Au Maghreb, l’Ukraine n’est pas la Palestine

samedi 26 avril 2025

L’invasion de l’Ukraine est de peu de poids face à la centralité de la question palestinienne dans la culture politique et l’imaginaire collectif des sociétés du Maghreb. Début avril, des manifestations contre les attaques israéliennes ont mobilisé de Rabat à Tunis, en passant par Alger.

Omar Brouksy, 22 avril 2025
Journaliste et professeur de science politique au Maroc. Il a été le rédacteur en chef du Journal hebdomadaire (aujourd’hui fermé) et journaliste à l’AFP. Il est également l’auteur de Mohammed VI derrière les masques. Le fils de « notre ami » (Nouveau Monde Éditions, 2014) et de La République de Sa Majesté. France-Maroc, liaisons dangereuses (Nouveau Monde Éditions, 2017).

De la belle mosquée Assouna aux murailles plusieurs fois centenaires de la médina, en passant par la façade du Parlement et du légendaire café Balima, tout le centre-ville de Rabat, la capitale du Maroc, était noir de monde. Dimanche 6 avril, des dizaines de milliers de personnes s’y étaient donné rendez-vous par les réseaux sociaux pour manifester contre les attaques israéliennes à Gaza et au Sud-Liban.

Entre les linceuls blancs maculés de rouge portés par quelques enfants, les banderoles à l’effigie de Yahya Sinouar, l’ancien chef du Hamas tué par Israël en octobre, et les slogans appelant à la fin de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, les foules ont sillonné toute la matinée les grandes artères de la ville, avant de se disperser dans un calme policé. C’est l’une des manifestations les plus imposantes depuis la reprise des frappes israéliennes, le 18 mars, qui ont causé, depuis, la mort de plus de 1 600 personnes à Gaza, pour la plupart des civils.

Mais cette fois, la mobilisation ne s’est pas cantonnée à Rabat ou aux autres villes grandes et moyennes du royaume. Tout le Maghreb était en ébullition, y compris à Alger, où la colère de la population contre la politique israélienne s’exprime rarement dans la rue. Si la participation y était plus limitée qu’à Rabat, près d’un millier de personnes ont tout de même bravé les forces de l’ordre, samedi 5 avril, pour manifester non loin du palais d’El-Mouradia, la résidence officielle du président algérien.

Mais ce n’est pas fini. Le même jour, à Tunis, des rassemblements ont eu lieu devant l’ambassade des États-Unis pour dénoncer les « actes génocidaires » d’Israël, comme le scandaient les manifestant·es, dont les dernières grandes colères datent du printemps arabe, en décembre 2010 et janvier 2011, pour des motifs bien différents.

La centralité de la question palestinienne dans la culture politique et l’imaginaire collectif de la société maghrébine, si hétérogène soit-elle, est connue et elle n’est pas près de s’estomper.

Une cause sacrée

Au Maroc, en Algérie ou en Tunisie, la Palestine est une cause sacrée pour la majorité de la population. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’un conflit territorial classique, opposant deux armées régulières, celle d’un agresseur à celle d’un agressé, à l’instar, notamment, de l’attaque russe contre l’Ukraine le 24 février 2022.

« La question palestinienne a toujours été au cœur de l’histoire et du présent, aussi bien au Maroc qu’en Algérie, rappelle l’historien Mâati Monjib, professeur à l’université Mohammed-V de Rabat. Il faut savoir que dès 1936, des Marocains et des Algériens avaient participé, les armes à la main, à ce qu’on appelle “la grande révolte arabe” de 1936 à 1939, contre le mandat britannique en Palestine. Au cœur de la vieille ville de Jérusalem, un quartier s’appelle “le quartier des Maghrébins” et date de 1193. C’est dire l’importance du lien historique et affectif entre le Maghreb et la Palestine, à la différence du cas ukrainien. »

Le 3 mars 2022, seule la Tunisie avait voté en faveur de la résolution des Nations unies qui « déplor[ait] dans les termes les plus énergiques l’agression commise par la Fédération de Russie contre l’Ukraine » et exigeait « que la Fédération de Russie retire immédiatement, complètement et sans condition toutes ses forces militaires du territoire ukrainien à l’intérieur des frontières internationalement reconnues du pays ». L’Algérie s’était abstenue et le Maroc n’avait même pas pris part au vote. Quant à la résolution du 24 février 2023, si elle avait été votée par le Maroc et la Tunisie, elle voyait l’Algérie à nouveau s’abstenir.

Le Maroc perçoit souvent ses relations avec la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, à l’aune de la question du Sahara occidental.

Pour justifier leurs « dérobades » diplomatiques, les dirigeants maghrébins avancent tantôt le « souci d’équilibre », tantôt celui du « non-alignement ». Mais au regard des faits, il s’agit au contraire d’un véritable « alignement » sur des intérêts, tant économiques que politiques, qui se situent davantage du côté de Moscou que de Kyiv.

D’habitude très favorable au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’Algérie a préféré ne pas activer ce principe universel pour le cas ukrainien, en optant pour un « alignement » stratégique sur la Russie. D’ailleurs, dès le mois d’octobre 2022, les deux pays effectuaient des exercices navals bilatéraux au large des côtes algériennes, signe d’une collaboration militaire institutionnalisée : les trois quarts des importations d’Alger en armements proviennent de Russie.

Le Maroc, quant à lui, perçoit souvent ses relations avec une aussi grande puissance que la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, à l’aune de la question du Sahara occidental, une autre « cause sacrée » que la monarchie utilise à des fins de politique extérieure et intérieure. Et même si Moscou ne reconnaît pas la souveraineté du Maroc sur ce territoire, la diplomatie chérifienne se contente, voire se satisfait largement de sa neutralité relative dans les instances de l’ONU.

« Une guerre entre Blancs »

Pour des millions de Maghrébin·es, les faits sont têtus : au-delà de ce que l’armée israélienne fait subir à la population gazaouie, le conflit russo-ukrainien ne présente ni la même sensibilité ni le même intérêt, encore moins le même niveau de mobilisation.

Aucune manifestation, aucun sit-in ne s’est tenu dans ces pays pour protester contre ce qui est considéré, en droit international, comme une atteinte à l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Elle est souvent présentée sur les réseaux sociaux comme « une guerre entre Blancs » et, surtout, un événement géographiquement et culturellement trop lointain par rapport à ce qu’incarne la Palestine. Avec un point nodal, qui détermine dans une large mesure les diverses représentations des deux conflits : la dimension religieuse.

À Rabat comme à Alger et à Tunis, les Palestinien·nes sont considéré·es comme des « frères » et « sœurs » justifiant un devoir de solidarité très poussé, mais aussi un véritable enjeu politique. La forte présence des groupes islamistes lors des manifestations de soutien à Gaza – notamment Al Adl Wal Ihsane (Justice et bienfaisance, interdit mais toléré au Maroc) et le Mouvement de la société pour la paix (MSP) en Algérie – n’est pas un hasard.

La question palestinienne reste de loin le vecteur le plus mobilisateur politiquement, aussi bien pour les islamistes, les mouvements de gauche que pour les régimes en place. Davantage que la question des libertés et des droits humains, celle de la Palestine continue de mobiliser le plus grand nombre dans les rues du Maghreb.

S’ajoute le poids des symboles, à commencer par la place qu’occupe chez les musulman·es l’esplanade des Mosquées. Construite au VIIe siècle au cœur de la vieille ville de Jérusalem, c’est un haut lieu de l’islam, considéré par le Coran comme le troisième « lieu saint » après La Mecque et Médine.

Deux poids et deux mesures

Un autre paramètre détermine la perception du conflit russo-ukrainien par la population maghrébine : le lien entre, d’un côté, ce qui est systématiquement qualifié de « génocide israélien contre la population gazaouie », et, de l’autre, la politique du deux poids et deux mesures que les États-Unis et l’Union européenne continuent d’adopter en faveur d’Israël.

Un personnage cornélien et, disons-le, assez populaire au Maghreb, sort du lot : Vladimir Poutine. Il défierait une Europe occidentale pro-israélienne et, contrairement aux États-Unis et à l’Union européenne, il ne serait pas un adepte de l’ambiguïté politique et du double discours, toujours en faveur de l’État hébreu. « Poutine est perçu par beaucoup de Maghrébins, y compris des militants islamistes, comme un dirigeant qui rappelle l’ancienne Union soviétique car il nargue les pays occidentaux, et il n’a pas un double discours concernant la question palestinienne », indique l’historien Mâati Monjib.

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Face à Poutine, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, paraît en revanche comme celui dont la dépendance vis-à-vis de « l’Occident » ferait un homme politique vulnérable et sans envergure. Au lendemain de son altercation, dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche, avec le président Donald Trump et son vice-président, Zelensky a été abondamment moqué sur les réseaux sociaux au Maghreb. Un montage parodiant Trump en train d’asséner des gifles et des coups de poing à son homologue ukrainien, dans une posture humiliante, fait partie des « scènes » les plus « aimées » sur Facebook…

Enfin, pour beaucoup de Maghrébin·es, il est inimaginable de mettre au même niveau les deux « conflits ». La guerre en Ukraine oppose en effet deux armées régulières : celle de la Russie, une grande puissance militaire, et celle d’un pays porté militairement et financièrement par les États-Unis et l’Union européenne. En revanche, à Gaza, l’une des armées les plus modernes au monde se livre à des attaques aériennes et terrestres contre un mouvement, le Hamas, qui combat au milieu d’une population civile sans défense. « C’est du tir au canard », s’insurgent souvent les internautes sur les réseaux sociaux.

Selon le dernier bilan officiel du ministère de la santé de la bande de Gaza repris par les Nations unies, plus de 51 000 Palestinien·nes ont été tué·es depuis le 7 octobre 2023, auxquel·les il faut ajouter plus de 116 000 personnes blessées. Sans oublier les 10 000 toujours portées disparues sous les décombres.


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