Comment Le Caire a empêché la marche mondiale pour Gaza

Alors qu’Israël bombardait l’Iran, des milliers de personnes venues du monde entier s’étaient donné rendez-vous vendredi 13 juin en Égypte, pour se rendre à Rafah et briser pacifiquement le blocus israélien. Mais la police de Sissi a fait son possible pour tuer dans l’œuf leur initiative.
Regard Brut, 17 juin 2025
Le Caire (Égypte).– Tandis que l’équipage du Madleen mettait les voiles vers la bande de Gaza, des hommes et des femmes de tous les continents s’inscrivaient comme membres d’une des quatre-vingts délégations nationales de la marche internationale vers Gaza. Cette initiative, citoyenne et pacifique, annoncée de longue date et soutenue par des institutions et personnalités civiles et politiques, prévoyait de rejoindre vendredi 13 juin la ville d’El-Arich, en Égypte, capitale du gouvernorat du Sinaï Nord.
Les participants arrêtés par des barrages de police, à quelques dizaines de kilomètres du Caire (Égypte), chantent en soutien à la Palestine, le 13 juin 2025. © Photo Regard Brut pour Mediapart
Puis trois jours de marche dans le désert devaient permettre d’atteindre le poste-frontière de Rafah, où les camions humanitaires sont bloqués par Israël. Partant de Tunisie, la caravane « Soumoud » (en référence au sumud, terme qui désigne la persévérance du peuple palestinien à rester sur ses terres face à la colonisation israélienne) devait se joindre au cortège.
Si l’organisation avait prévenu que la marche n’aurait lieu qu’avec l’accord préalable des autorités égyptiennes, le zèle avec lequel ces dernières se sont efforcées de l’empêcher et de l’invisibiliser a consterné les participant·es.
Le 11 juin, dans un communiqué diffusé par son ministère des affaires étrangères, l’Égypte rappelle la nécessité d’obtenir les autorisations adéquates pour se rendre dans le Sinaï, hautement militarisé, et mentionne l’existence d’un processus administratif pour ce faire. Ce communiqué, par lequel le pays reconnaît « l’importance d’exercer des pressions sur Israël pour lever le blocus de Gaza » et déclare se réjouir du « soutien régional et international, qu’il soit officiel ou populaire, à l’égard de l’État palestinien légitime », détonne avec le traitement réservé aux marcheurs et marcheuses, et les fins de non-recevoir opposées aux demandes d’autorisations.
À rebours de sa déclaration de principe, l’Égypte s’est montrée d’une détermination sans faille pour briser le mouvement. Dès le 11 juin, à leur descente d’avion, des dizaines de personnes ont été placées illégalement en détention à l’aéroport, avant d’être expulsées. Pour entraver davantage encore la dynamique de la marche, la police et les services de renseignement ont également procédé à des descentes et interrogatoires dans les hôtels qui hébergeaient des participant·es, refoulé·es à leur tour.
Des arrestations violentes
Face à l’ampleur et à l’illégalité de ces arrestations, l’organisation de la marche a annoncé, jeudi 12 au soir, l’annulation du départ collectif en bus pour El-Arich, prévu pour le lendemain matin. À la place, un rendez-vous est donné à Ismaïlia, à 130 kilomètres de la capitale. Ce changement de plan n’aura pas suffi : dans leur immense majorité, les participant·es ont été arrêté·es en chemin par des barrages de police, à quelques dizaines de kilomètres du Caire, avant même tout rassemblement.
À 29 ans, Yanis El Asli, qui n’a pas hésité à venir depuis Paris pour sa première action militante, explique que presque « tout le monde s’est fait confisquer son passeport ». Sans qu’aucun motif légal soit jamais donné par les autorités, quelques centaines de personnes seront « parqué[es] pendant plus de quatre, cinq heures » au niveau d’un péage.
C’est au moment où les policiers comprennent que l’assemblée pacifique décide de rester sur place, au lieu de repartir vers Le Caire en échange de la restitution des passeports, que la tension monte : « Ils emportaient des gens comme ça » pour les faire monter de force dans des bus affrétés. Les policiers deviennent violents, des bagages restent au bord de l’autoroute sans leur propriétaire.
Venue de Marseille, Leila*, 46 ans, était présente à un autre barrage : alors que les quelques centaines de personnes sur place restaient calmes, dans une ambiance festive, « une trentaine d’hommes et d’enfants », certains âgés d’à peine « 11-12 ans », sont venus matraquer la foule nassée par la police. Puis les personnes présentes ont elles aussi été renvoyées vers Le Caire en bus. Pour Leïla, cela rappelle les méthodes des baltaguias, les bandes d’hommes de main du régime : « Le gouvernement égyptien utilise les enfants » et des hommes en civil masqués « pour pas qu’on dise que c’est eux » – afin que la population soit tenue pour responsable.
"Nous sommes venus exercer nos droits fondamentaux, mais l’Égypte nous en empêche."
Sam, militant palestinien réfugié aux Pays-Bas
Dans le fourgon qui conduit vingt personnes en détention à l’aéroport, Yanis, victime d’une crise d’hypoglycémie faute de nourriture, raconte les violences subies par un homme qui « s’est fait exploser à coups de pied, à coups de poing parce qu’il ne se laissait pas faire ». Tous et toutes seront expulsé·es, et leurs téléphones, exploités informatiquement, retrouvés déverrouillables sans code.
Parmi eux, Ahmed et son frère, deux réfugiés palestiniens en Suède, appréhendés alors qu’ils rendaient visite à leur famille, réfugiée en Égypte, à une vingtaine de kilomètre du barrage. Les rares personnes à être parvenues jusqu’à Ismaïlia ont souvent subi la même violence, à l’instar du parlementaire turc Faruk Dinç, atteint à la tête par un objet jeté par la police égyptienne.
Dans les jours qui suivent le coup d’arrêt porté à la marche, l’atmosphère est tendue dans les hôtels du Caire. Alors que la situation est incertaine, les participant·es qui n’ont pas encore décidé de rentrer attendent des nouvelles de leurs délégations respectives. Avec un espace médiatique saturé par le conflit israélo-iranien, les négociations pour de quelconques autorisations restent au point mort. La fin officielle de l’événement est annoncée sur les réseaux sociaux dans le week-end.
Les personnes encore sur place s’enquièrent de celles qui ont disparu – un site a été créé pour les recenser. Certain·es essaient de penser une éventuelle suite. Les autorités veulent s’assurer qu’il n’y en aura pas : plusieurs personnes sont photographiées et suivies par des agents.
C’est ce qui a poussé Sam à rentrer. Militant palestinien réfugié aux Pays-Bas, engagé dans la défense des droits LGBTQI+ au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, il dénonce cet acharnement : « Nous sommes venus exercer nos droits fondamentaux, mais l’Égypte nous en empêche. » Laurie, accompagnatrice dans le domaine de la défense des droits humains en Colombie, a préféré changer d’hôtel quand une personne de son groupe a été questionnée étrangement dans la rue par « des groupes d’hommes ». Elle hésite aujourd’hui entre rejoindre la caravane Soumoud à son retour en Tunisie, et s’y organiser, ou s’engager en Europe.
Comme pour Laurie, la répression ne semble pas avoir entamé la motivation de beaucoup. Quelques heures après avoir atterri à Paris, Yanis était place de la République, samedi 14 juin, où s’est tenu un grand rassemblement pour la Palestine et la libération des membres du Madleen alors encore détenus illégalement en Israël. Les manifestant·es ont été durement réprimé·es par les CRS, courroucés par la chasuble aux couleurs du drapeau palestinien dont avait été habillée la Marianne de la place.
« On est en France, mais ça tape pareil », constate Yanis, avant de conclure que son séjour en Égypte, bien que frustrant, « va entraîner d’autres actions de [s]a part, et de manière plus concrète ». Alors que des appels à suivre l’exemple du Madleen fleurissent, le docteur Hicham El Ghaoui, une des figures de la marche mondiale vers Gaza, arrêté dans sa chambre d’hôtel, a appelé à une prochaine manifestation devant le Parlement européen.

