Coupe du monde : la Palestine a existé dans les tribunes, n’en déplaise à Trump et Infantino

mercredi 22 juillet 2026

Dossier 2026 : le Mondial selon Trump

Si la Fifa, bien aidée par la couardise des délégations arabes, a tout fait pour ménager le pays hôte et étouffer le soutien à la Palestine, les supporteurs ont fait vivre la cause en tribunes. Un panarabisme populaire, loin des rapprochements diplomatiques entre Israël et les chancelleries arabes.

Yunnes Abzouz, 19 juillet 2026

Où sont passés les drapeaux palestiniens que les joueurs marocains arboraient fièrement à chacun de leurs succès en 2022 ? Si les Lions de l’Atlas, éliminés en quart de finale face à la France, n’ont pas su réitérer leur beau parcours du Mondial qatari, les dissemblances avec la Coupe du monde 2022 ne s’arrêtent pas qu’à la dimension sportive.

Sur le plan politique aussi, les marques collectives de soutien à la cause palestinienne ont été complètement absentes des célébrations des joueurs. Pourtant, en 2022, dans le contexte qatari plus favorable, la délégation marocaine ne manquait pas une occasion de déployer sur le terrain des drapeaux de la Palestine.

Les joueurs s’y drapaient volontiers pour célébrer chacune de leurs victoires historiques face au Canada, la Belgique, l’Espagne et le Portugal. Une manière d’incarner un panarabisme entre peuples, à mille lieues des rapprochements diplomatiques, économiques et sécuritaires déjà à l’œuvre entre Israël et plusieurs chancelleries arabes, notamment le Maroc.

À gauche : un membre de l’équipe du Maroc brandit un drapeau palestinien lors de la Coupe du monde au Qatar, le 6 décembre 2022. À droite : les joueurs marocains au Mondial américain, le 9 juillet 2026. © Illustration Justine Vernier / Mediapart avec l’AFP

Moins d’une année après le Mondial qatari, intervenaient les attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas et la guerre génocidaire de l’État hébreu à Gaza. Et même si un accord de cessez-le-feu est intervenu en octobre 2025 entre le Hamas et Israël, les conditions d’existence des civil·es gazaoui·es, toujours en proie à des bombardements quotidiens et des déplacements forcés, ne se sont guère améliorées. Le projet de conquête coloniale israélien ne s’est quant à lui jamais aussi bien porté.

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Pour la Fifa, rien ne doit perturber le spectacle
Dans ces conditions, on aurait pu imaginer que les gestes de solidarité des équipes arabes avec le peuple palestinien se multiplieraient, à la fois en raison de la situation dramatique aussi bien à Gaza que dans les territoires occupés et de l’opportunité d’attirer l’attention sur la question palestinienne, alors que la compétition se déroule aux États-Unis, plus grand allié d’Israël, qui lui fournit armes et appuis logistique et diplomatique à toute épreuve.

D’autant que, pour la première fois dans l’histoire de la compétition, onze équipes arabes, berbères ou musulmanes étaient qualifiées : l’Algérie, l’Égypte, l’Irak, la Jordanie, le Maroc, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Tunisie, l’Iran, la Bosnie-Herzégovine et l’Ouzbékistan.

Finalement, la couardise s’est emparée de ces sélections, qui n’ont pas eu le courage d’apporter quelques fausses notes à la partition trumpienne, au service de laquelle le président de la Fifa, Gianni Infantino, s’est mué en chef d’orchestre.

Car dans les arènes sportives du président états-unien et de son serviteur suisse zélé, le foot est, pour les uns, un instrument politique mis au profit d’un autocrate local, et pour les autres, un spectacle apolitique, où aucune cause, si ce n’est celle de l’argent roi, ne doit empêcher les hauts dignitaires du foot mondial d’empocher le pactole des retombées publicitaires et de la billetterie.

Les spectateurs, qui n’ont vu de la Coupe du monde que ce que la Fifa a bien voulu leur montrer, ont donc manqué les drapeaux palestiniens omniprésents en tribunes.

La Fifa n’a pas ménagé ses efforts pour accommoder le principal pays hôte et présenter une vision aseptisée du monde. C’est elle qui a fourni aux différents diffuseurs agréés les images de la compétition, au travers d’un flux mondial unique, qui n’a pas lésiné sur les stars de la chanson ou du cinéma présentes en loges, tout en évitant soigneusement de s’attarder sur les démonstrations politiques en tribunes.

Les téléspectateurs et spectatrices, qui n’ont vu de la Coupe du monde que ce que la Fifa a bien voulu leur montrer, ont donc manqué les drapeaux palestiniens omniprésents en tribunes ainsi que les chants « Free Palestine » entonnés. En dépit des tentatives des organisateurs de mettre la question palestinienne sous le tapis, le salut est donc venu des supportrices et supporteurs, nombreux à témoigner leur solidarité avec Gaza.

Des vidéos publiées sur les réseaux sociaux montrent aussi des agents de sécurité tenter d’arracher, des mains d’une supportrice marocaine, un drapeau palestinien et une banderole rappelant qu’« Israël a tué 566 footballeurs palestiniens ». Pourtant, les règles de la Fifa stipulent bien que le drapeau palestinien est autorisé dans l’enceinte des stades, étant donné qu’elle reconnaît la fédération palestinienne comme association membre.

En revanche, l’instance interdit aux joueurs d’exhiber des slogans ou messages à caractère politique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’équipe d’Haïti a été contrainte par la Fifa de changer de maillot, à quatre jours de son entrée en lice dans la compétition, car la tunique haïtienne arborait dans sa première version une illustration de la bataille de Vertières, qui a marqué l’achèvement de la guerre d’indépendance.

Des gestes de solidarité individuels plutôt que des marques collectives de soutien
Avant même le début de la compétition, la Fifa a ainsi tenu à donner le ton. La politique n’est pas la bienvenue dans ses stades. « La Fifa tient à son cadre qu’elle définit comme apolitique, bien qu’il soit justement très politique du fait de sa volonté de supprimer toute expression ou manifestation qui pourraient mettre en péril ses intérêts économiques », décrypte Raphaël Le Magoariec, docteur en géopolitique à l’université de Tours, spécialiste des pays du Golfe.

Ainsi tout juste a-t-on entendu le sélectionneur de l’Égypte, Hossam Hassan, tenter de faire entrer la Palestine sur le terrain et ainsi dérailler l’implacable machine à dépolitiser de la Fifa. Le meilleur buteur de l’histoire du pays a brandi le 3 juillet un drapeau palestinien à l’issue de la qualification de son équipe face à l’Australie et a dédié cette victoire « à [ses] frères palestiniens ». Rebelote à l’approche du huitième de finale que son équipe a finalement perdu contre l’Argentine : en conférence de presse, Hossam Hassan a invité le monde du football et les supporteurs à ne pas oublier les Gazaoui·es.

« Si une personne, où qu’elle se trouve dans le monde, ne compatit pas avec le peuple palestinien, c’est qu’elle a perdu une partie de son humanité, a-t-il argumenté. Avant d’être arabe, musulman, chrétien ou quoi que ce soit d’autre, je suis un être humain. À travers le football – ce pouvoir d’influence douce à l’échelle mondiale –, je veux faire passer un message : laissez vivre le peuple palestinien, s’il vous plaît. Je demande aux sportifs et aux journalistes du monde entier de m’aider à faire passer ce message. »

Il y a un ordre du monde qui s’est installé, notamment sous l’impulsion des États-Unis, où la Palestine est un tabou.

Akram Belkaïd, journaliste et essayiste algérien
Le coach égyptien a ensuite regretté qu’il soit « devenu normal d’entendre dire que deux ou trois mille personnes meurent en une seule journée à cause d’un missile ». On a aussi aperçu l’équipe jordanienne rendre visite à des enfants gazaouis réfugiés aux États-Unis pour y recevoir des soins. Et c’est à peu près tout de la part de la sélection jordanienne, qui compte dans ses rangs plusieurs joueurs d’origine palestinienne – parmi lesquels son attaquant star, Mousa al-Tamari, qui évolue au Stade rennais.

« Il y a un ordre du monde qui s’est installé, notamment sous l’impulsion des États-Unis, où la Palestine est un tabou, analyse le journaliste et essayiste algérien Akram Belkaïd. Et puisque le football est bien plus qu’un sport, qu’il est aussi un enjeu politique et de relations publiques, personne n’ose moufter. En ce sens, les délégations arabes sont à l’image de leurs gouvernements : elles essayent de faire croire à une solidarité avec la Palestine, alors que les actes concrets manquent. »

Ironie de l’histoire donc, la Palestine est au cœur du Mondial 2026, alors même qu’elle paraît abandonnée par plusieurs pays arabes, tout particulièrement depuis que certains (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc) ont normalisé leurs relations avec Israël et rompu avec le consensus selon lequel la reconnaissance d’Israël par les pays arabes doit avoir pour contrepartie la création d’un État palestinien.

Des délégations sportives arabes à l’image des gouvernements
Depuis la normalisation, en décembre 2020, au travers des accords d’Abraham, de ses relations diplomatiques avec Israël, le royaume chérifien multiplie au grand jour et sur tous les plans culturels, économiques, sécuritaires, militaires, les partenariats avec le gouvernement israélien, et la guerre génocidaire à Gaza semble n’y avoir rien changé.

Le scandale Pegasus, du nom du logiciel espion israélien de la firme NSO, qui a révélé la traque par le Maroc de centaines de personnes à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières, a montré la profondeur des liens entre les deux pays. En trois ans seulement, Israël est devenu le troisième fournisseur d’armes du Maroc, selon le Stockholm International Peace Research Institute.

Lors du Mondial 2026, comme en 2022 déjà, les succès marocains étaient autant fêtés en Israël qu’en Palestine. « Dans un cas, on fête la victoire d’un pays avec lequel on avance main dans la main, dans l’autre, on fête l’arabité », soulignait déjà lors du Mondial qatari la chercheuse Khadija Mohsen-Finan.

C’est d’ailleurs d’une nation européenne, la Norvège, qu’est venu l’acte de soutien le plus concret envers la Palestine. Lors des matchs de qualification pour la Coupe du monde, le pays scandinave a affronté Israël et a reversé l’intégralité des recettes du match à l’aide humanitaire à Gaza. La Fédération norvégienne de football est aussi l’une des plus actives pour obtenir de la Fifa l’exclusion d’Israël des compétitions internationales, à l’instar de la Russie, bannie depuis l’invasion de l’Ukraine.

« En fin de compte, le soutien à la cause palestinienne n’a pas disparu des enceintes du foot, il s’est redéfini autrement à travers d’autres espaces et en tenant compte des contraintes du pays hôte et de la Fifa », veut croire le chercheur Raphaël Le Magoariec.

En l’absence d’un pays arabe ou à majorité musulmane en finale, la Palestine va compter sur l’Espagne pour porter sa cause lors de l’événement sportif le plus scruté de l’année. L’attaquant vedette de la Roja, Lamine Yamal, s’était déjà fait remarquer il y a quelques semaines en brandissant un drapeau palestinien lors des célébrations du sacre du FC Barcelone en championnat.

Peut-être aura-t-il le courage de rééditer le geste, en cas de triomphe espagnol, lors de la cérémonie de remise du trophée que Donald Trump va, à l’évidence, tenter de récupérer à son avantage.

Yunnes Abzouz


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