Ghassan Abu Sittah : « Nous soignons aujourd’hui des enfants de trois guerres différentes »

mercredi 8 juillet 2026

Depuis le début de la guerre entre le Hezbollah et Israël en mars, 4 319 Libanais ont été tués et 12 000 blessés. Le chirurgien britannique Ghassan Abu Sittah, d’origine palestinienne, revient sur les conséquences de la guerre au Liban et dresse un parallèle avec l’enclave de Gaza.

Hugo Lautissier, le 7 juillet 2026

Au siège du Ghassan Abu Sittah Chidren’s Fund, au Liban, le 20 juin dernier. © Hugo Lautissier

Ghassan Abu Sittah est titulaire de la chaire de médecine des conflits à l’Université américaine de Beyrouth et a été élu recteur de l’Université de Glasgow en mars 2024. Il a exercé comme chirurgien de guerre au Yémen, en Irak, en Syrie, dans le sud du Liban, ainsi que durant les quatre guerres dans la bande de Gaza. Il a témoigné de la situation à Gaza auprès des enquêteurs de la Cour pénale internationale et de l’Agence France-Presse.

Depuis la reprise des bombardements israéliens au Liban, le 2 mars dernier, combien de patients avez-vous personnellement pris en charge à Beyrouth ?

Ghassan Abu Sittah : Soixante-neuf à ce jour, tous des enfants. Derrière chacun d’eux, il y a une histoire terrible. Par exemple, nous avons accueilli récemment trois adolescentes et leur mère qui vivaient dans la plaine de la Bekaa. Elles sont toutes très gravement blessées. J’ai encore opéré l’une d’entre elles aujourd’hui. Leur mère est morte pendant leur prise en charge. Une de leurs sœurs avait déjà été tuée lors du bombardement. Leur père, qui était au travail au moment de l’attaque, s’est retrouvé seul à s’occuper de ses trois filles grièvement blessées. Cette famille a été complètement dévastée.

À quel type de blessures êtes-vous le plus souvent confronté ?

Comme à Gaza, tous les enfants libanais blessés l’ont été alors qu’ils étaient chez eux.

Ce sont toutes des blessures par explosion : des éclats d’obus, des membres écrasés parce que les maisons s’effondrent sur leurs habitants. Comme à Gaza, tous les enfants libanais blessés l’ont été alors qu’ils étaient chez eux. La plupart ont perdu soit un parent, soit des frères et sœurs, et donc il y a un grand besoin de soutien psychologique. Beaucoup d’enfants apprennent le décès de leurs proches une fois que nous les avons recueillis à l’hôpital. Donc nous avons mis en place une équipe dédiée pour annoncer la nouvelle aux enfants, composée d’un psychologue, d’un médecin et d’un travailleur social. Le travail psychologique est aussi important que les opérations chirurgicales et il s’inscrit dans la durée. On essaie d’avoir une approche aussi holistique que possible.

Vous dirigez aujourd’hui une fondation, le Ghassan Abu Sittah Children’s Fund, qui soigne des enfants palestiniens et libanais blessés par la guerre. Comment cette initiative est-elle née ?

Quelques mois après le début de la guerre à Gaza, début 2024, notre objectif était d’amener des enfants blessés de Gaza au Liban pour les soigner. Puis, à la fin du mois de septembre 2024, la guerre a commencé au Liban. En plus des enfants palestiniens que nous faisions venir de Gaza, nous avons alors commencé à soigner des enfants libanais. À la fin de la guerre de 2024, nous nous sommes associés au ministère libanais de la Santé et à l’Unicef pour prendre en charge 1 400 enfants libanais blessés. Parmi eux, environ 260 avaient encore besoin d’une intervention chirurgicale.

Pendant le cessez-le-feu, les raids aériens israéliens se sont poursuivis et, au cours des quinze mois qui ont séparé les deux guerres, nous avons soigné 50 enfants supplémentaires blessés par ces bombardements. Lorsque cette nouvelle guerre a commencé, en mars 2026, nous avons décidé, avec le ministère de la Santé et l’Unicef, de prendre en charge tous les enfants les plus gravement blessés. Tous les traitements sont réalisés à l’American University of Beirut Medical Center. Aujourd’hui, nous soignons des enfants palestiniens blessés à Gaza, des enfants libanais de la guerre de 2024 et 79 enfants blessés lors de la guerre actuelle. Nous soignons aujourd’hui des enfants de trois guerres différentes.

Comment le système de santé libanais a-t-il réussi à prendre en charge les blessés malgré les bombardements ?

C’est très compliqué. Le ciblage des ambulances a rendu extrêmement difficile le transfert des enfants blessés depuis les hôpitaux de première ligne. Israël a interdit aux ambulanciers de circuler après 21 heures. Ils transportaient plusieurs enfants dans une même ambulance, en prenant toutes les précautions possibles, parce que les ambulances étaient elles-mêmes prises pour cibles. De notre côté, nous avons fait tout notre possible pour mettre en place un système permettant de faire venir ces enfants jusqu’à nous. Nous travaillons avec le ministère de la Santé dans le cadre du programme AQWA, mis en place avec l’Unicef et financé par l’Union européenne.

Le ministère dispose d’un centre qui coordonne avec nous le transport et la prise en charge des enfants blessés. Malgré les bombardements, ce système de coordination a plutôt bien fonctionné. Le principal obstacle restait l’impossibilité, pour les ambulanciers, d’accéder rapidement aux zones touchées lorsque l’armée israélienne leur refusait l’autorisation d’intervenir. Au moins deux enfants que nous attendions pour les prendre en charge à Beyrouth sont morts dans les décombres de leurs maisons dans le Sud-Liban, parce que les ambulanciers n’ont pas reçu l’autorisation d’intervenir suffisamment tôt.

Israël a montré un besoin quasi permanent d’être en guerre, et est incapable de s’arrêter.

Le système de santé libanais est fragile. Ce n’est pas un manque d’expertise ou de spécialistes : le problème est économique. Cette fragilité est le résultat de l’effondrement économique du pays à la suite de la crise en 2019, de la pandémie de covid-19 et de la guerre précédente, en 2024. Plusieurs grands hôpitaux de la banlieue sud de Beyrouth ont cessé de fonctionner à cause de la proximité des bombardements. Certains disposaient de services de réanimation pédiatrique, notamment l’hôpital Al Rassoul Al-Aazam. Cette perte a considérablement réduit les capacités hospitalières de la capitale.

L’aide internationale a-t-elle permis de compenser ces difficultés ?

Durant cette guerre, aucune aide internationale n’est arrivée qui ait réellement changé la situation. Les pays du Golfe, qui envoyaient traditionnellement d’importantes quantités d’aide à chaque guerre, n’étaient pas là non plus. Je pense que, tout d’abord, les pays du Golfe étaient mobilisés par leurs propres priorités régionales. Ensuite, Gaza avait déjà absorbé une grande partie des capacités du secteur humanitaire. Pendant plusieurs années, l’essentiel des ressources était dirigé vers Gaza. Il ne restait pratiquement plus rien pour le Liban.

Il y a désormais un nouvel accord de cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, censé être observé aussi au Liban. Recevez-vous encore des blessés ? Êtes-vous optimiste à titre personnel ?

Oui, cette guerre continue de faire des morts et des blessés, notamment au Sud-Liban. Beaucoup de familles sont rentrées chez elles après le premier cessez-le-feu du mois d’avril en pensant que les bombardements étaient terminés. Donc on a vu arriver beaucoup d’enfants blessés à partir de ce moment-là. Nous en avons douze à l’heure actuelle. Je ne suis pas optimiste pour la suite. Je pense qu’Israël a montré un besoin quasi permanent d’être en guerre, et est incapable de s’arrêter. Je pense que les contradictions internes du pays font qu’il a besoin de maintenir un état de guerre perpétuel. Si les dirigeants sont forcés d’arrêter au Liban, alors ils intensifieront leurs offensives ailleurs, que ce soit en Syrie, en Cisjordanie ou à Gaza.

« Le gouvernement israélien interdit toute reconstruction. Il interdit aussi l’envoi de produits pharmaceutiques et l’équipement nécessaire pour faire des analyses de sang basiques, dont le système de santé dépend. »

Pourquoi avoir choisi Beyrouth comme lieu pour accueillir ces personnes venant de Gaza, ces enfants ?

Par la force des choses, le système de santé libanais et l’Université américaine de Beyrouth en particulier possèdent une expérience unique de la chirurgie de guerre. Cette expertise s’est construite au fil de la guerre civile entre 1975 et 1990, de l’invasion israélienne de 1982, de la guerre de 2006, puis avec les blessés venus d’Irak après 2003 et ceux de la guerre en Syrie. Il n’existe pratiquement aucun autre hôpital universitaire civil disposant d’une telle expérience dans le traitement des blessures de guerre, en particulier chez les enfants. Ce type d’expertise existe dans les hôpitaux militaires, mais très rarement dans un établissement civil. C’est précisément ce dont avaient besoin ces enfants, dont les blessures nécessitent des interventions particulièrement complexes.

Quelles similitudes voyez-vous entre la guerre au Liban et celle de Gaza ?

Le fait que ces enfants soient tous ciblés chez eux est un premier point commun. C’est ce qui fait que tant d’enfants se retrouvent orphelins dans cette guerre, particulièrement après le cessez-le-feu. Certains d’entre eux ont perdu leurs deux parents, certains toute leur famille, ils sont parfois les seuls survivants. C’était très similaire à Gaza.Il y a aussi le caractère systématique des opérations : un secteur est bombardé pendant deux ou trois jours jusqu’à être vidé de ses habitants, l’armée israélienne rase certains bâtiments, puis les frappes se déplacent vers un autre secteur et ainsi de suite. Nous retrouvons également les attaques contre les ambulances, les secouristes et les hôpitaux, comme récemment à l’hôpital Jabal Amel, à Tyr.

Des milliers d’enfants gravement blessés ont été placés sur une liste d’attente pour pouvoir être évacués de la bande de Gaza et être hospitalisés à l’étranger.

Depuis le cessez-le-feu à Gaza, plus d’un millier de Palestiniens ont été tués d’après le ministère de la Santé à Gaza. Quel tableau de la situation dressent vos collègues restés sur place ?

Après que j’ai quitté Gaza en décembre 2023, les autorités israéliennes m’ont interdit d’y retourner. J’ai inscrit ma demande auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à plusieurs reprises, mais les Israéliens ont systématiquement refusé mes démarches. La situation sur place est catastrophique. Le gouvernement israélien interdit toute reconstruction. Il interdit aussi l’envoi de produits pharmaceutiques et l’équipement nécessaire pour faire des analyses de sang basiques, dont le système de santé dépend. Donc si vous avez besoin d’une numération sanguine ou d’un bilan de la fonction rénale à Gaza, c’est maintenant presque impossible.

Le gouvernement israélien a aussi intentionnellement perturbé la chaîne de transport pour l’insuline, qui doit être transportée au froid. Donc il n’y a pas d’insuline à Gaza. Les habitants vont en manquer dans les prochaines semaines. Les hôpitaux, quant à eux, n’ont pas été reconstruits. Des milliers d’enfants gravement blessés ont été placés sur une liste d’attente pour pouvoir être évacués de la bande de Gaza et être hospitalisés à l’étranger. Mais les Israéliens n’autorisent ce genre de déplacement qu’au compte-gouttes, donc des centaines d’entre eux meurent en attendant sur cette liste. C’est terrible.

Tous les enfants, qu’ils soient palestiniens ou libanais, bénéficient d’un accompagnement en santé mentale.

Vous avez notamment passé quarante-trois jours à l’hôpital Al-Shifa de Gaza, en tant que médecin volontaire pour l’ONG Médecins sans frontières en octobre 2023. L’hôpital fonctionne-t-il toujours ?

Non. Ce qui fonctionne encore à Al-Shifa, ce sont les quelques bâtiments qui n’ont pas été détruits : le bâtiment administratif et la maternité. Ils ont été repeints et rééquipés avec du matériel récupéré dans d’autres hôpitaux endommagés. Mais aucun nouvel équipement n’arrive à Gaza et aucun nouveau bâtiment n’a été construit.

Essayez-vous de faire venir plus d’enfants de Gaza dont l’état de santé requiert une opération au Liban ?

Oui. Nous avons une longue liste d’enfants qui ont besoin d’être évacués, mais l’OMS n’a aucun contrôle sur le nombre de patients autorisés à quitter Gaza chaque jour. Nous avons contacté des familles sur place, nous leur avons donné notre numéro et nous leur avons simplement dit : « Dès que vous arrivez en Égypte, appelez-nous. » En ce moment, huit enfants se trouvent en Égypte et attendent que nous puissions leur obtenir de nouveaux passeports. Beaucoup ont perdu leurs papiers lorsque leur maison a été détruite. Une fois en Égypte, nous faisons établir leurs passeports palestiniens avec les autorités de Ramallah, puis ils sont envoyés au Caire afin que nous puissions obtenir les visas nécessaires à leur transfert vers le Liban.

Nous fonctionnons grâce aux dons de particuliers et d’organisations philanthropiques. C’est ce qui nous permet d’exister. En raison de la complexité de la situation des familles, qu’elles viennent de Gaza ou du Liban, un travailleur social est affecté à chacune d’elles. Il coordonne les soins, les allers-retours à l’hôpital, les démarches administratives et les questions de logement lorsque leur maison a été détruite, ou, pour les familles de Gaza, lorsque leur lieu d’hébergement doit être remis en état. Tous les enfants, qu’ils soient palestiniens ou libanais, bénéficient d’un accompagnement en santé mentale. Les enfants de Gaza suivent également un enseignement à domicile, environ quatre heures par jour lorsqu’ils ne sont pas en chirurgie. Ce sont des enfants profondément traumatisés : il faut leur offrir des activités, recréer un quotidien et les aider à guérir.

Je ne m’étais jamais trouvé dans un endroit où 800 à 1 000 personnes sont tuées chaque jour.

Vous avez couvert de nombreuses guerres au cours des trente dernières années. Qu’est-ce qui distingue celle de Gaza de tous les conflits que vous avez connus ?

J’en suis à ma treizième guerre. Gaza ne se compare à rien. Je n’avais jamais été confronté à un génocide auparavant. Je ne m’étais jamais trouvé dans un endroit où 800 à 1000 personnes sont tuées chaque jour, où l’endroit le plus dangereux, c’est à l’intérieur de l’hôpital.


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