Ciblage des journalistes : tout en le questionnant, Complément d’enquête fait la part belle au point de vue israélien

mercredi 17 juin 2026

Dans son numéro intitulé « Proche-Orient : la guerre contre l’info  », diffusé sur France 2 le 4 juin 2026, l’émission Complément d’enquête s’est penchée sur l’hécatombe des journalistes assassinés par Israël depuis le 7 octobre 2023, à Gaza et au Liban. L’investigation a été menée par Rola Tarsissi, journaliste franco-libanaise, Mathieu Dreujou et Vincent Buchy.

Si le narratif israélien est certes questionné tout au long de l’épisode, on peut légitimement s’interroger sur la pertinence de l’angle choisi par Complément d’enquête. Il s’est agi de répondre aux accusations israéliennes pour légitimer ses crimes contre les journalistes palestinien.nes et libanais.es : « ce sont des agents du Hamas ou du Hezbollah. » Durant 55 minutes, Complément d’enquête a ainsi tenté de répondre aux accusations israéliennes, sans jamais regarder la manière dont se construisent ces récits ni la manière dont se comportent les journalistes israéliens.

La première partie du documentaire est consacrée au Liban où les journalistes de Compléments d’enquête ont pu se rendre. Si la proximité idéologique de certains journalistes assassinés avec le Hezbollah ne pourrait être niée étant donné que les titres pour lesquels ils travaillaient sont réputés proches du mouvement libanais comme Al-Manar, Al-Akhbar ou Al-Mayadeen, Complément d’enquête rappelle néanmoins que les journalistes ne sont pas des combattants et qu’ils font un travail incontestable d’information et de reportage de terrain. L’épisode a donc le mérite de tenter de rétablir la distinction entre combattants et non-combattants, une notion totalement piétinée par Israël dans sa guerre génocidaire.

Mais, comme souvent dans la presse mainstream, il s’agit d’« équilibrer » les points de vue. C’est ainsi que la parole est donnée à Arnaud Mercier, professeur à l’université Panthéon-Assas qui invite à comprendre Israël : « Il faut entendre le point de vue israélien, Israël les considère comme des combattants de l’image, ils contribuent à diffuser des discours de propagande, ils valorisent les actions du Hamas ou du Hezbollah, donc du point de vue israélien, ce n’est pas tout à fait des journalistes civils comme les autres. »

Vient ensuite Gaza. Durant 32 minutes, Complément d’enquête tente de détricoter les accusations israéliennes contre les journalistes palestiniens. Pour ce faire, quoi de mieux que de donner dix minutes au point de vue israélien ? quoi de mieux que de mettre en lumière le porte-parole francophone de l’armée israélienne Olivier Rafowicz affirmant qu’Anas al-Sharif, ciblé et assassiné avec toute son équipe le 10 août 2025 « était un membre de la branche armée du Hamas  ». Quoi de mieux que d’offrir une nouvelle tribune au tweetologue Raphaël Enthoven pour le questionner sur sa phrase postée sur X le 15 août 2025 : « Il n’y a aucun journaliste à Gaza, uniquement des tueurs, des combattants et des preneurs d’otages avec une carte de presse.  » ? Questionner ce militant pro-israélien pour le laisser finalement dire : « Je n’aurais jamais dû écrire cette phrase, c’était une façon de laisser entendre que les victimes de Tsahal étaient toutes coupables, même si je maintiens, et c’est comme ça que j’aurais dû le dire, qu’il n’y a pas de presse libre à Gaza […] Ce que je présume c’est que les gens qui ont été ciblés étaient d’une façon ou d’une autre reliés à l’organisation terroriste. » En d’autres termes « Je n’aurais jamais dû écrire cette phrase mais je maintiens ce que j’ai dit dans cette phrase ». Accorder une nouvelle tribune à Raphaël Enthoven qui n’a aucune expertise sur ce sujet retire du crédit à cette enquête.

Complément d’enquête donne toutefois la parole à plusieurs journalistes de Gaza ciblés par Israël qui peuvent expliquer les relations complexes qui peuvent exister entre la presse et les factions palestiniennes.

À la fin de l’épisode, que peut conclure le spectateur ? Certes, ce n’est pas bien de tuer les journalistes mais Israël a quand même des arguments qui peuvent être débattus…

L’épisode se conclut par une interview sans concession de 18 minutes de l’ambassadeur d’Israël en France, Joshua Zarka, par le présentateur de Complément d’enquête Tristan Waleckx. Sans doute la partie de l’émission où le point de vue israélien est le plus mis à mal.

Tout ce que cette enquête ne montre pas

Mais le plus important est tout ce que cette enquête ne montre pas : l’autre côté du miroir. Comment Israël construit sa rhétorique ? Comment se comportent les journalistes israéliens ?

Une enquête du média indépendant israélo-palestinien +972 révélait en août 2025 l’existence d’une unité du renseignement militaire israélien chargée de collecter des informations sur des journalistes palestiniens travaillant dans la bande de Gaza. Complément d’enquête n’en fait aucune mention.

Surnommée « cellule de légitimation  », cette structure a pour mission d’établir des liens entre certains reporters locaux et le Hamas afin de remettre en cause leur crédibilité. Selon +972, cette unité opère depuis le 7 octobre 2023. Elle rassemblerait des documents, photographies, captures d’écran et autres éléments destinés à soutenir les accusations formulées par l’armée israélienne contre plusieurs journalistes gazaouis.

Interrogée par Radio France, l’armée israélienne n’a ni confirmé ni nié l’existence de cette cellule mais reconnaît que plusieurs équipes de recherche ont été créées au sein du renseignement militaire. Pour Méron Rapoport, rédacteur en chef de +972, cette démarche vise avant tout à « criminaliser » certains journalistes palestiniens et à délégitimer leur travail. « La fonction de cette “cellule de légitimation” est de chercher des informations pour criminaliser des journalistes locaux à Gaza et délégitimer leur travail en les qualifiant de terroristes  », explique Méron Rapoport.

Le consortium international Forbidden Stories, qui a enquêté sur la situation des journalistes à Gaza dans le cadre du « Gaza Project  », estime que ces campagnes de discrédit contribuent à justifier ou légitimer des actions contre des reporters. Pour son directeur exécutif Laurent Richard, ce type d’unité du renseignement israélien vise bien à légitimer des opérations contre des journalistes. « On a vu les autorités israéliennes procéder de la sorte des dizaines de fois déjà », explique-t-il. « Dans un premier temps, ça consiste à lancer des rumeurs, des infos par des sites qui sont très proches du gouvernement et qui vont expliquer que tel ou tel journaliste est en réalité un terroriste. Et quelques semaines ou mois plus tard, le journaliste se retrouve ciblé par un drone. Il sera blessé ou tué. Avec le “Gaza project” nous avons raconté comment l’armée israélienne participe à la désinformation autour des journalistes pour laisser penser que tous les journalistes qui opèrent sur place sont des agents du Hamas. »

Cette « cellule de légitimation  » n’aurait-elle pas mérité quelques minutes dans Complément d’enquête ?

Les journalistes israéliens, proches de l’armée, on en parle ?

Quid de la proximité d’un certain nombre de journalistes israéliens avec le gouvernement de Netanyahou, voire avec l’armée israélienne ? Quid du soutien de la quasi totalité des médias israéliens au génocide à Gaza et à l’agression du Liban ? Qui de leur soutien à la colonisation et à la brutalité contre les Palestiniens ? Complément d’enquête n’en dira rien.

Il y a pourtant des exemples frappants. À commencer par la chaîne francophone I24 News sur laquelle les appels à raser Gaza se sont multipliés, une mère de soldat israélien allant même jusqu’à exprimer son désir qu’Israël lance une bombe nucléaire sur l’enclave sans que les journalistes de la chaîne ne trouvent rien à redire.

En août 2024, sur Channel 12, lors d’un débat, Yehuda Shlezinger, un éditorialiste du quotidien de droite Israel Hayom, appelait à institutionnaliser le viol dans le cadre des pratiques militaires. Non seulement, il soutenait le viol des détenus palestiniens comme une forme appropriée de vengeance et de torture, mais il déplorait que l’État israélien n’utilise pas le viol de manière plus systématique : « La seule chose qui me pose problème ici, c’est que ce n’est pas une politique réglementée de l’État d’abuser des détenus, parce que, tout d’abord, ils le méritent, et c’est une grande vengeance. Peut-être que cela nous servira un peu plus comme moyen de dissuasion.  »

Fin octobre 2024, Danny Kushmaro, le journaliste et présentateur le plus célèbre d’Israël, faisait lui-même exploser une maison dans le sud du Liban devant la caméra de Channel 12. Comme le rapportait le journal libanais L’Orient-Le Jour, après l’explosion, on peut entendre Kushmaro commenter : « Une maison avec un stock d’armes a été détruite, éliminant une menace pour l’État d’Israël.  » Puis, avec un sourire satisfait, face caméra, il conclut : « Ne vous frottez pas aux Juifs. »

Le député communiste Ofer Cassif pointera à cette occasion l’ironie de voir un journaliste israélien faire exploser une maison au Liban, « avant de retourner à son studio rendre compte des terroristes du Hamas déguisés en journalistes ».

Éluder ces faits revient à laisser entendre que dans la guerre de l’information, seules les parties arabes peuvent avoir des proximités idéologiques avec les acteurs militaires de la guerre. Et c’est précisément ce qu’a fait Complément d’enquête.

Si le Hezbollah ou le Hamas ciblaient les journalistes de Channel 12, donnerait-on le moindre crédit à leurs justifications ?

Pour voir ou revoir le reportage diffusé sur France 2 le 4 juin 2026  :
https://www.franceinfo.fr/replay-ma...

Source : Agence Média Palestine, le 15 juin 2026 Par Meriem Laribi
https://agencemediapalestine.fr/blo...


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