Cinq journalistes de France Télévisions arrêtés à Dubai : la SDJ dénonce des “violences physiques et psychiques”

Valéry Lerouge, président de la société des journalistes de France Télévisions, revient sur l’interpellation musclée et la détention, pendant de longues heures début mars, de deux équipes du groupe soupçonnées d’espionnage au profit de l’Iran.
Par Etienne Labrunie, publié le 20 mars 2026
Dubai, le 6 mars dernier. Photo Amr Alfiky/Reuters
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, il se livre aussi une autre bataille, celle des images. En Iran ou au Liban sur l’impact et les cibles des frappes israéliennes et américaines, mais également dans les pays du Golfe, victimes des répliques iraniennes. À Oman, au Qatar, aux Émirats arabes unis et à Dubai, la couverture des événements s’effectue sous le contrôle sévère des autorités — comme l’a détaillé le média en ligne La Lettre. Au Qatar, deux journalistes de BFMTV ont ainsi été mis en garde vue pendant six heures et, à Oman, une équipe de LCI a été retenue vingt-quatre heures. Plus grave encore, à Dubai, deux équipes de France Télévisions ont été interpellées, violentées pendant des interrogatoires de six heures et détenues trente-six heures par les services secrets dubaïotes. Valéry Lerouge, grand reporter et président de la SDJ de France Télévisions, revient pour Télérama sur ces événements survenus début mars, et sur cette entrave choquante à la liberté de la presse.
Que s’est-il passé, à Dubai, entre le 3 et le 5 mars, pour cinq journalistes de France Télévisions ?
Deux équipes y sont arrivées le 3 mars, quelques heures seulement avant la frappe sur le consulat américain survenue dans la soirée. L’une d’elles s’est rendue sur place pour effectuer un sujet pour Franceinfo TV. À peine celui-ci terminé, le reporteur et la JRI [journaliste reportrice d’images, ndlr] ont été arrêtés et conduits au commissariat, faute d’avoir une autorisation officielle pour filmer. Plus étonnant et choquant, l’arrestation des trois autres est intervenue dans la rue pour l’un d’eux et à l’hôtel à 3 heures du matin pour les deux autres.
Une fois arrivés au commissariat, que leur arrive-t-il ?
Tout s’emballe. Menottés, cagoulés, les yeux bandés, ils sont embarqués sans plus d’explication et conduits dans un lieu resté inconnu. Sur place, ils vont être interrogés par les services secrets pendant plus de six heures pour certains. Surtout, il y a usage de violences physiques et psychiques. Au total, leur détention va durer trente-six heures avant qu’ils soient relâchés.
De quoi étaient-ils accusés ?
D’espionnage et d’être des vidéastes présents pour relayer les frappes iraniennes et faire la promotion de la grandeur de l’Iran. Au cours de la fouille de leurs chambres, des gilets pare-balles ont été retrouvés, ce qui est, a priori, apparu suspect pour les autorités.
Pourtant, leur statut de journalistes ne faisait aucun doute — la première équipe a même été arrêtée après un duplex en direct…
Ils ont tous montré leur carte de presse, et il était facile de vérifier ce qu’ils faisaient. Leur grand tort était de ne pas avoir d’autorisation, ce qui, à Dubai comme dans certains autres pays, est un prérequis. On connaissait le risque d’une arrestation sur ce motif. Dans ce cadre, les journalistes savent qu’ils peuvent s’exposer à une interpellation et une amende. En revanche, pas à ce que ces deux équipes ont vécu, privés de tous moyens de communication et totalement introuvables. Leurs conditions de détention et les interrogatoires subis sont proprement scandaleux. On parle de violences physiques et psychologiques, de menaces, d’intimidations.
Le consulat français et le Quai d’Orsay ont-ils été mis au courant ?
Oui, très rapidement, et ils ont envoyé quelqu’un au commissariat, mais les journalistes avaient déjà été déplacés.
Dans quel état sont-ils aujourd’hui ?
Je ne veux pas parler pour eux, mais je peux juste dire que l’équipe de New Delhi a repris le travail et que les deux autres journalistes sont en congés, prévus de longue date. À leur retour, ils ont été pris en charge et très bien accompagnés par la direction de la chaîne, qui a été hyper réactive, a fait jouer les contacts et les réseaux sur place pour les faire libérer le plus rapidement possible. Nous restons en contact très régulier avec eux.
Pourquoi cette affaire n’est-elle révélée qu’aujourd’hui ?
Les principaux intéressés eux-mêmes ne souhaitaient pas s’exposer, et nous avions décidé d’un commun accord de ne pas communiquer. Par ailleurs, nous avons une équipe sur place à Dubai et nous ne voudrions pas l’exposer. L’article publié par La Lettre nous contraint à sortir du silence.
N’est-il pas nécessaire de dénoncer ces entraves à la liberté de la presse, surtout dans le contexte de cette guerre dans le Golfe ?
On les dénonce fermement mais on se doit d’être prudent pour nos collègues sur place. On doit dire aussi que, malheureusement, nous nous y sommes habitués. À Dubai comme dans bon nombre de pays du Golfe, les autorisations de reportages sont le plus souvent refusées. Face à une actualité comme celle-ci et dans l’urgence, nous y allons quand même en connaissance des risques encourus. Et malgré les violences subies et les intimidations, nous continuerons à y aller pour faire notre métier de journalistes.

