En Israël, avant les élections législatives d’octobre, la sortie de la guerre est absente des esprits comme des programmes

samedi 22 août 2026

Les enquêtes d’opinion dressent le portrait d’une société qui perd espoir dans son avenir sans voir d’alternative au recours à la force. Les candidats se gardent d’apparaître moins crédibles sur les enjeux de sécurité que le premier ministre, Benyamin Nétanyahou.

Sur la place Dizengoff, le mémorial pour les victimes de l’attaque du 7 octobre 2023 est aussi devenu celui des soldats tués lors des multiples opérations de l’armée israélienne à Gaza et au Liban. A Tel-Aviv, le 15 juin 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »

La société israélienne est « accro » à la guerre. Les études d’opinion de référence montrent un pays usé par trois ans de conflits, mais résigné à poursuivre. La campagne pour les élections législatives, prévues le 27 octobre, aurait pu ouvrir de nouvelles perspectives, après l’attaque terroriste menée par le Hamas le 7 octobre 2023, qui a conduit Israël à ruiner les territoires palestiniens occupés, puis à porter la guerre dans six pays de la région (Liban, Syrie, Irak, Yémen, Qatar et Iran). Pourtant, l’ensemble des tendances politiques israéliennes refusent de heurter l’opinion en proposant autre chose.

« La guerre est devenue une fin en soi », constate l’ancien député centriste Ofer Shelah, aujourd’hui analyste à l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) de l’université de Tel-Aviv. Selon les données de ce centre de réflexion, le sentiment de victoire qui avait accompagné la première guerre menée par l’Etat hébreu et les Etats-Unis contre l’Iran, en juin 2025, s’est effacé. La seconde guerre lancée fin février, qui a échoué à renverser le régime, est jugée comme un échec. L’occupation actuelle du sud du Liban n’est pas appréciée plus favorablement.

« Les Israéliens considèrent que ces guerres ne peuvent pas amener de meilleurs résultats, ils souhaitent néanmoins les poursuivre. Ils ne sont pas assoiffés de sang, ils sont désespérés : ils ont le sentiment de n’avoir pas d’autre porte de sortie. Or l’armée demeure pour eux une valeur refuge », analyse Ofer Shelah, en rappelant que le principal débat qui agite Israël porte sur la conscription : la majorité juive ne tolère plus que les jeunes ultraorthodoxes (14 % de la population) en soient exemptés.

Syndrome de « citadelle assiégée »

Pour prendre la mesure de ce désespoir, l’Institut de la démocratie d’Israël, un centre de recherche libéral, sonde régulièrement lui aussi les Israéliens sur leur confiance dans l’avenir du « gouvernement démocratique » du pays, sa sécurité, son économie et sa cohésion sociale. Tous ces indicateurs sont au rouge. Ils dressent le portrait d’une société qui perd espoir dans son futur, mais qui est résignée. « Ce n’est pas que les Israéliens veulent la guerre, mais ils estiment qu’elle est le seul moyen d’obtenir de la stabilité dans leur vie », en conclut la sondeuse indépendante Dahlia Scheindlin, qui relève cette phrase commune aujourd’hui en Israël : « Nous sommes destinés à vivre par cette guerre. »

Il y a là un syndrome de « citadelle assiégée  », qui interdit le début d’une réflexion sur la responsabilité collective des Israéliens dans la destruction de Gaza, estime Ofer Shelah, de l’INSS. Le pays observe avec crainte l’hostilité qui monte parmi les démocrates comme les républicains américains, après trois ans de guerres dans lesquelles Israël a traîné les Etats-Unis. Mais cette menace pour l’avenir du pays est à peine évoquée par les candidats, qui craignent d’apparaître moins crédibles sur les enjeux de sécurité que le premier ministre, Benyamin Nétanyahou. « En Iran, “Bibi” [Nétanyahou] a échoué à renverser le régime, mais les autres partis ont soutenu sa tentative et ne peuvent donc pas critiquer son échec, qui est un peu aussi le leur », résume la journaliste Orly Noy, candidate juive au sein du parti arabe israélien Balad.

Dans l’opposition, l’ancien premier ministre Naftali Bennett (2021-2022), issu de l’extrême droite, a déploré fin juillet que le gouvernement Nétanyahou n’ait pas tenté d’introduire clandestinement en Iran des antennes Internet Starlink, estimant que leur présence aurait pu faciliter un renversement du régime, en facilitant les échanges des opposants. Un tel raisonnement « est enfantin… Naftali Bennett rêve d’une solution technique miraculeuse, mais il ne remet pas en question cet échec stratégique, en demandant si Israël avait la moindre chance de renverser le régime de l’extérieur », déplore l’analyste Danny Citrinowicz, ancien responsable du dossier Iran au sein de la division recherche du renseignement militaire.

La primaire du parti de Benyamin Nétanyahou, le Likoud, a donné le ton de sa campagne : le parti poursuit sa fusion avec ses alliés suprémacistes aux propos génocidaires, en incorporant certains de leurs candidats et leur discours. Il promet une « victoire totale » sur tous les fronts. Ses relais d’influence noient le public sous une avalanche de théories du complot. Ils désignent comme ennemis de l’intérieur les partis arabes (17 % des citoyens israéliens) et de gauche, en dénonçant tout adversaire qui ferait alliance avec eux pour obtenir une majorité de gouvernement.

Cherchant à s’en défendre, Les Démocrates, le parti de la gauche unie autour du général à la retraite Yaïr Golan, a vanté à l’issue de ses primaires, en août, le fait que neuf de ses dix premiers candidats étaient issus de l’armée. « Ils cherchent à ne pas se faire annuler par Nétanyahou et par le centre qui les traite lui aussi en parias, de peur d’être contaminé  », analyse le philosophe Assaf Sharon, du centre de réflexion Molad. Ce retour aux origines militaristes de la gauche interpelle cependant. « Ils essaient de remonter le temps. Aujourd’hui, seule la droite remet en cause le rôle de l’armée dans l’ethos israélien : elle la critique et la traite comme un outil à son service », analyse Orly Noy, ancienne patronne du conseil d’administration de l’organisation de défense des droits humains B’Tselem. De fait, les candidats de la droite sont les moins expérimentés en matière sécuritaire : ils s’en remettent à Benyamin Nétanyahou, qui cumule dix-neuf ans au pouvoir.

Aucun changement radical envisagé

Face à eux, l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot s’impose comme le leader de l’opposition, en démontrant son mépris pour ces civils qui se piquent de « sécurité ». « Tu n’as même pas servi dans l’armée » : ainsi chassait-il en peu de mots un influenceur d’extrême droite qui le provoquait sur une plage durant l’été, caméra au poing. Gadi Eisenkot et le premier ministre se disputent l’honneur d’avoir milité le premier pour attaquer le Liban, dès 2024.

Fils d’immigrés modestes originaires du Maroc et père d’un soldat tué à Gaza en décembre 2023, Gadi Eisenkot mène campagne sur sa personnalité consensuelle, non sur un programme. Le petit monde militaro-médiatique israélien n’a aucun doute sur ce qu’il pense de ces guerres sans fin, bien qu’il n’en dise rien. « Gadi s’est exprimé publiquement durant toute sa carrière en faveur de guerres courtes et décisives. J’étais son instructeur à l’école d’officiers et je sais qu’il n’a pas changé. Mais le public ne veut pas encore entendre ce message  », affirme Ofer Shelah, de l’université de Tel-Aviv. Gadi Eisenkot a aussi défendu un emploi disproportionné de la force, élaborant dès 2006 une doctrine appliquée par l’armée au Liban, puis ailleurs.

Son absence de clarté durant la campagne l’empêche de préparer le terrain pour mener une autre politique, une fois élu. Mais quel que soit le résultat d’octobre, aucun analyste sécuritaire israélien n’imagine un changement radical. « L’armée ne se retirera ni du Liban ni de Syrie et encore moins de Gaza. Peut-être Israël pourrait-il mener avec plus de bonne foi ses pourparlers avec le gouvernement libanais, mais l’armée maintiendra là-bas sa liberté de manœuvre », estime Raz Zimmt, spécialiste de l’Iran au centre de réflexion INSS.

L’armée applique depuis 2024 une nouvelle doctrine : attaquer toute menace de manière préventive et occuper des zones tampons aux frontières. Au risque de perpétuer la guerre sur de multiples fronts. En lutte avec le gouvernement, qui lui impute la responsabilité du 7-Octobre, la hiérarchie a mal exprimé ses réserves avant la guerre de février en Iran et est sortie amère de cette campagne. Un diplomate européen évoque avec dépit un corps d’officiers « nord-coréanisé », incapable de se remettre en question.

L’armée a cependant conscience des divisions de la société israélienne, où les taux d’expatriation et de suicide augmentent. La « petite Sparte », comme est parfois surnommé Israël, est fatiguée. Les réservistes s’épuisent loin de leur travail et de leur famille : de 50 000 à 100 000 hommes ont servi plus de quatre-vingts jours en 2026. Cette force conçue pour décupler à bas coût les moyens de l’armée, en prévision de guerres courtes, grève désormais les finances de l’Etat. A la mi-août, l’état-major a évalué son coût pour 2026 à 30 milliards de shekels (8,5 milliards d’euros), près de la moitié du budget total des forces armées avant le 7-Octobre.

Source : LE MONDE
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