Ghassan Abu Sitta, chirurgien palestinien : « Il y a urgence. Les besoins sont immenses »

Témoin de l’enfer de Gaza, le médecin palestino-britannique espère y retourner dès que possible pour relayer ses collègues et apporter sa pierre à la reconstruction. Non sans craindre qu’Israël rende la vie impossible dans le territoire palestinien.
Rachida El Azzouzi, Mediapart, 20 janvier 2025
Ghassan Abu Sitta s’impatiente de retourner à Gaza. Des mois qu’il tente d’accéder à l’enclave palestinienne. En vain. « Israël ne veut pas de témoins. Voyez le nombre de journalistes, de soignants, d’humanitaires massacrés en quinze mois. C’est du jamais-vu ! », assène le médecin palestino-britannique, devenu l’une des « voix pour Gaza », depuis qu’il a raconté ses quarante-trois jours dans la bande côtière, à l’automne 2023.
Pendant un mois et demi, avec ses collègues palestinien·nes, il a opéré sans discontinuer, dans des conditions désastreuses, à même le sol, sans anesthésie, des centaines de civils, majoritairement des enfants et des femmes, dans les hôpitaux Al-Shifa et Al-Ahli, dans la ville de Gaza.
Le premier est le plus grand hôpital de l’enclave. Assiégé du 18 mars au 1er avril 2024 par l’armée israélienne, il a été détruit et des charniers y ont été découverts. Le second, fondé en 1882 et administré par le diocèse anglican de Jérusalem, est un des plus vieux hôpitaux de la bande de Gaza, ainsi qu’un des derniers à fonctionner, Israël ayant méthodiquement anéanti les infrastructures de santé depuis plus d’un an.
« Les Israéliens ont ciblé les hôpitaux pour s’assurer que la population les associe non pas à des lieux de guérison mais à des lieux de mort », dénonce Ghassan Abu Sitta. Ce matin de janvier, il s’apprête à faire une dernière intervention dans la capitale française, où il est de passage pour une série de conférences avant de retourner à Londres. Une nouvelle audience l’y attend, devant le General Medical Council, garant du code de déontologie médicale au Royaume-Uni.
« Depuis que je témoigne du génocide de mon peuple, UK Lawyers for Israel, un groupe de pression pro-israélien, me harcèle, explique Ghassan Abu Sitta en ôtant la buée de ses lunettes à grosse monture noire. Ils tentent pour la deuxième fois de me faire retirer ma licence médicale. Au total, depuis le 7-Octobre, ils ont déposé neuf plaintes contre moi. Ils m’ont aussi assigné devant la Charity Commission pour m’empêcher d’exercer des fonctions dans un organisme de bienfaisance enregistré au Royaume-Uni. Et depuis mon élection en avril 2024 comme recteur de l’université de Glasgow, ils ont déposé cinq plaintes contre moi. »
Le chirurgien scrute les dernières actualités concernant le cessez-le-feu. Il espère que les portes de Gaza, toujours fermées aux journalistes internationaux, vont s’ouvrir en grand pour laisser entrer massivement l’aide humanitaire : « Il y a urgence. Les besoins sont immenses. Chaque jour, des civils qui auraient pu être sauvés meurent. »
La crainte d’un « autre Kosovo »
Le soulagement de voir une trêve enfin survenir le dispute à la colère. Colère contre ce qu’il nomme « le gang des complices du génocide » : « Biden et Blinken [le président américain et son secrétaire d’État – ndlr] n’ont rien fait car ils étaient idéologiquement engagés dans le génocide. Il a fallu attendre l’arrivée de Trump, qui pense comme un banquier et a donc abordé le génocide comme un investisseur, pour que les Américains disent à Nétanyahou : “Stop, cela nous coûte beaucoup trop d’argent et ne nous rapporte rien, on arrête.” Trump a les yeux rivés sur l’accord de normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël. Il veut son deal. Gaza lui importe peu. »
Colère contre l’Union européenne aussi, qui a protégé le génocide et sacrifié les valeurs qui l’ont fondée : « Qui peut encore croire les leçons de droits humains et de droit international de la France, de l’Allemagne ? L’Occident est mort à Gaza. »
Le médecin craint que les gouvernements occidentaux « profitent de la catastrophe humanitaire en privant les Palestiniens de leur souveraineté », « en faisant de Gaza un autre Kosovo dirigé par des ONG ». Il craint aussi qu’Israël « mette fin tranquillement à toute vie à Gaza en empêchant la reconstruction, l’aide, en rendant la vie de la population invivable pour la forcer au départ ».
Israël a perdu parce que le peuple palestinien ne quittera pas la Palestine. La résistance est au cœur de notre mémoire collective. Ghassan Abu Sitta
Dans le café où il nous a donné rendez-vous, il lance un appel à l’aide à la diaspora et au-delà : « Nous devons tous aider, peu importe où nous sommes, parce que tout à Gaza a été pulvérisé, tout ce qui permet la vie, l’avenir : l’éducation, la santé, l’agriculture, l’accès à l’eau, les canalisations, etc. »
De nombreux messages arrivent sur son téléphone depuis Gaza et disent la joie de connaître enfin un cessez-le-feu. Mais celle-ci sera de courte durée, prévient Ghassan Abu Sitta. « Chacun va prendre la mesure de tout ce qu’il a perdu. Mais nous reconstruirons. Israël a perdu parce que le peuple palestinien ne quittera pas la Palestine. La résistance est au cœur de notre mémoire collective. Nous naissons en sachant que notre existence est menacée en tant que peuple et cela nous renforce. »
Emmitouflé dans son manteau, frappé d’un pin’s aux couleurs de la Palestine et du keffieh emblématique noir et blanc, il se tient droit et digne, et poursuit. « La raison pour laquelle nous n’avons pas été effacés est que nous avons réussi à contrôler notre propre récit, à maintenir vivantes notre histoire et notre dignité, expose le père de famille, hanté par la Nakba comme tout·e Palestinien·ne. Nous avons été façonnés par le nettoyage ethnique d’Israël, le vol de nos terres, de nos maisons, le massacre de nos proches. »
Expulsée de force de Beersheva en 1948, sa famille s’est réfugiée à Khan Younès à Gaza. Dans les années 1950, son père, médecin, rallie avec sa femme libanaise, le Koweït, où les enfants naissent et grandissent. Sans jamais détourner le regard de Gaza. À l’aube de tous les possibles, Ghassan Abu Sitta se destine à la médecine à son tour : « Prêter assistance, secours, c’est dans nos gènes », sourit-il.
On meurt à Gaza même sans les bombes, de famine, de maladie, d’infections, de blessures qui n’ont pu être soignées. Ghassan Abu Sitta
Il est encore étudiant lorsqu’il rejoint Gaza pour sauver des vies lors de la première Intifada (1987-1993). Diplôme en poche, il y retourne lors de la deuxième Intifada (2000-2005), puis à chaque nouvelle guerre, en 2008, 2012, 2014, 2021, 2023, ainsi que pendant la Marche du retour, cette marche de plusieurs semaines pour exprimer le « droit au retour » des réfugié·es palestinien·nes en territoire israélien, violemment réprimée par Israël. Fort de son expérience, il est devenu aujourd’hui un spécialiste reconnu de la médecine de guerre.
« La différence entre les guerres coloniales précédentes et celle d’aujourd’hui, c’est le projet, l’échelle. Nous sommes face à un génocide, martèle le chirugien, qui a témoigné en janvier 2024 devant les magistrat·es de la Cour pénale internationale. Le gouvernement israélien détruit notre présent, notre passé pour faire avorter notre futur. Son projet de nous effacer en tant que peuple palestinien n’a jamais été aussi clair qu’à Gaza, mais aussi dans l’ensemble des Territoires occupés. Il veut vider Gaza, la Cisjordanie, pour occuper nos terres, et faire croire au mythe d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre. »
« Dès octobre 2023, insiste Ghassan Abu Sitta, Israël a mené la guerre en même temps qu’il a mis en place une machinerie génocidaire qui fait qu’on meurt à Gaza même sans les bombes, de famine, de maladie, d’infections, de blessures qui n’ont pu être soignées. »
Des enfants multitraumatisés
Sa spécialité, c’est la reconstruction faciale. On devait initialement rencontrer le médecin au Liban, où il s’est installé après le 7-Octobre, laissant sa femme et leurs enfants au Royaume-Uni, sa terre d’adoption depuis 1988. Depuis Beyrouth, l’accès à Gaza lui étant refusé, il répare des dizaines d’enfants palestiniens qui ont pu être évacués, en lien avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mais aussi des enfants libanais, au travers de sa fondation Ghassan Abu Sittah Children’s Fund (GASCF). Ils sont gravement blessés par les bombes israéliennes, amputés, brûlés au troisième degré.
« Le Liban s’est imposé à moi de par sa proximité avec Gaza, mais aussi en raison de son savoir-faire en matière de médecine de guerre », explique Ghassan Abu Sitta. « Un enfant blessé de guerre a besoin de huit à douze interventions chirurgicales en moyenne avant de devenir adulte, détaille le médecin, car son corps blessé est en pleine croissance. Dans la pyramide de la chirurgie reconstructive, les blessures de guerre, compliquées par les infections, sont les plus complexes. »
Avec son équipe, le chirurgien fait « tout son possible pour limiter les handicaps mais les blessures resteront à vie » : « Ce sont des traumatismes physiques, psychiques, sociétaux, des blessures qui bouleversent une existence, défigurent les visages. Ils doivent réapprendre à vivre avec la perte de membres de leur corps, de leur famille, de leur maison. » En un an de guerre, les armes israéliennes ont mutilé plusieurs milliers de personnes à Gaza, faisant de ce territoire un de ceux qui concentrent le plus de personnes handicapées au monde, dont des milliers d’enfants.
« Les chiffres sont fous, dit Ghassan Abu Sitta. J’ai soigné en Syrie, au Yémen, en Irak. Gaza dépasse tout ce que j’ai pu voir d’atroce dans ma carrière. Nous avons besoin d’une industrie de la réparation pour prendre en charge ces enfants. Un enfant amputé a besoin d’une nouvelle prothèse tous les six mois, du fait de sa croissance. » À Gaza, sa dernière opération fut l’amputation d’un bras et d’une jambe d’un garçon de 3 ans, au Liban, l’amputation partielle d’un pied et d’un coude d’un autre enfant.
Il sonne l’alarme : « Sans justice, il y aura vengeance. Le monde doit comprendre cela. Dans quelques années, la société cherchera des réponses lorsqu’elle verra que les personnes qui ont commis ces crimes s’en sont tirées impunément. »
Dès qu’il retournera à Gaza, Ghassan Abu Sitta ira directement à l’hôpital Al-Ahli, retrouver ses collègues et amis, dont il égrène les noms, les docteurs Ahmed, Fadel, etc., bien que nombre d’entre eux soient détenus arbitrairement par Israël. « Je veux les aider, les relayer. Ils ont travaillé sans relâche pendant quinze mois sous les bombes. »
En mai 2024, lorsque la France l’a refoulé de son sol au motif que les autorités allemandes l’avaient interdit de visa dans l’ensemble de l’espace Schengen, alors qu’il était invité à un colloque au Sénat sur la responsabilité française dans l’application du droit international à Gaza, il a « compris que le génocide était comme un iceberg » : « Israël est la partie visible, mais tout un appareil mis en place par des États complices protège le génocide afin qu’il ne soit pas contesté et que ceux qui le dénoncent soient criminalisés et réduits au silence. »
Quelques semaines plus tôt, le 12 avril, il avait été expulsé de Berlin par la police aux frontières, tout comme l’ancien ministre grec des finances Yánis Varoufákis, alors qu’ils devaient participer à un « congrès palestinien ». La manifestation avait été interdite une heure après son démarrage, pour « empêcher toute propagande antisémite et anti-israélienne ». C’était peu de temps après que les étudiant·es de l’université de Glasgow eurent élu Ghassan Abu Sitta recteur de leur établissement, avec 80 % des voix. « La jeunesse qui s’est levée à travers le monde en solidarité avec mon peuple est mon espoir », dit-il en nous quittant.
Rachida El Azzouzi
