Gaza : Quand Tartuffe s’indigne
Par Akram Belkaïd, journaliste, essayiste et nouvelliste algérien.
Soudain, la conscience assoupie donne quelques signes de vie. Celles et ceux qui empêchaient
– qui empêchent encore – les défenseurs du peuple palestinien de s’exprimer ont désormais
des remords ou, simplement, ils sentent bien que la situation est intenable et que cette
sanglante affaire va trop loin. Bref, ce qui se déroule à Gaza les indigne, du moins
officiellement.
Oh, certes, ils n’iront pas jusqu’à utiliser des termes et des expressions comme
« génocide » ou « nettoyage ethnique » mais devant l’avalanche d’images abominables, de
témoignages indiscutables sur les crimes répétés et délibérés de l’armée israélienne, leur vient
un sursaut d’âme. L’exemple le plus caricatural est celui de madame Delphine Horvilleur qui
évoque la « 𝑓𝑎𝑖𝑙𝑙𝑖𝑡𝑒 𝑚𝑜𝑟𝑎𝑙𝑒 𝑑’𝐼𝑠𝑟𝑎𝑒̈𝑙 » (1). Mieux vaut tard que jamais nous dira-t-on, mais
qui est dupe ?
Nombre de journaux français ont écrit qu’Horvilleur sortait « de son silence ». Mais elle ne
s’est jamais tue ! Bien au contraire, comme nombre de personnalités médiatiques qui
prétendent décerner seuls les brevets d’humanisme (Joann Sfar, Anne Sinclair) elle a jusque-
là contribué par ses sorties régulières à diaboliser les voix qui, dès octobre 2023, ont mis en
garde contre le risque évident de génocide à Gaza (et cela tout en condamnant les atrocités
commises par le Hamas le 7 octobre). Demandez à Blanche Gardin ou à Aymeric Caron ce
qu’ils en pensent.
Les intentions du gouvernement israélien étaient pourtant claires dès le 8 octobre 2023 mais
ce tir de barrage a permis au premier ministre Benjamin Netanyahou de gagner toujours plus
de temps pour poursuivre sa basse besogne. À la moindre critique, à la moindre mise en cause
de Tel Aviv, l’accusation infamante d’antisémitisme était brandie - elle continue à l’être -,
pour empêcher que des sanctions concrètes ne soient prises à l’encontre d’Israël ou, encore,
pour empêcher que l’opinion publique française ne prenne la mesure de l’immense drame
humanitaire qui se déroule à Gaza et qu’elle fasse pression sur ses élus. Souvenons-nous ainsi du « soutien inconditionnel » à Israël revendiqué par la présidente de l’Assemblée nationale française Yaël Braun-Pivet. L’intéressée a regretté l’usage de ces deux mots mais bien des
mois après qu’ils furent prononcés. De longs mois où l’armée israélienne a eu le temps. Le
temps de détruire, de saccager, de tuer des foules de civils, de larguer sur Gaza plus de
bombes que ne le fit l’aviation alliée sur l’Allemagne durant la seconde guerre mondiale. Le
temps de tout raser.
Parmi les partisans de cet État – car il s’agit bien d’un État qui existe contrairement à celui de
Palestine qui ne verra peut-être jamais le jour –, je ne doute pas que la majorité d’entre eux
soient vraiment secoués, humainement écœurés, par ce qui se passe à Gaza (je mets de côtés
les racistes anti-arabes et autres fanatiques islamophobes qui, pauvre d’eux, jubilent
quotidiennement). Mais où sont les condamnations fermes ? Où sont les demandes de
sanctions ? Où sont les protestations après que Paris a autorisé Netanyahou à emprunter
l’espace aérien français alors qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international ? Bref, où sont
les ruptures qu’exige une telle situation macabre ? Cela me rappelle cette phrase attribuée à
Chadli Bendjedid, alors président de l’Algérie : « 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑠𝑜𝑚𝑚𝑒𝑠 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑙𝑎 𝑃𝑎𝑙𝑒𝑠𝑡𝑖𝑛𝑒 𝑞𝑢’𝑒𝑙𝑙𝑒
𝑠𝑜𝑖𝑡 𝑗𝑢𝑠𝑡𝑒 𝑜𝑢 𝑖𝑛𝑗𝑢𝑠𝑡𝑒 ». Cela avait alors alimenté nombre de discussions, plusieurs membres
de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) n’ayant pas vraiment apprécié la
possibilité d’un comportement « injuste » de la part de leur mouvement. Aujourd’hui, le
slogan est passé de l’autre côté de la ligne de front. Soudaine prise de conscience ou pas,
indignation sincère ou pas, peine profonde ou de surface, cela reste 𝑖𝑛 𝑓𝑖𝑛𝑒 « avec Israël quoi
qu’il fasse ».
En réalité, et c’est tout le problème de la nature humaine, le dégoût face à l’abjection semble
cohabiter avec le soulagement de voir qu’un « problème » majeur d’Israël est en passe d’être -
enfin- réglé, fut-ce de la pire des manières. Interrogez un wasp américain à propos du
génocide amérindien. Il adoptera une mine contrite, dira toute sa compassion puis il finira par
lâcher que c’est ainsi, que l’histoire est violente, que le passé est le passé, que cela ne fera pas
revenir Geronimo, que Kevin Costner a tout de même réalisé un film émouvant et la
discussion passera alors à autre chose de plus convivial. Parlera-t-on ainsi des Gazaouis en
2048 ? Entendra-t-on ce genre de phrase « 𝑂𝑢𝑖, 𝑞𝑢𝑒 𝑣𝑜𝑢𝑙𝑒𝑧-𝑣𝑜𝑢𝑠, 𝑐’𝑒𝑠𝑡 𝑙’ℎ𝑖𝑠𝑡𝑜𝑖𝑟𝑒, 𝑚𝑎𝑖𝑠,
𝑠𝑎𝑣𝑒𝑧-𝑣𝑜𝑢𝑠 𝑞𝑢’𝑜𝑛 𝑡𝑟𝑜𝑢𝑣𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑏𝑜𝑛𝑛𝑒 maqlouba 𝑎̀ 𝑇𝑒𝑙 𝐴𝑣𝑖𝑣 ? »
L’expulsion annoncée d’une partie – voire de la totalité car tout est possible – des Palestiniens
– nous savons tous que la prochaine étape sera la Cisjordanie, ville après ville - offrira de
nouvelles terres aux colons israéliens et modifiera l’équation démographique dans l’aire
géographique correspondant à la Palestine mandataire. Que des civils, dont des enfants,
meurent chaque jour pour cette raison, ne change rien à l’affaire pour celles et ceux qui ont ce
« résultat » en tête même si cela serre – un peu – leur gorge. Gaza sera peut-être un fantôme
qui hantera les bonnes consciences mais elle ne représentera plus cette menace sourde
intériorisée par tant d’Israéliens. 𝑆𝑖 𝑐’𝑒𝑠𝑡 𝑙𝑒 𝑝𝑟𝑖𝑥, 𝑎𝑝𝑟𝑒̀𝑠 𝑡𝑜𝑢𝑡…
Leurs critiques, au demeurant très mesurées, permettent à ces néo-bonnes consciences de
continuer d’occuper le terrain médiatique, de revendiquer une sorte de monopole du cœur et
de la raison tout en veillant au grain en s’opposant à ce que des sanctions soient prises par les
pays occidentaux – comme, par exemple, l’arrêt des livraisons d’armes. En réalité, leurs
larmes, qu’elles soient sincères ou de sauriens, ne gênent en rien Israël qui, jour après jour,
continue d’avoir le temps d’agir.
(1) « Gaza/Israël : Aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire », 8 mai 2025, tenoua.org
