Cessez-le-feu ou pas, l’impossible retour dans le sud du Liban

samedi 27 juin 2026

Après l’annonce, le 19 juin, d’un cessez-le-feu avec le Hezbollah, l’armée israélienne a continué d’étendre ses positions dans le sud du Liban. Les bombardements rendent illusoire le retour de plus d’un million de personnes, contraintes à l’exil dans leur propre pays.

Source : Mediapart le 23 juin 2026
https://www.mediapart.fr/journal/international/230626/cessez-le-feu-ou-pas-l-impossible-retour-dans-le-sud-du-liban
Image : Courrier international

Tebnine, Nabatiyé (Liban).– Ali Saad s’avance près de la fenêtre de sa maison cossue, à Tebnine, dans le sud du Liban, sans oser ouvrir complètement les volets. « Vous voyez, juste ici, c’est la ligne jaune. Les Israéliens sont là », dit-il en montrant des bâtiments à quelques centaines de mètres de son jardin.

Deux jours avant qu’on le rencontre, le 18 juin, l’armée israélienne annonçait une extension de la « ligne jaune » qui délimite la zone qu’elle entend occuper au sud du pays. Cette fois, le tracé se rapproche encore davantage de la maison d’Ali, où le temps semble avoir été figé. Les lits sont défaits et les affaires que sa femme a tenté d’emporter au premier jour de la guerre gisent encore dans la chambre du couple.

« Cette fois, je vais les prendre avec moi, lâche le quinquagénaire, la voix couverte par le son d’un drone israélien. À chaque cessez-le-feu, je tente de revenir le lendemain, mais les Israéliens continuent toujours d’attaquer. Alors je vais tout prendre, car je ne pense pas que nous reviendrons. »

Le dernier date du vendredi 19 juin. Cet après-midi-là, le Hezbollah et l’armée israélienne ont annoncé s’être mis d’accord sur un arrêt des combats, au lendemain de la signature d’un accord intérimaire entre l’Iran et les États-Unis. Alors même que celui-ci incluait la cessation des attaques israéliennes au Liban, l’armée de l’État hébreu avait massivement bombardé le sud du pays, tuant au moins 300 personnes et s’en prenant aux Libanais·es qui osaient s’approcher de ses positions.

Pour les plus de 1,2 million de personnes déplacées, le cessez-le-feu est loin de signifier un retour à la normale. Les troupes israéliennes occupent environ 6 % du Liban et les officiels israéliens ont répété qu’elles ne se retireraient pas de ce qu’ils appellent la « zone de sécurité ». «  [Nous] n’exposerons pas nos citoyens aux attaques du Hezbollah et à une possible invasion  », a affirmé lundi 22 juin Gideon Saar, ministre des affaires étrangères israélien, sur le réseau social X.

Revenir, et repartir
Dans le minuscule hôpital de Tebnine, le seul qui fonctionne encore dans la région de Bint-Jbeil, les annonces successives de cessez-le-feu n’ont rien changé à l’affluence. Depuis le 15 juin, alors que des habitant·es ont tenté de rejoindre leurs maisons au lendemain des négociations entre l’Iran et les États-Unis, l’hôpital a vu arriver 15 mort·es et 33 blessé·es, la plupart victimes de bombardements autour de l’établissement, très proche des positions israéliennes.

Abbas Hamoudi, infirmier, fait partie de ceux et celles qui ont cru à la fin de la guerre. Le 18 juin, il a réinstallé sa femme et ses enfants dans sa maison du village de Souaneh, à quelques kilomètres de la « ligne jaune ». Le lendemain, alors qu’il soignait des blessé·es au bloc opératoire de l’hôpital de Tebnine, il entend qu’une frappe a eu lieu très près du village, tuant cinq personnes.

« J’ai appelé ma femme pour lui dire de partir avec les enfants, mais elle ne voulait pas. Cela ne faisait même pas vingt-quatre heures qu’ils étaient rentrés, raconte-t-il. Alors j’ai dit à mon chef que ma famille était là-bas. Il m’a laissé abandonner mon poste pour aller les chercher. » C’est la troisième fois que la famille d’Abbas Hamoudi tente de rentrer chez elle depuis le début de la guerre. Trois retours avortés, chaque annonce de cessez-le-feu laissant place, dès le lendemain, à de nouvelles frappes israéliennes.

«  Globalement, très peu de personnes sont revenues depuis l’annonce, explique Mohammad Almani, directeur du centre de la Croix-Rouge libanaise de Tebnine. Généralement, ce sont les jeunes hommes qui viennent vérifier leur maison pour voir s’ils peuvent ensuite faire revenir leur famille. Puis les frappes reprennent et tout le monde repart. Il n’y a plus de vie dans cette région. »

La majorité des zones autour de Tebnine, qui n’appartiennent pourtant pas à la zone d’occupation de l’armée israélienne, reste aujourd’hui inaccessible aux secouristes de la Croix-Rouge. Même par l’intermédiaire de la Force d’intervention des Nations unies, la Finul, ceux-ci ne parviennent pas à obtenir l’autorisation israélienne pour fouiller les décombres.

Un employé de la Croix-Rouge rapporte que l’organisation a ainsi « perdu la trace » de quatre adolescents qui se sont rendus dans leur village, Majdel Selm, à 4 kilomètres des positions israéliennes, le 15 juin, pour aller voir leur maison. « Ils ont tout simplement disparu. Ils ont pu être enlevés ou bien tués. Tout est possible », souffle-t-il.

Incursions terrestres massives
Au sol, les soldats israéliens ne cessent d’étendre leur zone d’occupation. Elle comprend désormais 70 villages environ, qui restent inaccessibles aux habitant·es. Le 18 juin, l’armée israélienne a redessiné sa « ligne jaune », qui passe désormais à proximité de Ghandouriyeh, à une dizaine de kilomètres au nord de Tebnine. Une limite déjà franchie par ses soldats. Aux abords du village, Mediapart a découvert un champ de ruines, totalement vidé de sa population.

Malgré les progrès diplomatiques, les troupes israéliennes ont continué d’avancer dans la région de Nabatiyé, plus à l’est. Au cœur de la bataille se trouve la colline d’Ali Al-Taher, un site crucial perché à plus de 600 mètres d’altitude, offrant un poste d’observation inégalé sur Nabatiyé et les routes qui s’enfoncent dans le Sud profond.

Pendant environ une semaine, les combats ont fait rage entre le Hezbollah et Israël autour de cette colline stratégique. À Nabatiyé, le bruit des canons était alors constant. Aux environs, les attaques israéliennes par drones et au phosphore blanc, une arme incendiaire controversée dont l’usage est strictement interdit dans les zones civiles, se poursuivent.

Malgré l’instabilité, Kamel Faran est revenu dans son Nabatiyé natal le lendemain de l’annonce du cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis. Il savait que la maison familiale avait été détruite – la défense civile l’en avait informé. Mais voir de ses propres yeux des décennies de sa vie réduites en poussière est une tout autre épreuve.

Sa femme, raconte-t-il, n’a pas supporté de voir la jolie bâtisse, qu’ils habitaient depuis 1988, transformée en un tas de débris. Elle s’est effondrée sous le poids du chagrin. Lui est revenu plusieurs fois devant les ruines grisâtres de la maison familiale pour se retrouver enfin près du lieu où il dit avoir vécu ses plus beaux moments. « Chacun a un endroit qui lui procure un sentiment de paix et d’appartenance. Pour nous, c’était ici. »

Kamel Faran explique être déterminé à reconstruire. « Mais pas maintenant, la situation n’est pas encore stable », ajoute-t-il. Depuis le week-end dernier, un calme précaire est de retour et les habitant·es reviennent timidement pour examiner l’état de leurs propriétés. Mais beaucoup, comme Kamel Faran, n’ont nulle part où aller. À Nabatiyé, où règne une odeur âcre de poudre, il n’y a ni eau courante ni électricité ni Internet. Certains quartiers ont été complètement détruits.

Les troupes israéliennes guettent toujours de l’autre côté de la colline, en contradiction avec l’accord signé entre les États-Unis et l’Iran, qui mentionne le respect strict de la souveraineté libanaise. Le non-retrait des troupes israéliennes reste une épée de Damoclès au-dessus des négociations régionales. Pour les personnes déplacées, il signifie que l’exil loin de leur Sud natal risque de se prolonger.


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