Gaza : « Mourir pour le journalisme, c’est complètement inacceptable »

La société des journalistes de l’AFP alerte sur le sort des dix professionnels des médias travaillant pour l’agence dans l’enclave palestinienne. La famine instaurée par Israël les plonge dans un état de faiblesse tel qu’ils ne peuvent souvent plus travailler.
Par Dan Israel, publié le 22 juillet 2025
Un cri du cœur, un cri de rage. « Aucun de nous n’a le souvenir d’avoir vu un collaborateur mourir de faim », a alerté le 21 juillet la société des journalistes (SDJ) de l’Agence France-Presse, dans un puissant communiqué. Le texte, également relayé par la direction de l’agence, dénonce la famine organisée par Israël dans la bande de Gaza, qui touche toutes et tous les Gazaoui·es, dont les dix journalistes pigistes travaillant encore sur place pour l’AFP.
Une « situation effroyable » que dénonce l’agence, et qui se matérialise par ce message posté sur Facebook par Bashar, un de ces journalistes : « Je n’ai plus la force de travailler pour les médias. Mon corps est maigre et je ne peux plus travailler. »
« Nous voyons leur situation empirer. Ils sont jeunes et leur force les quitte », constate la SDJ. Dans un entretien à Mediapart, son président, Emmanuel Duparcq, témoigne du désespoir de ses collègues et demande à la France de « tout tenter » pour faire échapper les Gazaoui·es « à la tragédie et la mort ». Il rappelle aussi que depuis le 7 octobre 2023, le nombre de journalistes tué·es à Gaza est « incomparable » à ce qui a existé dans tous les autres conflits.
Une cérémonie funéraire est organisée pour le journaliste palestinien Tamir al-Zanin devant l’hôpital Nasser, après son décès à Rafah, Gaza, le 21 juillet 2025. © Photo Abdallah F.s. Alattar / Anadolu via AFP
Mediapart : Comment la SDJ de l’AFP a-t-elle décidé de publier ce communiqué ?
Emmanuel Duparcq : C’est d’abord une réaction instinctive. C’est de la colère, de l’indignation, quand nous lisons le témoignage de notre collègue nous disant qu’aujourd’hui, il n’a pas pu se lever [à cause de la faim – ndlr]. Qu’il voit les membres de sa famille s’évanouir les uns après les autres parce qu’ils n’ont plus rien à manger. Qui nous dit, alors qu’il avait toujours été volontaire pour travailler et témoigner, qu’il ne voit plus d’espoir.
C’est terrible, c’est bouleversant. Mourir pour le journalisme, dans ces conditions, cela nous paraît complètement inacceptable.
C’est le signe qu’à Gaza, la situation ne cesse d’empirer…
La situation est devenue absolument désastreuse. À l’AFP, cela fait quatre-vingts ans qu’on couvre tous les conflits du monde. On a l’habitude du danger. On sait les risques qu’on prend, on sait qu’on peut se faire bombarder, se faire arrêter. On a eu des collègues qui se sont fait tuer, qui ont été blessés ou qui ont été faits prisonniers. Mais jamais jusqu’à maintenant on n’avait eu affaire à ce genre de situation : si rien n’est fait, nos collègues pourraient mourir de faim.
Sur place, toucher de l’argent est très compliqué. Quelques petits systèmes d’échanges [entre les comptes en ligne et l’argent liquide – ndlr] subsistent, mais avec une commission de 40 ou 50 %. Et même pour ceux qui ont de l’argent, il n’y a tellement rien sur les marchés, ou alors à des prix tellement prohibitifs, qu’ils ont de moins en moins pour se nourrir.
Ajoutez à cela le problème de l’eau croupie, qui est dévastatrice pour les organismes. Maintenant, tout le monde tombe malade. Et la plupart de nos journalistes, comme les autres Gazaouis, sont en plus ballottés de camp de réfugiés en camp de réfugiés. Certains vivent dans les ruines de leur maison…
Pour la SDJ de l’AFP, comme pour la direction, il est très douloureux que rien ne soit fait pour des gens qui continuent à écrire l’histoire. Avec quelques autres journalistes, ils sont les derniers à écrire et à envoyer des images du terrain, à témoigner au reste du monde.
Qui sont vos collègues sur place ?
Avant le 7-Octobre, l’AFP disposait d’un bureau à Gaza, d’une quinzaine de personnes au total, personnel administratif compris. L’agence a réussi à les faire évacuer un peu plus de six mois après le début de l’offensive israélienne [début 2024, ils avaient témoigné ici de leurs conditions de travail – ndlr].
Les personnes qui travaillent encore à Gaza pour l’AFP sont une « autre génération ». Elles sont pigistes [journalistes indépendant·es – ndlr] et certaines travaillaient déjà pour nous auparavant. Ce sont elles qui, depuis près de deux ans maintenant, tiennent la baraque et nous permettent d’envoyer des dépêches, des textes, des photos, des vidéos sur Gaza, tous les jours.
Vous demandez leur évacuation la plus rapide possible ?
Plus généralement, nous demandons l’ouverture des échanges, des approvisionnements, la remise en route du système de distribution de l’aide sans que les gens soient la cible de fusillades.
Si les responsables politiques veulent pouvoir encore agir en connaissant la réalité, il faut qu’ils protègent les médias.
Même si nous savons que la situation est extrêmement compliquée, nous espérons. Nous ne pouvons pas nous résoudre à l’impuissance. Nous devons interpeller les dirigeants, occidentaux et autres, sur la tragédie qui est en train de se dérouler sous nos yeux.
Le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a répondu mardi matin sur France Inter que le gouvernement espérait « faire sortir quelques collaborateurs de journalistes dans les prochaines semaines »…
Nous espérons qu’il va tenir cet engagement de faire le maximum pour permettre leur sortie, et de manière générale, pour que cette situation prenne fin pour les Gazaouis. Qu’ils aient la possibilité d’échapper à la tragédie et à la mort. Il faut tout tenter.
Environ 200 journalistes ont été tué·es depuis le début du conflit par Israël. Comment interprétez-vous ce chiffre jamais vu ?
Nous avons constaté qu’un nombre grandissant de journalistes sont tués, y compris des professionnels qui circulaient seuls en voiture, avec des véhicules clairement marqués « presse ». Nous avons aussi noté que certains médias étaient particulièrement visés : il y a beaucoup de victimes chez Al Jazeera. Le taux de mortalité des journalistes est incomparable [avec celui d’autres conflits – ndlr]. Cela nous indigne au plus profond de nous-mêmes.
Votre texte a déclenché beaucoup de réactions…
Depuis lundi, c’est quelque chose qui a pris une ampleur folle. Notre texte est très relayé, nous répondons à beaucoup d’interviews, et la direction de l’agence de son côté également. Notre bureau d’Athènes nous a dit qu’une manifestation est prévue sur place pour soutenir les journalistes et les autres Gazaouis.
Nous voulons simplement dire que le journalisme n’est pas un crime, et qu’on doit pouvoir témoigner de manière indépendante et fiable. Face au flot de désinformation aujourd’hui, nous interpellons les responsables politiques : s’ils veulent encore une information fiable, s’ils veulent pouvoir encore agir en connaissant la réalité, il faut qu’ils protègent les médias. Nous et tous les autres.
Dan Israel

