France. Un prisonnier palestinien a-t-il le droit d’offrir des bonbons ?

Ali O., réfugié palestinien, est emprisonné en France depuis deux ans sur la base d’allégations fournies par les autorités israéliennes, dont il a pourtant fui la persécution. Un geste anodin de reconnaissance envers trois députés venus lui rendre visite en cellule lui valent d’être qualifié de « terroriste ». Son avocat Raphaël Kempf rétablit ici les faits et rappelle la réalité du système judiciaire israélien.
Raphaël Kempf, publié le 8 juin 2026
Le 28 mai 2026, la sénatrice socialiste Laurence Rossignol relayait sur son compte X la vidéo du maire de Saint-Ouen Karim Bouamrane qui disait : « Pendant cette période de canicule (…), on a un taux d’occupation des cellules qui va jusqu’à 150-200 %, 50 °C dans certaines cellules, indignes des conditions des droits de l’homme, (…) j’ai une pensée pour toutes ces personnes incarcérées. »
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Partageons avec eux ce constat : il est toujours salutaire de rappeler que, dans notre pays, les prisonniers sont maltraités. Notre système judiciaire enferme toujours plus, les détenus s’entassent dans des cellules trop petites, avec des matelas au sol pour dormir ; un tiers d’entre eux sont présumés innocents dans l’attente de leur procès ou d’un non-lieu.
Un « code » en soutien au « terrorisme »
De l’indignation légitime à la dénonciation d’atteintes précises aux droits fondamentaux des prisonniers, il y a un pas que la sénatrice Rossignol s’est bien gardée de franchir. La veille en effet, deux parlementaires de La France insoumise (LFI) et un député écologiste se sont rendus à la prison d’Osny-Pontoise (Val-d’Oise) où est enfermé depuis deux ans Ali O., réfugié palestinien que je défends.
La sénatrice aurait pu dénoncer l’emprisonnement d’un homme présumé innocent pendant une durée aussi longue, comme elle aurait pu s’émouvoir des lettres punaisées par Ali O. au mur de sa cellule. Elles lui ont été envoyées par ses enfants qu’il n’a pas vus depuis deux ans, car il ne souhaite pas les informer de sa situation carcérale. L’ancienne ministre des familles et de l’enfance aurait également pu dénoncer les violations des droits des enfants que constitue l’enfermement d’un père présumé innocent. De même, celle qui fut également ministre des droits des femmes, qui aime à se présenter comme féministe, aurait pu décrire la condition d’une mère isolée en raison de l’incarcération du père.
Laurence Rossignol, relayée par la députée affiliée à Ensemble pour la République, Caroline Yadan, a préféré attirer l’attention des 50 000 personnes qui suivent son compte X sur des bonbons, offerts par Ali O. à ses visiteurs du jour, les députés Gabrielle Cathala et Thomas Portes et leur collègue députée européenne Rima Hassan. Simple marque de bienveillance et de sympathie, ces confiseries viennent d’un sachet partagé par Ali avec ses deux codétenus, et parfois avec les prisonniers des cellules voisines. Une sucrerie qu’on s’offre et qu’on offre comme un plaisir simple qui ne fait pas disparaître la dureté de l’enfermement.
Ce n’est pas seulement à Ali O. que s’en prennent les deux élues, mais aux Palestiniens dans leur ensemble, présumés coupables dès qu’on les voit avec un bonbon.
Mais non, la sénatrice y a vu un symbole du soutien au Hamas. Elle dénonce précisément un « code-bonbon pour dire son soutien au terrorisme et à un pogrom », au motif que des sucreries ont été distribuées le 7 octobre 2023 par le Hamas. Une « théorie » farfelue que la députée Caroline Yadan s’est empressée de relayer, en écrivant sur X que ce bonbon est un « geste de célébration du 7 octobre ».
L’accusation est grave. Sur le plan logique, elle constitue pourtant l’exemple type du sophisme : Ali O. offre un bonbon ; le Hamas a offert des bonbons ; donc Ali O. est un terroriste — et par extension ceux et celles à qui il les a offerts. On connaît l’erreur depuis l’Antiquité : Socrate est mortel ; tous les chats sont mortels ; donc Socrate est un chat.
Ce qui pose problème aux deux élues du Sénat et de l’Assemblée nationale, c’est que le bonbon soit offert par un Palestinien à des parlementaires qu’elles semblent détester.
L’interprétation d’un geste d’une humanité somme toute banale est faite à travers l’appartenance nationale d’Ali O. Ce n’est donc pas seulement à lui que s’en prennent Mesdames Rossignol et Yadan, mais aux Palestiniens dans leur ensemble, présumés coupables dès qu’on les voit avec un bonbon.
