une conversation, et ne désigne pas un événement particulier (ce qui ne signifie pas qu’il n’y en ait pas eu un) qui aurait pu être à l’origine de cette indignation. Dans ces conditions, rien ne dit que Foucault réagissait ainsi à quelque événement de type antisémite que ce soit, et c’est là que l’enquête pourrait commencer. Pourquoi, à ce moment-là, cette indignation envers le traitement qui serait infligé à Israël par « deux superpuissances » ?

***
Dans un article paru en juin 2000 par La London Review of Books, intitulé « My Encounter with Sartre », partiellement repris en septembre de la même année par Le Monde diplomatique, Edward Said évoque un séminaire sur la paix au Moyen-Orient, organisé par Les temps modernes, les 13 et 14 mars 1979 et auquel il fut convié à participer, son déplacement de New York à Paris étant pris en charge par la rédaction de la revue.

A son arrivée à son hôtel, au Quartier latin, il trouve un mot qu’il qualifie de « mystérieux » : « Pour des raisons de sécurité, les réunions auront lieu chez Michel Foucault ». Un peu plus loin dans son article, écrit entièrement à charge contre les organisateurs et les participants à cette rencontre, Said note qu’y régnait « un climat de conspiration dénué de toute nécessité » - ce qui peut se discuter : on ne saurait exclure que la notion même d’une réunion placée sous l’égide de la « paix au Moyen-Orient » n’ait pas été, à l’époque, du goût de tout le monde, toutes orientations confondues... En sa qualité, alors, de membre du Conseil national palestinien, dont la proximité avec Yasser Arafat n’est un mystère pour personne, l’idée que cette réunion puisse déplaire à certains aurait pu éventuellement l’effleurer – en décembre 1972, les services israéliens n’ont-ils pas assassiné le représentant de l’OLP à Paris, Mahmoud al-Hamchari ? - mais passons.

Said arrive donc chez Foucault – vaste appartement, mais sobrement meublé, salle de séjour où l’on a placé des tables et des chaises en vue de la réunion, entièrement peint en blanc, belle bibliothèque où il a le plaisir de repérer un de ses ouvrages intitulés Beginnings, mais où, déjà, pérore une Simone de Beauvoir affublée du « fameux turban », clamant « à qui veut l’entendre » qu’elle s’apprête à partir à Téhéran avec Kate Milett, la féministe états-unienne, en vue d’y manifester contre le tchador... [16] Foucault, lui, en revient et il en a rapporté les « reportages d’idées ». Said rapporte en passant ce bref commentaire que lui livre leur auteur, à propos des événements iraniens : « Très excitant, très étrange, fou... ».

Fort incommodé, déjà, par la « condescendante stupidité » de l’auteure du Deuxième sexe, « particulièrement imbue d’elle-même », Said doit encaisser une seconde déception : manifestement, Foucault n’a pas l’intention de s’attarder à la réunion. Il a prêté son appartement, sur les instances probablement de ses amis maoïstes, mais il n’a pas pour autant l’intention de dévier de son programme habituel. « Il me fit rapidement comprendre, rapporte Said, qu’il n’avait rien à dire sur le thème du séminaire, et qu’il allait très vite partir, comme tous les jours, pour plonger dans son travail de recherche à la Bibliothèque nationale ».

Et Said d’enchaîner sur ce qui constitue le premier trait empoisonné de son article [17]. La citation est longue, mais, on va le voir, dans la version arrangée qu’en donne Le Monde diplomatique, pas autant qu’elle devrait l’être :

« Nous bavardâmes aimablement, mais ce n’est que bien plus tard [presque une décennie après la mort de Foucault, en 1984] que je devinai [sic] pourquoi Foucault avait été si peu désireux de parler politique proche-orientale avec moi. Dans leurs biographies, Didier Éribon et aussi bien David Macey [dans la version originale publiée par la London Review of Books, ce n’est pas la biographie de Macey mais celle de James Miller qui est mentionnée – étrange substitution...] révèlent [re-sic] qu’en 1967 il enseignait en Tunisie et qu’il avait levé le camp en toute hâte dans des circonstances inhabituelles [re-re-sic] peu après la guerre de Juin. D’après Foucault, son départ volontaire tenait à son horreur des émeutes anti israéliennes, “antisémites” [les guillemets sont de Saïd] de l’époque, fréquentes dans les grandes villes arabes après la grande défaite. Une de ses collègues tunisiennes m’a expliqué dans les années 80 qu’il avait été expulsé [sic] pour d’autres raisons. Je ne sais toujours pas quelle version est la bonne ».

On remarquera ici que la fin du passage est incompréhensible – quelles autres raisons ? Il faut donc se reporter à la version anglaise du texte pour découvrir qu’ici Le Monde diplomatique, pour des raisons qui lui appartiennent, a procédé à un caviardage : « A colleague of his in the University of Tunis philosophy department [Saïd ne va pas jusqu’à nommer l’auteur.e de ce témoignage important et qui, en demeurant anonyme, tombe au niveau du ragot, ce qui ne suffit pas à dissuader Le Monde diplomatique de le rendre plus imprécis encore] told me a different story in the early 1990s [devenues « les années 80 » dans la version française] : Foucault, she said, had been deported because of his homosexual activities with young students. I still have no idea which version is correct ». « Foucault, dit-elle, avait été expulsé à cause de ses relations homosexuelles avec de jeunes étudiants » (on notera ici en passant, mais la chose prend ici une certaine importance, qu’en anglais/américain, le mot « student » peut avoir une acception plus large qu’en français ; il peut aussi bien désigner des élèves).

Said ne précise pas dans quelles circonstances ni sous quelle forme Foucault aurait imputé son départ de Tunisie aux émeutes antisémites (sans guillemets, la chose est attestée, et en général, une émeute antisémite, ça s’appelle un pogrom...) dont le spectacle l’aurait révulsé. Ce qui est attesté, notamment par une lettre qu’il adressa alors à Georges Canguilhem, c’est qu’en effet ces violences dirigées contre les commerçants juifs de Tunis l’avaient fortement ébranlé. Ce que l’on sait aussi, c’est que Foucault fut tout autant éprouvé par la répression violente que subit le mouvement étudiant suite à ces événements, mais surtout par la radicalisation qui se produisit alors dans le milieu étudiant (le « Mai 68 tunisien »), et aussi qu’il ne se ménagea pas pour protéger les étudiants menacés de peines de prison, facilitant le départ en France de certains d’entre eux. Dans ces conditions, le départ de Tunisie de Foucault est aussi bien (voire surtout) imputable à ce facteur – il n’a plus envie d’enseigner dans un contexte où les étudiants sont en butte à la répression policière.

Mais la construction rhétorique du texte de Said, en dépit de la clause d’objectivité affichée à la fin du paragraphe pour la forme, clause de décence académique, suggère tout autre chose : Foucault aurait mis en avant une version vertueuse par excellence de son départ de Tunisie - l’horreur que lui inspirerait toute manifestation d’antisémitisme -, mais en vérité, le fond de l’affaire pourrait être bien moins glorieux : il aurait été expulsé de Tunisie pour avoir eu des relations sexuelles avec des « young students » mâles – une formule qui laisse ouverte l’hypothèse de jeunes mâles mineurs, donc de relations tendant vers la pédophilie. Thèse reprise et amplifiée dans un ton de pure pornographie, en 2021, par un essayiste de caniveau nommé Guy Sorman, dans son Dictionnaire [18], et, malheureusement relayée par le Sunday Times, mais aussi par certains médias français, dont France 5, et les réseaux sociaux.

Dans l’article de Said, fielleux de bout en bout, il n’est pas très difficile d’entendre du côté de quelle version son cœur balance. Mais alors, pour le moins, si Foucault avait été expulsé de Tunisie, un acte administratif, les traces existeraient – à lire la documentation disponible, elles n’ont jamais été présentées. On peut espérer que telle est la raison pour laquelle Le Monde diplomatique a coupé cette phrase – en l’occurrence, la pure fantasmagorie, l’hypothèse (au parfum de scandale) fondée sur un témoignage anonyme, peut aisément prendre la tournure d’une calomnie, d’une diffamation. On préférerait cette explication à celle de la pruderie ou, pire encore, du désir de protéger la réputation de Said, mise ici à forte épreuve par le ton d’insinuation perfide qui prévaut dans ce passage indéfendable.

On ne comprend pas bien, au reste, la logique de l’argument : quand bien même Foucault aurait eu un cadavre dans son placard tunisien, en quoi cela devrait-il nécessairement le rendre allergique à une conversation sur la politique proche-orientale avec Edward Said ? Du supposé traumatisme tunisien à une radicale aversion pour tout ce qui, de près ou de loin, évoque le monde arabe ? La déduction est un peu grossière...

La chose terrifiante qui se relève dans l’innuendo (le subliminal du texte) auquel procède Said dans ce passage, c’est le lien qui s’établit entre philosémitisme (touche pas à mon Juif !) et homosexualité. Foucault ne souhaite pas participer à une discussion sur l’avenir du Proche-Orient parce que son philosémitisme et le soutien inconditionnel à Israël qui en découle risqueraient de s’y trouver mis à mal. Mais à y regarder de plus près, ce philosémitisme renvoie à une scène traumatique, une scène d’opprobre – là où le jouisseur, si ce n’est le prédateur sexuel de jeunes Arabes, est exposé et doit quitter à la sauvette les lieux de son activité honteuse, voire criminelle. La simultanéité providentielle de cette scène avec les émeutes antisémites lui permet de sauver la face et même d’afficher un profil vertueux : il aurait été révulsé par l’accès de judéophobie qui, à Tunis, a succédé à l’éclatante victoire des armées israéliennes pendant la guerre des Six jours. Un traumatisme allégué en masque un autre, moins avouable. La grossièreté du préjugé contre l’homosexuel est ici suffisamment flagrante pour qu’il ne soit pas nécessaire de s’y attarder.

Plus loin dans l’article, Said évoque le désaccord survenu alors, dans ces années-là, entre Deleuze et Foucault : « Au terme des années 80, Gilles Deleuze me confia que Foucault et lui, autrefois très proches, avaient rompu en raison de leurs divergences sur la Palestine. Foucault soutenant Israël et Deleuze les Palestiniens » - on verra que l’affaire est un peu plus compliquée, mais ce n’est pas faux. Et Said d’ajouter : « Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il n’ait pas voulu discuter du Proche-Orient avec moi, ou avec qui que ce fût ! ».

Mais ici encore, l’argument est spécieux – Foucault, en règle générale, s’exposait, y compris sur les sujets les plus controversés où il lui arriva, plus d’une fois qu’à son tour, d’adopter des positions aussi peu orthodoxes que possible – la sexualité, la Justice, la prison, la folie... La question demeure donc entière de savoir où trouve son fondement son évitement du débat sur la question israélo-palestinienne – il ne découle pas en tout cas d’une posture habituelle – Foucault n’aimait pas les polémiques, comme il le dit lui-même, mais était parfaitement dans son élément avec les discussions et les débats, même tendus – il suffit d’ouvrir les Dits et Ecrits pour s’en persuader.

La suite de l’article de Said est pour l’essentiel un long persiflage destiné à exposer l’absence d’intérêt du séminaire, marqué par la défection d’un certain nombre de participants annoncés (des intellectuels égyptiens, Emmanuel Lévinas...), sa réorientation vers « la consolidation d’Israël », et surtout, l’état de sénilité avancé de Sartre cornaqué par le petit chef maoïste Pierre Victor, alias Benny Lévy, « intellectuel rive gauche, mi-penseur, mi-affairiste » (hum...). Un Sartre « constant dans son philo-sionisme fondamental », ânonnant un discours préparé par Pierre Victor, faisant l’éloge du Président égyptien Sadate plutôt qu’évoquant les droits des Palestiniens.

Les discussions du séminaire, enregistrées, firent l’objet d’un numéro des Temps modernes (septembre 1979) ainsi commenté par Said : « Je le trouvai insatisfaisant, avec nos ressassements habituels, peu de véritables confrontations d’idées et encore moins de découvertes intéressantes » [19].

Au fond, dans ce texte où se donne libre cours toute la déception de l’intellectuel états-unien/palestinien à l’épreuve de ce moment dont il attendait qu’il constituât un événement tant intellectuel que politique, c’est, dans l’esprit de son auteur, un symptôme qui est décrit : l’aveuglement, les faux-fuyants de la gauche intellectuelle française face à la question israélo-palestinenne, ses dérobades en premier lieu face au tort perpétuel infligé par la puissance israélienne au peuple palestinien. Si ce texte prend la tournure d’une satire des travers et ridicules de cette intelligentsia, c’est que son auteur est tombé de haut : il se faisait une fête de trouver l’occasion de débats fructueux avec Sartre, Foucault et d’autres intellectuels parisiens de premier plan et il lui a fallu endurer et la défection du second et le spectacle pathétique du gâtisme du premier – il est tombé de haut et le ton de mesquinerie (voire plus) de cet article donne la mesure de ce désappointement - « J’étais comme Fabrice à Waterloo, conclut Said, tout échec et déception ».

L’idée sous-jacente, ici, au-delà de la question palestinienne, c’est que cette intelligentsia éprouve une solidarité de corps avec Israël et, en retour, a un problème avec les Arabes en général – un problème, pourrait-on ajouter, qui remonte, pour ce qui concerne le Moyen-Orient, à la désastreuse équipée franco-britannique sur le canal de Suez, en 1956. Said mentionne cependant les engagements de Sartre pendant la guerre d’Algérie, mais c’est pour y ajouter aussitôt cette restriction : « à l’exception de l’Algérie, la justesse de la cause arabe ne lui fit jamais grande impression ». Concernant Foucault, on l’a vu, l’insinuation serait (et elle est particulièrement basse et fantaisiste) que, vu ses démêlés avec les autorités tunisiennes du fait de ses mœurs sexuelles, il se serait définitivement détourné de tout ce qui de près ou de loin lui rappellerait le monde arabe. C’est juste oublier que Foucault est retourné brièvement en Tunisie dans un cadre académique en 1971 (ce qui n’aurait guère été envisageable s’il en avait été expulsé en 1968), sans parler de ses engagements ultérieurs dans l’activisme antiraciste, notamment lors de la création du comité Djellali... [20]

Dans sa biographie de Michel Foucault, David Macey évoque, au reste, une raison très différente pour expliquer son départ précipité de Tunisie. Ni les manifestations d’antisémitisme dont il fut témoin, et qui, en effet, le marquèrent profondément, ni des relations sexuelles avec des mineurs, qui auraient conduit les autorités tunisiennes à expulser Foucault du territoire, ne furent à l’origine de ce départ. La thèse défendue par Macey, essentiellement étayée sur un entretien avec Daniel Defert, consiste à soutenir que Foucault avait pris un certain nombre de risques, au bénéfice du mouvement étudiant, comme le fait d’accepter qu’on dissimule dans son jardin une ronéo destinée à produire des tracts antigouvernementaux. Cette activité pouvait bien attirer l’attention de la police tunisienne, et Foucault en arriva en effet au sentiment très net que ses faits et gestes étaient épiés : « Foucault acquit la conviction qu’on avait mis sa ligne téléphonique sur écoute ; chaque fois qu’il prenait un taxi, il ne pouvait se défaire de l’impression que le chauffeur avait une étrange prescience de sa destination, tandis que des mendiants peu crédibles rôdaient à sa porte » [21]. Finalement, « un avertissement en bonne et due forme » aurait mis fin aux derniers doutes quant à un contrôle exercé par la police sur la personne de Foucault : « Un garçon avec qui Foucault avait passé la nuit demanda à être raccompagné. Dans une allée étroite, on obligea le philosophe à s’arrêter : il se fit rouer de coups – et même torturer ; si l’on en croit Defert – par des hommes qui appartenaient peut-être à la police. Mais comment s’en assurer ? » [22].

Devenu indésirable aux yeux des autorités tunisiennes, Foucault faisait aussi, à présent, l’expérience de son inefficacité, relativement à l’aide qu’il pouvait apporter au mouvement étudiant : certes, il versa une partie de son salaire au bénéfice du fonds de défense, mais, face au procès des étudiants tunisiens qui se profilait, il ne put obtenir aucun soutien de l’ambassadeur français, pas plus qu’il ne put prendre la parole lors du procès d’un des étudiants, comme il en avait formulé le souhait, le procès se déroulant finalement à huis clos. « En octobre, écrit Macey, il était devenu patent qu’il ne lui était plus possible de rester à Tunis » [23].

Selon cette version de l’histoire, Foucault n’aurait donc nullement été expulsé de Tunisie, mais, étroitement surveillé par la police, non soutenu par l’ambassadeur de France dans ses démarches pour défendre les étudiants, il aurait éprouvé à la fois le caractère oppressant de sa situation, et l’inefficacité, désormais, de ses actions en faveur de ce mai 68 tunisien. Cela permettrait de comprendre comment il lui fut possible de revenir en Tunisie, en 1971, en l’occurrence pour intervenir sur le thème « Folie et Civilisation ». Si cette version semble plus plausible, elle laisse cependant dans l’ombre certains éléments qui, à être évoqués sans être explicités, seraient susceptibles de redonner de l’énergie à la rumeur. Si le « garçon » - dont rien n’est dit, notamment pas s’il était étudiant ou non – demande à être reconduit, on peut envisager qu’il est de mèche avec les policiers qui vont tabasser Foucault, lequel serait donc tombé dans un piège ; si le garçon était mineur, qu’il fût un auxiliaire de police ou non, on pourrait penser que cela pouvait constituer un moyen de pression contre Foucault – non expulsé de Tunisie, il aurait choisi de partir, pour éviter des poursuites ; mais, en fait, il est inutile d’envisager le fait que ce garçon fût ou non mineur, car il ne faut pas oublier qu’en 1967, en Tunisie, les relations homosexuelles masculines étaient illégales, même entre adultes consentants [24]. À supposer même – ce dont, rappelons-le, il n’y a aucune preuve -, Foucault ait été dissuadé de rester en Tunisie, sous le coup d’un chantage des autorités, relativement à ses pratiques sexuelles, rien ne permettrait de défendre l’idée qu’il aurait eu des relations avec des enfants – avec des hommes majeurs, le chantage eût tout autant fonctionné. Cette possibilité d’un chantage émanant de la police trouve des arguments chez Kerim Bouzouita, spécialiste en communication politique, se référant au témoignage de Daniel Defert, lors d’entretiens avec lui, dans le cadre de la préparation de sa thèse : « [Il] estime que Foucault aurait été poussé vers la sortie après le témoignage compromettant d’un individu de 18 ans avec qui il aurait eu une relation sexuelle et qui aurait été soudoyé par la police politique » [25]. Selon ce témoignage, c’est donc bien l’engagement de Foucault dans les événements tunisiens qui l’aurait poussé à quitter le pays, l’affaire de mœurs évoquée ne constituant alors que le prétexte à un chantage politique de la part de la police de Bourguiba.

Toutes ces dernières remarques ne sont évidemment qu’hypothétiques, mais, en présence de récits construits, et donnant l’assurance qu’on prête d’ordinaire à l’incontestable, il n’est peut-être pas inutile de chercher à colmater les failles, elles-mêmes susceptibles de donner naissance à de nouveaux récits imaginaires. Ces pistes alternatives, rapidement esquissées ici, revendiquent leur statut de pures hypothèses. Elles se contentent de chercher à jouer le rôle de pare-feu contre des récits défendus contre vents et marées et repris, sans sourciller, malgré le fait qu’ils puissent être tissés de simples racontars, qu’ils puissent, en l’absence de toute justification sérieuse, jouer de l’insinuation. Dans tous les cas, une chose demeure établie : les émeutes antisémites qui se sont données libre cours dans les rues de Tunis au lendemain de la guerre des Six jours ont ébranlé Foucault, sans que cela ne le dissuade de défendre les étudiants engagés dans la contestation du régime et éventuellement impliqués dans ces manifestations. Le reste, c’est de l’histoire-fiction, plus ou moins ouvertement salace.

Peu après le séminaire pour la paix au Proche-Orient tenu dans l’appartement de la rue de Vaugirard, Sartre et Foucault vont se retrouver, autour d’une autre cause – celle des boat-people vietnamiens. Mais dans ce cas, Foucault s’engage effectivement, en paroles comme en actes – ici encore, les Dits et Ecrits conservent l’archive de cet activisme. La question lancinante qui revient en boucle ici est donc bien celle-ci : pourquoi silence, abstention et dérobade dans un cas, généreuse exposition et participation dans l’autre ?

On peut trouver vraiment singulière l’attitude de Foucault prêtant son appartement pour le séminaire puis s’esquivant, affirmant à Said qu’il n’a rien à dire sur les questions qui vont y être abordées – ce qu’évidemment nous ne croyons en rien. En somme, l’attitude de Foucault pourrait se résumer ainsi : il sympathise naturellement avec l’initiative, la preuve étant qu’il prête son appartement, un geste d’amitié et de confiance indubitable - mais il ne veut en rien s’en mêler - il s’esquive, une façon tout à fait étrange d’en être sans y être, d’être partie prenante tout en étant absent, dedans/dehors. Tout se passant comme s’il trouvait l’initiative louable, méritoire, mais par plus d’un trait suffisamment incommode pour qu’il ne s’en mêle pas – et tout particulièrement qu’il s’y trouve placé dans l’obligation de critiquer Israël. En ce sens, on pourrait considérer que le jeu d’équilibre pratiqué par Foucault ici est assez représentatif de ce que fut dans ces temps-là l’attitude de la gauche intellectuelle moyenne : affectée par les souffrances et les frustrations subies par les Palestiniens, mais pas au point de se dissocier d’Israël – et trouvant au demeurant dans le mouvement de recul suscité par le « terrorisme » auquel était alors largement associée la lutte des Palestiniens le parfait alibi pour se tenir coi. S’engager fermement en faveur des droits des Palestiniens, contre l’occupation de nouveaux territoires par Israël, c’était alors s’inscrire en faux contre le récit légendaire du petit pays courageux, refuge des rescapés de la « Solution finale » (on ne disait pas encore Shoah à l’époque) qui avait fait fleurir le désert, récit en pleine prospérité alors.

C’était alors le temps béni où il n’y avait nulle incompatibilité, pour une gloire de la gauche culturelle française, entre une tournée triomphale en URSS et un émouvant séjour en Israël – voir à ce propos les mémoires de Simone Signoret, très proche de Foucault dans ces années-là [26]. Le silence est alors la traduction d’un embarras qui vient de loin et est appelé à s’éterniser...

Notes
[1] Voir A. Brossat, A. Naze, Interroger l’actualité avec Michel Foucault. Téhéran 1978/Paris 2015, Éditions Étérotopia France, 2018.
[2] Articles, entretiens, participation à des débats, signature de pétitions, etc.
[3] Préface à Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, Plon, 1964.
[4] Didier Éribon, Michel Foucault, Paris, Flammarion, 1989 (réédition 2011).
[5] Éribon, op. cit., p 377 dans la version de 2011, légèrement différente ici de la précédente (p.255).
[6] Voir sur ce point les souvenirs de Catherine von Bülow : La Goutte d’Or ou le mal des racines, Stock, 1979.
[7] Le terme est contesté tant par l’auteur que par les détracteurs de l’ouvrage – disons donc plutôt : essai biographique.
[8] James Miller, The passion of Michel Foucault..., Anchor Books, Doubleday, 1993, p 58.
[9] Nommé à l’Université de Tunis, Foucault séjourna en Tunisie entre septembre 1966 et l’automne 1968. Dès 1967, mais surtout à partir de 68, l’université connaît une forte mobilisation étudiante, notamment contre la guerre du Vietnam et en faveur de la Palestine. À l’occasion de l’entretien entre Foucault et Thierry Voeltzel, le philosophe revient sur cet épisode. Le jeune homme raconte ses souvenirs de rapports souvent violents, qui existaient, surtout après la guerre du Kippour, entre les Juifs et les Arabes avec lesquels il travaillait. Foucault fait ainsi écho à ces propos : « Ça ne m’étonne pas, ce que tu racontes là, en particulier à propos de la guerre de Kippour. J’étais dans un pays arabe en 67, au moment de la guerre des Six jours, et il y a eu des manifestations antisémites très violentes, des pillages de magasins, des incendies de maisons… un début de petit pogrom. J’étais dans une grande ville quand ça s’est produit et j’ai rencontré dans la rue, où tout le monde était amassé, des étudiants qui étaient des gens très, très bien, et comme tout de même j’étais estomaqué et que je leur disais : “Mais vous êtes sûr que c’est bien de faire ça ?”. Ils m’ont répondu “Ben quoi, c’est tout normal, on est en guerre avec eux…”. C’est-à-dire que tout le discours qui était tenu, qui est tenu sur le thème “Israël, ce n’est pas les Juifs, les Juifs, ce n’est pas Israël, il faut distinguer l’antisionisme et l’antisémitisme”, tout ça cesse de fonctionner même dans un pays comme celui-là, qui n’était pas très tendu à ce point de vue-là, et immédiatement la perception raciale se met à jouer » (Thierry Voeltzel, Vingt ans et après, Grasset & Fasquelle, 1978, p.71-73 – nous soulignons). On n’est donc pas ici seulement face à un souvenir des événements tunisiens, chez Foucault, l’emploi du présent (« tout le discours […] qui est tenu ») indiquant bien que, dans son esprit, les formes les plus violentes du conflit entre Israël et les Palestiniens enchaînent, aujourd’hui encore, sur des vagues d’antisémitisme liées à l’identification des Juifs au sionisme.
[10] Op. cit., p. 171.
[11] Ici, la position de Foucault se fond pour l’essentiel dans celle de la gauche intellectuelle française – israélophilie active et sympathie vague pour les Palestiniens. L’attitude de Sartre constitue un parfait condensé de cette sensibilité : « Le dimanche 7 novembre [1976], il [Sartre] reçut à l’ambassade d ’Israël le diplôme de docteur honoris causa de l’Université de Jérusalem. Dans son allocution – soigneusement préparée et apprise par cœur -, il déclarait qu’il acceptait ce diplôme pour favoriser le dialogue israélo-palestinien : “Je suis depuis longtemps l’ami d’Israël. Si je m’occupe ici d’Israël, je m’occupe aussi du peuple palestinien qui a beaucoup souffert” […] il évoquait son voyage de 1967 en Égypte et en Israël et déclarait qu’il accepterait un diplôme de l’Université du Caire, si celle-ci le lui proposait » (Simone de Beauvoir, La cérémonie des adieux, pp. 124-25, Gallimard 1981). Sartre semble ignorer qu’il existe aussi des universités en Palestine occupée – celle de Bir Zeit, entre autres. Sa sympathie pour Israël est historique et politique, son empathie vis-à-vis des Palestiniens sentimentale et humanitaire (« le peuple palestinien a beaucoup souffert »).
[12] David Macey, Michel Foucault, Gallimard, 1994 pour la traduction française (par Pierre-Emmanuel Dauzat). L’auteur reconnaît sa « dette » à l’égard de Didier Éribon quant à la possibilité même de la biographie qu’il présente.
[13] Ibid., p.62.
[14] Ibid.
[15] Maurice Pinguet, « Les années d’apprentissage », in Le débat, septembre 1986 (1986/4 n°41), Gallimard, p.122-131.
[16] Simone de Beauvoir fait elle-même un récit de cette réunion au domicile de Foucault dans un volume de ses mémoires : La cérémonie des adieux, op. cit., p.158-160.
[17] Nous ne sommes pas tendres ici avec Edward Said, pour lequel nous professons le plus grand respect, à tous égards, et avec lequel nous partageons tant de choses. Raison de plus pour ne pas le ménager quand il s’égare.
[18] Guy Sorman, Mon dictionnaire du Bullshit, Grasset, 2021.
[19] Sur ce point, le témoignage de Simone de Beauvoir converge avec celui de Said : « Les interventions furent plus ou moins intéressantes, plus ou moins émouvantes, mais en gros c’était toujours la même rengaine : les Palestiniens réclamaient un territoire, les Israéliens - tous choisis à gauche – étaient d’accord mais exigeaient des garanties de sécurité. De toute façon, il s’agissait d’intellectuels qui n’avaient aucun pouvoir » (Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, op. cit., p. 145).
[20] Voir sur ce point le témoignage de Catherine (Katharina) von Bülow, alors militante maoïste, participante active au comité Djellali où elle côtoya tant Foucault que Genet, Deleuze, Claude Mauriac et les nombreuses personnalités qui s’y engagèrent, op. cit supra.
[21] David Macey, op. cit., p.222.
[22] Ibid.
[23] Ibid.
[24] Article 230 du code pénal tunisien, hérité du code de 1913.
[25] Frida Dahmani, « Michel Foucault n’était pas pédophile, mais il était séduit par les jeunes éphèbes », Jeune Afrique, 1/05/2021.
[26] Simone Signoret, La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, Paris, Le Seuil, 2010.


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