Conférence pour la Palestine : le bilan en demi-teinte de la diplomatie française

La France a salué la décision britannique de se joindre à elle fin septembre pour reconnaître la Palestine. Le bilan de la conférence des Nations unies n’en reste pas moins mitigé : la perspective d’un État palestinien est de nouveau sur la table mais à un horizon lointain.
Par Ilyes Ramdani, le 30 juillet 2025
En appelant son homologue britannique à la tribune de l’Organisation des Nations unies (ONU), Jean-Noël Barrot peine à cacher son enthousiasme. Le ministre des affaires étrangères sait que son homologue s’apprête à dire ce que la France attend depuis des jours. Cela fait même des mois qu’Emmanuel Macron tente de convaincre Keir Starmer, le premier ministre du Royaume-Uni, d’avancer vers une reconnaissance conjointe de l’État de Palestine par leurs deux pays.
Les multiples échanges entre les deux hommes, dont celui du 9 juillet à Downing Street, n’ont pas suffi à faire bouger le leadeur travailliste. D’où le changement de stratégie français et l’annonce, le 24 juillet, d’une reconnaissance unilatérale en septembre par le président de la République. « Ça va aider ceux qui hésitent à passer le cap », espérait alors une source au sein de l’exécutif.
La suite a donné raison à la diplomatie française. À Londres, la pression s’est intensifiée sur Keir Starmer. Sur les réseaux sociaux, dans la rue, dans les médias, le sujet s’est imposé comme une revendication en croissance. Au Parlement, plus de 250 député·es ont signé une lettre ouverte au premier ministre pour l’exhorter à suivre le mouvement. Dans le même temps, plusieurs ministres de premier plan ont publiquement pris position pour une reconnaissance immédiate.
À New York, le Royaume-Uni demande lundi soir à reporter sa prise de parole, prévue le lendemain à 10 heures. David Lammy, le ministre des affaires étrangères, retrouve Jean-Noël Barrot au consulat général de France pour une longue discussion. Le chef de la diplomatie britannique s’est fait son avis mais il reste un dernier feu vert à obtenir : celui du premier ministre. Mardi après-midi, une réunion d’urgence avec les ministres concernés finit de convaincre Keir Starmer.
« C’est le moment d’agir », annonce-t-il peu avant 18 heures. Quelques minutes plus tard, David Lammy peut enfin prendre la parole à l’ONU, où 125 pays participent à la conférence dédiée à la question, coprésidée par la France et l’Arabie saoudite. « Avec le poids de l’histoire sur ses épaules, le gouvernement de Sa Majesté a l’intention de reconnaître l’État de Palestine à la prochaine réunion de l’Assemblée générale des Nations unies », proclame le ministre, dont l’intervention est la plus applaudie de la journée.
À la tribune, Jean-Noël Barrot « remercie sincèrement » David Lammy. La France savoure en coulisses ce qu’elle estime être une victoire diplomatique, à savoir le ralliement d’un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et d’un membre du G7. « Nous avons atteint et dépassé les objectifs que nous nous étions fixés, s’enorgueillit le ministre quelques minutes plus tard sur BFMTV. Nous avons créé un élan. D’autres pays emboîtent le pas. »
Le ralliement britannique marque incontestablement une réussite du pari diplomatique de l’exécutif. « L’effet d’entraînement n’était pas acquis et marque quelque chose d’important, pointe Dorothée Schmid, directrice du programme Turquie et Moyen-Orient de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Ce qui dominait jusque-là, c’est la peur qu’il ne se passe rien, dans une espèce de quitte ou double. Ce qui se passe est pour l’instant très théorique mais ça a le mérite de réhabiliter la diplomatie. »
L’appel de New York, un échec français
Pour Paris, la satisfaction est d’autant plus bienvenue que la conférence de New York n’est pas passée loin du fiasco. Plus de soixante-dix pays, dont Israël et les États-Unis, n’y ont même pas participé ; soixante-quinze autres ont choisi d’être représentés à un niveau moindre que le rang ministériel que souhaitaient la France et l’Arabie saoudite. Et, jusqu’au tournant britannique, le principal bougé était celui du Luxembourg, qui avait dit lundi sa « tendance vraiment positive » à faire le même pas que son voisin.
Un autre élément est de nature à contrarier l’enthousiasme de Paris. La délégation française a tenté de faire adopter par les autres protagonistes de la conférence un texte appelé « Appel de New York », qui pose l’engagement de ses signataires en faveur de la solution à deux États mais prône aussi l’établissement de « relations normales » entre Israël et ses voisins régionaux. Seuls quinze États l’ont signé ; ce n’est pas le cas du Royaume-Uni ni d’aucune des puissances arabes présentes, pas même le coorganisateur saoudien.
L’exécutif français vante de son côté un autre texte, le « document final » de la conférence. Long de sept pages, celui-ci détaille les conclusions des groupes de travail ayant préparé la conférence : condamnation des crimes de guerre israéliens, appel à une aide humanitaire massive, critique de la politique israélienne et de la colonisation, modalités de la gouvernance de Gaza après un hypothétique cessez-le-feu, exclusion du Hamas et organisation d’élections sous un an, démilitarisation du futur État de Palestine.
Si tout cela ne s’accompagne pas de la fin de l’occupation, de sanctions contre Israël, ça ne restera que des paroles. Des paroles qui font du bien, certes, mais des paroles qui n’apportent rien. Anne Tuaillon, présidente de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS)
Le document a été ratifié par les dix-neuf pays qui ont porté la conférence et ses groupes de travail. « C’est la première fois que des pays arabes majeurs appellent clairement à un désarmement du Hamas et son exclusion de la gouvernance, souligne une source diplomatique française. Leur engagement à aller vers une normalisation avec Israël et une intégration régionale est aussi quelque chose d’important. Cette conférence a relancé le processus de paix et avancé sur des piliers importants. »
La suite doit s’écrire dans les dix derniers jours du mois de septembre, à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies et d’engagements qui devraient être pris au niveau des chefs d’État et de gouvernement. Mais d’ici là, que restera-t-il de la Palestine ? C’est le décalage vertigineux qui saisissait n’importe qui suivait les débats new-yorkais de lundi et mardi : une succession de prises de parole et de projections sur l’avenir pendant que les images continuaient de parvenir de Gaza documentant la mécanique génocidaire.
« Ça peut paraître futile voire irréel de parler de tout cela, a par exemple pointé l’orateur algérien, Amar Bendjama. Comment parler d’un État quand Gaza est détruit et affamé, quand la Cisjordanie saigne ? » Soutien récurrent de la cause palestinienne à la tribune de l’ONU, le pays du Maghreb a toutefois ajouté, en écho à d’autres interventions : « Mais c’est précisément dans les heures les plus sombres que les principes doivent être affirmés et réaffirmés. »
Depuis Paris, la présidente de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS), Anne Tuaillon, semble osciller. « La reconnaissance de la Palestine, on la réclamait depuis longtemps mais elle est fictive, explique-t-elle. Si tout cela ne s’accompagne pas de la fin de l’occupation, de sanctions contre Israël, ça ne restera que des paroles. Des paroles qui font du bien, certes, mais des paroles qui n’apportent rien. Un État dont le peuple est occupé et colonisé, ça n’est pas un État. »
Un plan au conditionnel
Malgré les longues heures de discours à New York, rien n’a vraiment bougé quant au sort immédiat de la population palestinienne. Une issue prévisible en l’absence des États-Unis, incontournables sinon seuls à détenir la clé du cessez-le-feu. L’administration Trump ne s’est d’ailleurs pas privée de railler, dans un communiqué, « une conférence improductive et inopportune » dépeinte en « coup de publicité qui intervient au milieu d’efforts diplomatiques délicats visant à mettre fin au conflit ».
L’assertion est cruelle mais elle raconte le décalage entre l’ambition franco-saoudienne et la réalité immédiate au Proche-Orient. C’est aussi le contrecoup du refus français de toute sanction contre le gouvernement israélien. Les options sont pourtant nombreuses : embargo sur les armes, sanctions contre des ministres extrémistes, interdiction des produits issus des colonies… En les balayant (au contraire du Royaume-Uni, par exemple), l’exécutif s’est amputé d’une partie de son pouvoir d’influence. « Cette conférence est une mascarade », a évacué l’ambassadeur d’Israël en France, Joshua Zarka, mardi sur France Inter.
Quand bien même un cessez-le-feu finirait par être signé, la perspective tracée par les Nations unies lundi et mardi aurait encore un long chemin à parcourir pour se traduire en actes. Même le Royaume-Uni, principal acteur de la journée de mardi, a conditionné son mouvement diplomatique.
Sa reconnaissance de l’État de Palestine se fera en septembre… « sauf si le gouvernement israélien signe un cessez-le-feu, renonce à toute annexion de la Cisjordanie et s’engage dans un processus de long terme pour la solution à deux États », a dit Keir Starmer. Ces hypothèses sont hautement improbables mais elles offrent une porte de sortie au chef du gouvernement.
Enfin, si tout cela aboutit tout de même fin septembre, la concrétisation de l’État de Palestine devra se confronter à un réel abrupt. Quid des frontières, des colonies israéliennes, de l’aspiration au retour des populations palestiniennes déplacées ? La question de la démilitarisation de la Palestine a tout du nœud gordien : Mahmoud Abbas y a consenti, dans une lettre à Emmanuel Macron, mais les protagonistes ne mettent pas la même réalité derrière le concept.
La Palestine aura-t-elle le droit à une armée légère, à des forces de sécurité intérieure ? Aura-t-elle la possibilité de nouer des partenariats régionaux, de surveiller elle-même ses frontières ? Israël a toujours refusé ces hypothèses, qui semblent pourtant constitutives de la réalité d’un État. « C’est là que le ver est dans le fruit, constate la chercheuse Dorothée Schmid. L’État palestinien, s’il se fait à des conditions si léonines et contraignantes, a tout pour en rester au stade du processus diplomatique, sans jamais se réaliser dans les faits. »
Ilyes Ramdani

