En Israël, des Palestiniens déshumanisés, une armée impunie et l’extrême droite qui pousse les feux

dimanche 30 novembre 2025

Des soldats israéliens ont été filmés tuant deux Palestiniens à bout portant alors qu’ils venaient de se rendre. Cette exécution sommaire illustre la déshumanisation des Arabes dans la société israélienne, galvanisée par l’extrême droite au pouvoir.

Clothilde Mraffko, 28 novembre 2025

La vidéo dure à peine plus d’une minute. On y voit deux hommes émerger d’un hangar après qu’un bulldozer vient d’en arracher la porte. Montasser Abdullah, 26 ans et Youssef Assassa, 37 ans, lèvent les bras en l’air et remontent leurs pulls afin de montrer qu’ils ne sont pas armés. Les deux Palestiniens s’agenouillent devant un groupe de soldats et policiers israéliens qui les poussent à revenir vers le hangar. Ils sont alors abattus à bout portant.

Image extraite d’une vidéo de Palestine TV, montrant les deux hommes palestiniens agenouillés devant les forces israéliennes, peu avant d’être abattus, lors d’une opération militaire à Jénine, en Cisjordanie, le 27 novembre 2025. © Vidéo Palestine TV

La scène a été filmée par un journaliste de la chaîne de télévision égyptienne Al Ghad jeudi 27 novembre, dans un des quartiers de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée. L’armée et la police aux frontières israéliennes y menaient une opération militaire d’envergure – deux enfants ont également été blessés par balles selon le Croissant-Rouge palestinien. L’AFP a également capturé l’exécution sous un autre angle.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/281125/en-israel-des-palestiniens-deshumanises-une-armee-impunie-et-l-extreme-droite-qui-pousse-les-feux?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=1028046793474

Le bâtiment où se trouvaient les deux Palestiniens a été assiégé par les forces militaires israéliennes pendant plusieurs heures avant leur reddition. L’Autorité palestinienne a dénoncé un « crime de guerre documenté et complet », le Hamas, « une exécution de sang-froid ». L’armée et la police israéliennes affirment que « l’incident est en cours d’examen » et que les deux Palestiniens étaient « recherchés pour des actes terroristes, notamment des jets d’explosifs et des tirs sur les forces de sécurité ». Le ministère de la justice a ouvert une investigation contre trois des officiers de la police aux frontières, selon le quotidien Haaretz.

Il est cependant peu probable que les militaires soient sanctionnés, encore moins que la peine soit à la hauteur de l’acte commis. En se basant sur les statistiques de la période 2018 à 2022, l’organisation israélienne Yesh Din a calculé que la « probabilité qu’un soldat israélien soit poursuivi pour avoir tué des Palestiniens est de seulement 0,4 % ».

En mars 2016, un soldat franco-israélien, Elor Azaria, avait été filmé par un membre de l’ONG israélienne B’Tselem en train de tirer une balle dans la tête d’Abdel Fattah Al-Sharif, à Hébron dans le sud de la Cisjordanie. Le Palestinien gisait pourtant à terre : après avoir attaqué des soldats israéliens au couteau, il avait été blessé par plusieurs tirs et était hors d’état de nuire. Elor Azaria, condamné à dix-huit mois de détention, en a finalement passé neuf derrière les barreaux – sa date de libération a même été avancée de quelques jours afin qu’il puisse se rendre au mariage de son frère. Il a été accueilli en héros par ses soutiens.

« Déshumanisation totale »

L’affaire est très médiatisée. « À l’époque, les dirigeants politiques soutenaient [Elor Azaria] et préparaient déjà le terrain à une forme de populisme de droite contre l’armée qui, elle, n’apprécie pas ce genre de situation qui donne une mauvaise image, laisse entendre qu’elle commet des crimes et l’oblige à se préoccuper d’ouvrir une enquête… », observe Mairav Zonszein, analyste à l’International Crisis Group (ICG).

La situation n’a fait qu’empirer. Le 7-Octobre, ajoute-t-elle, « a accéléré, amplifié et normalisé beaucoup de choses qui existaient déjà » à Gaza et en Cisjordanie, citant notamment l’exemple de la journaliste d’Al-Jazeera, Shireen Abou Akleh, tuée par l’armée israélienne le 11 mai 2022 alors qu’elle portait son gilet presse à Jénine.

La vidéo de l’exécution de Montasser Abdullah et Youssef Assassa a été relayée par la presse israélienne – qui, à de rares exceptions près, ne fait pourtant que peu de cas des vies palestiniennes en général. « Les “libéraux” israéliens expliquent qu’il y a toujours des “brebis galeuses” et que le fait que les Israéliens prennent cela autant au sérieux […] démontre que ce n’est pas la norme, écrit sur X l’analyste israélien Ori Goldberg. C’est un mensonge. Les Israéliens connaissent la norme : exécutions sommaires, charniers, massacres et destructions à grande échelle. » Lui dénonce une « déshumanisation totale » des Palestiniens chez ses concitoyens. Leur mort, écrit-il, « est au mieux considérée comme une “erreur” ».

À Gaza ou en Cisjordanie, cette violence extrême est « une réalité quotidienne ». « Le fait que ce soit filmé par une caméra ne va pas forcément changer grand-chose pour l’Israélien moyen. Ils semblent ne pas vraiment s’en préoccuper », insiste Mairav Zonszein. Elle souligne que les soldats israéliens ont eux-mêmes publié de nombreuses vidéos documentant leurs crimes à Gaza, « se vantant de ce qu’ils faisaient subir aux Palestiniens, dans une sorte de culture de la violence à la fois grotesque et cruelle, qui a émergé après le 7-Octobre ».

Cette déshumanisation n’a pas été freinée à l’intérieur d’Israël par ceux qui défendaient la démocratie libérale dans les rues de Tel-Aviv avant le 7-Octobre : sur la question des Palestiniens, la plupart des Israéliens ne s’opposent pas vraiment à l’extrême droite au pouvoir. Les rares voix qui dénoncent sont à la marge – elles restent largement inaudibles dans un climat particulièrement hostile. Les timides mises en garde qui se sont élevées au sein de l’establishment sécuritaire ont été balayées.

Un temps menacé de limogeage, Ronen Bar, l’ex-chef du Shin Bet, les renseignements intérieurs, a par exemple démissionné et été remplacé par le général de division David Zini, aligné sur les valeurs de la droite messianique. À l’extérieur, Israël jouit d’une impunité internationale, sous le parrainage états-unien et avec la complicité, au moins silencieuse et parfois active, des pays européens.

Peine de mort

Au gouvernement, Itamar Ben-Gvir prône explicitement, dans un langage populiste qui joue la provocation, cette violence extrême à l’encontre des Palestiniens. Ce suprémaciste juif, ministre de la sécurité nationale, a ainsi apporté son « soutien total » à ses troupes de la police aux frontières le 27 novembre. « Les combattants ont agi exactement comme on attendait d’eux : les terroristes doivent mourir ! » a-t-il réagi sur X après que la vidéo a été rendue publique.

Le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir défile dans le quartier musulman de la vieille ville de Jérusalem (Israël) entouré de milliers de jeunes, religieux sionistes et d’extrême droite, le 26 mai 2025. © Photo Eyal Warshavsky / Sopa Images / Abaca

Lui-même a donné des instructions pour transformer les prisons israéliennes en « camps de torture de facto » pour les détenu-es palestinien-nes, selon l’expression de l’ONG B’Tselem. Le 15 août dernier, le ministre a publié une vidéo le montrant en train de menacer l’ancien cadre du Fatah, Marwan Barghouti, directement dans sa cellule de prison. « Quiconque s’en prend à Israël, nous l’anéantirons. Vous ne nous battrez pas, ceux qui assassinent nos enfants et nos femmes seront effacés », y lance-t-il en hébreu au Palestinien, condamné en 2004 à cinq peines de prison à vie par la justice israélienne.

Itamar Ben-Gvir et ses partenaires poussent désormais à la mise en place d’une peine de mort pour les prisonniers palestiniens ayant tué des Juifs. La proposition de loi doit encore passer en comité puis sera soumise à deux votes au parlement israélien. Israël a officiellement aboli la peine de mort en 1954 mais elle reste possible dans des cas exceptionnels. Elle n’a été appliquée qu’une seule fois, en 1962 : le condamné était Adolf Eichmann, responsable nazi qui a joué un rôle important dans l’organisation de la « Solution finale ».

L’ancien establishment israélien « partait encore du principe que le pouvoir de l’État a des limites et que les normes internationales devaient au moins être reconnues », observe Ron Dudai, professeur associé au département de sociologie et anthropologie de l’université israélienne Ben-Gourion dans un article publié le 26 novembre dans le magazine +972. Cette posture, écrit-il, « était sans aucun doute hypocrite : Israël procédait régulièrement à des exécutions extrajudiciaires tout en se vantant de son refus de procéder à des exécutions. »

Aujourd’hui, les partisans de la peine de mort ont, selon lui, laissé tomber « ce semblant de retenue » et « cherchent à banaliser l’esprit de vengeance qui a marqué la guerre à Gaza ». Les lignes rouges sont peu à peu enfreintes, et le pouvoir israélien ne s’en cache plus.

Clothilde Mraffko


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