DROITS HUMAINS : Amnesty alerte sur un monde au bord du précipice

Du génocide palestinien à la réélection de Donald Trump en passant par la guerre en Ukraine, le rapport annuel de l’ONG décrit une année 2024 qui « nous a tous et toutes déshumanisés » et durant laquelle une « croisade religieuse, raciste et patriarcale » a déferlé sur le monde.
Jérôme Hourdeaux, le 29 avril 2025
C’est un monde au bord d’un précipice à la fois liberticide, autoritaire et xénophobe qu’Amnesty International décrit, mardi 29 avril, dans son rapport annuel sur la situation des droits humains. Un rapport en forme de cri d’alarme et d’ultime appel au sursaut avant que nos sociétés n’entrent définitivement dans une nouvelle ère sombre.
« L’humanité se trouve au tournant de son histoire, pose sans ambages en préface du rapport la secrétaire générale d’Amnesty International, Agnès Callamard. Des forces d’une ampleur sans précédent veulent en finir avec l’idéal des droits humains pour tous et toutes [...]. La croisade religieuse, raciste et patriarcale qu’elles mènent, qui vise à mettre en place un ordre économique porteur d’iniquités toujours plus grandes entre les pays et en leur sein même, met en péril les avancées durement acquises ces 80 dernières années en termes d’égalité, de justice et de dignité. »
L’offensive réactionnaire contre l’État de droit et les libertés individuelles n’est pas nouvelle et est dénoncée depuis de nombreuses années par les défenseurs des droits humains, ONG ou institutions indépendantes. Elle a été renforcée par la multiplication des crises, qu’elles soient climatiques et sanitaires ainsi que par des « choix politiques » qui « ont accru les inégalités et engraissé les milliardaires », écrit encore Agnès Callamard.
« Et tandis que les voyants passaient au rouge les uns après les autres, l’année 2024 a été celle d’un génocide », poursuit la secrétaire générale, avant de dénoncer l’attitude d’« Israël et ses puissants alliés, au premier rang desquels les États-Unis », qui refusent d’appliquer le droit international et notamment les décisions de la Cour internationale de justice et de la Cour pénale internationale sur les crimes commis par l’armée israélienne à Gaza.
« En 2024, le président russe, Vladimir Poutine, a poursuivi sa politique d’attaques systématiques des infrastructures civiles en Ukraine, égraine encore Agnès Callamard. En 2024, la guerre et la famine ont fait des milliers de morts au Soudan, théâtre de la plus grande crise au monde en matière de déplacements forcés, dans l’indifférence quasi totale de la communauté internationale. […] Bref, l’année 2024 nous a tous et toutes déshumanisés. »
Une année qui s’est en outre conclue par la réélection de Donald Trump à la Maison-Blanche et l’arrivée au pouvoir aux États-Unis de l’extrême droite américaine qui, depuis, a commencé à appliquer sa politique xénophobe et discriminatoire avec une violence jamais vue.
Guerres et répressions
Sur près de 500 pages, le rapport annuel d’Amnesty International liste les différents droits humains attaqués durant l’année dernière et consacre une fiche à chaque pays.
Les conflits armés tout d’abord ont continué de déchirer de nombreux pays et « ont eu des effets dévastateurs sur la vie de millions de personnes dans le monde », notamment en raison de la commission de crimes de guerre. Le rapport rappelle que des conflits sont en cours « au Burkina Faso, au Cameroun, en Éthiopie, en Irak, en Israël et dans le territoire palestinien occupé (TPO), en Libye, au Mali, au Mozambique, au Myanmar, au Niger, au Nigéria, en République centrafricaine, en République démocratique du Congo (RDC), en Somalie, au Soudan, au Soudan du Sud, en Syrie, en Ukraine et au Yémen ».
Les crimes de guerre, eux, restent bien souvent impunis, surtout en raison de l’inaction des institutions internationales, à commencer par le Conseil de sécurité de l’ONU, paralysé par le droit de veto dont bénéficient ses cinq membres permanents – à savoir la Chine, les États-Unis, la Russie, la France et le Royaume-Uni – et qu’Amnesty appelle à réformer. « Ces institutions sont en train de perdre en légitimité et leur pérennité est remise en question », alerte le rapport.
La « répression de la dissidence » s’est également poursuivie et répandue. « De nouvelles réglementations restrictives relatives au droit de manifester ont été adoptées ou proposées en Argentine, en Géorgie, au Nicaragua, au Pakistan et au Pérou, liste Amnesty. Dans certains pays, comme la Turquie, les autorités ont interdit de manière générale toutes les manifestations. » Le rapport dénonce par ailleurs « le recours à des armes meurtrières ou à létalité réduite contre des manifestant·es » qui « a fait des morts et des blessés aux quatre coins de la planète ».
« Les droits à la liberté d’expression et d’association » ont aussi fait l’objet d’« attaques généralisées » partout dans le monde. « Les pratiques répressives des États comprenaient la détention arbitraire, la torture, les poursuites injustes de personnes critiques à leur égard ou d’opposant·es, ainsi que le recours à des logiciels espion », détaille le rapport.
Atteintes contre les femmes et les minorités
Les discriminations, elles, ont continué de viser de nombreuses communautés, à commencer par les migrant·es et les réfugié·es. Ainsi, « des États du monde entier ont pris des mesures extrêmes et violentes pour empêcher les arrivées irrégulières et renvoyer de force les personnes concernées. Ils ont notamment reporté sur d’autres pays la responsabilité des personnes réfugiées pour migrantes, fermé des frontières et procédé à des expulsions de masse ».
« Les groupes marginalisés, notamment les groupes racisés, ethniques ou minoritaires » sont toujours « confrontés à une discrimination systémique et à des inégalités bien ancrées, qui avaient des répercussions profondes sur les droits fondamentaux », poursuit Amnesty. « Le profilage ethnique et le racisme institutionnel dans des domaines comme le maintien de l’ordre et la protection sociale ont persisté, soulignant le caractère endémique de ces injustices », précise encore le rapport.
Celui-ci appelle à « mettre fin à la discrimination raciale ancrée dans les lois et les pratiques, aborder la question de la justice réparatrice pour l’esclavage et le colonialisme, et combattre l’héritage de ces injustices historiques qui se manifeste dans les formes contemporaines de racisme et d’inégalité ».
Sans surprise, les femmes et les communautés LGBTQI+ ont été encore particulièrement visées en 2024, notamment en Afghanistan, où « 50 % de la population (à savoir toutes les personnes de sexe féminin) était condamnée à ce que beaucoup qualifient de “mort lente” ». En effet, « le régime des talibans a fait de l’existence même des femmes et des filles dans la sphère publique une infraction pénale ».
« En Iran, de nouvelles lois sur le port du voile obligatoire prévoyant de très fortes amendes et de lourdes peines d’emprisonnement, voire de flagellation, sont venues accroître la répression exercée sur les femmes et les filles », poursuit le rapport annuel.
Les régimes religieux ne sont pas les seuls à avoir appliqué une politique sexiste, et les « atteintes aux droits des personnes LGBTI se sont multipliées un peu partout ». « De l’Argentine à la Russie, des gouvernements ont adopté des lois ou des politiques restreignant l’accès aux services de santé sexuelle et reproductive », souligne Amnesty. Ainsi, « aux États-Unis, Meta et TikTok ont fait disparaître de leurs contenus en ligne certaines informations sur l’avortement ».
Vers une « ère brutale »
Amnesty International s’inquiète ensuite du creusement des « injustices économiques et climatiques ». L’ensemble des États ont en effet échoué à garantir à leurs citoyen·nes le droit à un environnement sain. Plus grave, certains « ont choisi de développer leur économie par des investissements dans des secteurs et des projets préjudiciables aux droits humains ». « Par exemple, souligne le rapport, des pays ont octroyé des subventions publiques directes ou indirectes considérables au secteur des combustibles fossiles. »
La réélection de Donald Trump à la présidence américaine a conclu cette année, comme un symbole de la prise de pouvoir des forces réactionnaires et antidémocratiques un peu partout dans le monde.
Avec le retour du leader d’extrême droite américaine à la Maison-Blanche, « nous nous retrouvons projetés à grande vitesse dans une ère brutale où la puissance militaire et le pouvoir économique font irruption dans le domaine des droits humains et la diplomatie, où les politiques publiques sont façonnées par des hiérarchies de genre ou raciales ainsi que par une logique du jeu à somme nulle, et où les relations internationales sont dictées par un nationalisme nihiliste », s’inquiète Agnès Callamard dans la préface.
Mais « ne nous trompons pas, alerte la secrétaire générale d’Amnesty. Donald Trump n’est pas seul en cause. Les racines du mal sont beaucoup plus profondes. Et, à moins d’une résistance concertée et courageuse, ce tournant historique se transformera en une véritable mutation : il ne s’agira plus d’une époque de changement, mais d’un changement d’époque ».
Jérôme Hourdeaux
