GUERRE AU PROCHE-ORIENT : l’effondrement moral de l’Occident

mardi 3 décembre 2024

Les guerres israéliennes contre la bande de Gaza, la Cisjordanie et le Liban détruisent les vies et les territoires. Elles abîment aussi la crédibilité de l’Occident, enfermé pour l’essentiel dans un soutien univoque à Israël. Vue depuis le monde arabe, voici l’histoire d’une chute morale.

Gwenaelle Lenoir, Mediapart, 28 novembre 2024

Il a beaucoup été question d’Occident lors du premier Sommet international des pensées arabes organisé conjointement par le Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (Carep) et l’Institut du monde arabe, à Paris, les 14 et 15 novembre 2024.

Non que l’Occident ait été le sujet de ce moment exceptionnel qui a rassemblé, pendant deux jours et en un même lieu, pas moins de 32 intellectuel·les arabes venu·es d’un peu partout. Mais il a traversé les dix tables rondes et les discussions.

Car les complexes relations entre le monde arabe et l’Occident, qui remplissent des bibliothèques entières, se sont durcies avec la guerre génocidaire d’Israël en cours à Gaza, l’annexion rampante et violente de la Cisjordanie et la destruction partielle du Liban. Ce sont, plus précisément, les appuis à Israël apportés par nombre d’États, de partis politiques, d’institutions académiques, de médias et d’intellectuel·les occidentaux à l’État hébreu qui ont été interrogés.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/281124/guerre-au-proche-orient-l-effondrement-moral-de-l-occident?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=1028046793474

Mediapart s’est entretenu avec huit de ces penseurs et penseuses arabes présentes à Paris. Ils et elles viennent d’horizons divers – les sciences politiques, les études sur le genre et le développement, l’histoire contemporaine, la philosophie, les médias, l’anthropologie, la sociologie. Originaires de différents pays arabes, du Liban, d’Égypte, de Tunisie, de Palestine, ils et elles vivent et travaillent dans des universités occidentales, en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux États-Unis, ou dans des institutions du Moyen-Orient, au Qatar, en Cisjordanie, en Égypte, au Liban.

Tou·tes ont l’habitude de voyager d’un pays à l’autre, pour des rencontres intellectuelles, amicales et familiales, tou·tes parlent plusieurs langues, tou·tes naviguent avec facilité dans les pensées tant occidentales qu’arabes.

Assignation à origine

Pourtant, ces intellectuel·es polyglottes et cosmopolites constatent un divorce, depuis le 7-Octobre, dans les relations avec l’Occident. Bien sûr, ils et elles n’ignoraient rien de l’histoire complexe et houleuse des deux rives de la Méditerranée. Mais dans ce domaine aussi, le 7-Octobre marque une rupture de nature.

« J’ai, depuis le 7-Octobre, la sensation d’être en permanence sous surveillance, parce que je suis une chercheuse arabe, et ce n’est pas du tout bienveillant. Cela m’a amenée, au départ, à une forme d’autocensure, dont j’ai mis du temps à me débarrasser, raconte la Franco-Tunisienne Leyla Dakhli, historienne, membre du CNRS et affectée actuellement au Centre Marc-Bloch de Berlin. Être décrédibilisée parce qu’on pense que mon origine, et non mes recherches, détermine ce que je dis, est très difficile à supporter. »

Cette assignation à leur origine, la plupart des intellectuel·les en poste dans des institutions européennes ou américaines la ressentent. Ils s’en disent « sidérés ». « Parler des régimes arabes ne pose aucun problème, mais s’exprimer sur la Palestine est quasiment interdit, poursuit Fadi A. Bardawil, Libanais, anthropologue et enseignant à l’université Duke, à Durham (États-Unis). Mais il faut souligner que les intellectuel·les arabes ne sont pas les seul·es victimes de cette machine de répression. »

En cause ici, l’accusation d’antisémitisme brandie aussitôt qu’une critique contre Israël est émise, et qu’importe si les crimes de guerre et violations massives de la loi internationale sont documentés. « On glisse systématiquement de la Palestine vers l’antisémitisme. Mais ces guerres n’ont pas lieu en France ou en Allemagne, elles se déroulent à Gaza et au Liban, alors pourquoi toujours ramener ça à un débat européen sur l’antisémitisme ? C’est accuser les Arabes de véhiculer un antisémitisme historiquement pourtant bien européen », reprend Leyla Dakhli.

L’Occident est devenu inaudible

« Au nom de la réparation des torts historiques, les pays européens responsables de la Shoah, en premier lieu l’Allemagne, mais aussi l’Autriche, la France, avalisent ce qui est fait à un autre peuple, assène Gilbert Achcar, sociologue franco-libanais, professeur à l’université SOAS de Londres. Parce que ces pays ont tiré une leçon étriquée, nationaliste et ethnocentrée de la Shoah : plus jamais ça, mais uniquement plus jamais ça aux juifs et seulement aux juifs. Alors qu’ils auraient pu en tirer une leçon universelle : plus jamais ça, à aucun peuple. »

Appui politique et militaire à Israël dans ses guerres, notamment de la part des États-Unis, incapacité des États européens à nommer la guerre génocidaire contre Gaza, injonction à taire toute critique de l’État hébreu, censure : l’Occident n’applique sa prétention de porter haut les droits humains, de promouvoir la justice et l’égalité qu’à une catégorie d’êtres humains, affirment les intellectuel·les arabes, unanimes.

Et si ce n’est guère nouveau, si Fadi A. Bardawil, l’anthropologue, rappelle qu’Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme, puis Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, ont en leur temps férocement critiqué cet Occident qui, tout en se gargarisant de son « humanisme » et de ses « valeurs », les piétinait en colonisant les peuples, le moment que nous vivons marque un tournant dramatique.

Ce qui choque, [c’est] un sacrifice, de la part des institutions occidentales, de tous les critères déontologiques et éthiques.
Samer Frangie, professeur à l’université américaine de Beyrouth

« Nous avons conscience du regard raciste de l’Occident sur nous, monde arabe, depuis des siècles. Mais il y a un avant et un après-Gaza. À cause de l’ampleur des crimes et de leur durée. Ce n’est pas une semaine de tueries, c’est plus d’un an, et l’Occident s’acharne à défendre la moralité de ce qui se passe !, déplore Elizabeth Suzanne Kassab, philosophe, chercheuse au Doha Institute for Graduate Studies. Que les gouvernements soutiennent cette politique criminelle ne nous surprend pas. Mais que les médias et les institutions académiques emboîtent le pas, c’est incroyable. Que la liberté d’expression soit réprimée au sein même des sociétés occidentales, quelle honte ! L’Occident a perdu là ce qui lui restait de crédibilité. »

« Ce qui choque, ce n’est pas le double langage occidental, que nous connaissons depuis longtemps, mais un sacrifice, de la part des institutions occidentales, de tous les critères déontologiques et éthiques d’une façon extraordinairement vulgaire, assène Samer Frangie. Dans le domaine des médias, celui sur lequel je travaille, on a vu des manigances de rédacteurs en chef du New York Times, de Sky News, la BBC qui a viré des journalistes arabes. Avant, ceux qui faisaient passer des messages pro-israéliens essayaient de respecter certaines normes. C’est fini. Voir ces institutions prêtes à sacrifier tout le capital, tout le crédit accumulé, c’est un choc. »

D’où qu’ils parlent, les penseurs et penseuses arabes partagent ce même constat, dont les élites politiques et intellectuelles occidentales n’ont pas forcément conscience : elles sont devenues inaudibles dans une bonne partie du monde.

« C’est la fin de la prétention libérale de l’Occident. Le refus, pendant plusieurs mois, de la plupart des États occidentaux d’appeler à un cessez-le-feu signifie un soutien à l’agression, sans même mentionner le financement et l’armement d’Israël par les États-Unis, qui font de cette guerre la première guerre conjointe américano-israélienne, assène Gilbert Achcar. La juxtaposition de l’Ukraine et de Gaza, le deux poids et deux mesures absolument flagrant ont totalement discrédité l’Occident. Sa prétention à parler au nom de valeurs est morte, et sans pouvoir de ressusciter. »

Mise en question, aussi, la prétention à participer au développement des pays du Sud et porter les valeurs d’égalité et de non-discrimination.

« Nombre d’organisations internationales et d’ONG prétendaient défendre les droits des femmes en Palestine, promouvoir leur émancipation, leur accession à des postes de décision. Et ces mêmes organisations aujourd’hui sont réticentes à condamner le génocide et l’épuration ethnique dont sont victimes les femmes palestiniennes, parce qu’elles considèrent Israël comme une oasis de démocratie et de liberté dans le monde arabe, s’insurge Islah Jad, Palestinienne. Les viols en Ukraine commis par l’armée russe ont suscité des condamnations et de fortes déclarations. Ceux, documentés, commis contre les Palestinien·nes dans les prisons israéliennes ne rencontrent que le silence. »

Et la professeure à l’université de Bir Zeit, spécialiste du genre et du développement, le dit tout net : « C’est du racisme doublé d’hypocrisie. Parce que nous ne sommes pas blancs. Nous en sommes encore à la mission civilisatrice de l’Occident, c’est effrayant. »

L’onde de choc du soutien massif des pays occidentaux et de leurs élites aux guerres israéliennes sera forte et longue. Nul ne se risque bien sûr à en prédire les natures. Mais déjà s’esquissent des tendances. « L’hypocrisie de l’Occident est établie, mais les valeurs qui ont été développées en Occident et qui sont vues comme des valeurs occidentales ne sont pas à jeter, parce qu’en fait leur validité n’est pas intimement liée au monde occidental. Il faut les désancrer du socle occidental », juge Fadi A.Bardawil.

Il existe des raisons d’espérer : une partie de la jeunesse, dans cet Occident dominateur, rejette cette domination et proclame sa solidarité avec les victimes.
Gilbert Achcar, sociologue, professeur à Londres

Se séparer, se donner les moyens de ne plus dépendre de cet Occident qui exige, par exemple, des preuves de condamnation de ce que lui voit comme du terrorisme, de purge des bénéficiaires des ONG arabes, toute personne proche de l’islam politique devant être écartée, voilà une autre tentative de séparation en cours.

« Nous cherchons des fonds ailleurs, du côté d’Arabes riches qui veulent se montrer actifs. Nous organisons aussi des réseaux d’entraide et de solidarité pour pallier la rupture avec tel ou tel bailleur », explique Lina Attalah, journaliste et activiste, fondatrice du média égyptien indépendant Mada Masr.

« Des jeunes chercheurs installés dans des universités occidentales, las de se sentir toujours épiés, de devoir sans arrêt se justifier, sont en train d’essayer de rentrer dans leur pays ou d’obtenir un poste dans les pays du Golfe. Pour l’instant, ce sont des choix individuels et encore limités », observe Nadim Houry, juriste franco-libanais, directeur du think tank Arab Reform Initiative.

« Pour les conséquences plus générales, il est trop tôt, poursuit-il. On voit poindre du nihilisme dans une partie de cette jeunesse déjà frappée par les contre-révolutions et des crises économiques très fortes, et qui voit devant ses yeux une hypocrisie occidentale incroyable. Cela débouchera-t-il sur une forme de djihadisme ? C’est difficile de le déterminer aujourd’hui. »

L’onde de choc ne se limitera pas à l’Occident. Les régimes arabes le savent, qui, sans soutenir ouvertement Israël, n’ont rien fait pour arrêter ses guerres et soutenir les Palestinien·nes et les Libanais·es. Leur impuissance, voulue ou subie, les pousse à davantage encore de crispation.

« La colère n’épargne pas les régimes arabes qui ont normalisé avec Israël et continuent jusqu’à présent », constate Nadim Houry. « La justification de la paix avec Israël était le traité de paix en échange d’une tranquillité économique et politique, et tout est un mensonge, souligne Lina Attalah. Nous souffrons de dettes abyssales et un génocide est commis à nos portes, que notre gouvernement est incapable d’arrêter ou même de freiner. »

L’espoir d’un nouvel universalisme

Au cœur de cette catastrophe en cours, qui risque d’emporter l’Occident avec le monde arabe, ces intellectuel·les croient en la construction d’un nouvel universalisme, en la solidité de liens déjà existants aujourd’hui renouvelés et en la mondialisation d’une certaine jeunesse.

« Nous avons découvert un réseau de médias indépendants, dont fait partie Mediapart, un réseau global, qui réussit à démonter les infox et offre un récit alternatif à celui des entreprises médiatiques mainstream, se réjouit Samer Frangie. Des liens se sont tissés et nous réussissons à bousculer ce qui ressemble de plus en plus à un dogme. »

« Entre le génocide, la montée du néofascisme au niveau international, dont l’élection de Donald Trump est le dernier avatar, la crise écologique, nous n’avons aucune raison d’être optimistes. En revanche, il existe des raisons d’espérer : une partie de la jeunesse, dans cet Occident dominateur, rejette cette domination et proclame sa solidarité avec les victimes, ose Gilbert Achcar. Ces jeunes juifs américains et cette toute petite minorité de juifs israéliens me donnent un peu d’espoir. »

« Nous voyons des gens manifester en solidarité avec nous, contre les positions de leurs gouvernements et les mensonges de leurs médias, et c’est fondamental. Car nous voyons se déployer un universalisme qui reconnaît et respecte l’autre », affirme Islah Jad.

« La sensibilité des jeunes Arabes activistes aujourd’hui, post-2011, est plus universaliste. Ils voient la Palestine comme la voient aussi des jeunes Américains ou Européens. Dans ce contexte, la Palestine est devenue le symbole de l’injustice globale du colonial, du racisme, du récit dominant et du contrôle des ressources, explique Nadim Houry. La Palestine n’a jamais été aussi universelle. »

Gwenaelle Lenoir


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